Audit des diplômes au Tchad : un éléphant blanc ?

Au Tchad, les idées et initiatives ne manquent pas ! Ce qui manque, ce sont l’honnêteté et la volonté de poser des actes qui servent l’intérêt général.

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Audit des diplômes au Tchad : un éléphant blanc ?

Publié le 11 novembre 2017
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Par Oredge Narcisse.
Un article de Libre Afrique

Le gouvernement du Tchad lance l’audit des diplômes des fonctionnaires civils à travers la mise en place d’un comité de pilotage. Cet audit a pour but d’identifier et de répertorier les faux diplômes, les faux titres et avancements dans la fonction publique pour assainir et réactualiser les fiches de la solde. Que penser vraiment d’une telle initiative ?

Au Tchad, les idées et initiatives ne manquent pas ! Ce qui manque, ce sont l’honnêteté et la volonté de poser des actes servant l’intérêt général. Depuis 1991, le taux de chômage des 15-24 ans est de 10,9% en moyenne. Pourtant, dans la fonction publique, des milliers de personnes occupent illégalement des postes grâce aux faux diplômes. L’audit des diplômes est en principe salvateur, non seulement pour l’État mais aussi pour les diplômés sans emplois. Sauf que plusieurs éléments laissent planer des doutes sur la crédibilité de cette opération.

Sélectivité et manque d’indépendance

Les premiers éléments de doute font même partie de la décision. Les faux diplômes ne sont pas fabriqués uniquement dans la fonction publique. Ils viennent de partout alors pourquoi limiter l’audit à la fonction publique ? Le secteur privé est-il irréprochable ? Certains agents de l’Assemblée Nationale et d’autres hauts responsables des institutions étatiques et para-étatiques sont, ces derniers mois, pointés du doigt par la presse locale pour détention de faux diplômes. Circonscrire cet audit à une branche de l’administration relève de la sélectivité discriminatoire, ce qui lui ôte toute crédibilité.

Ensuite, l’équipe de pilotage de cet audit lui porte un préjudice grave. Composé en grande partie des cadres et membres du gouvernement, ce comité de pilotage ne présente guère les gages d’impartialité nécessaire à une telle opération. Ces cadres font partie des hauts placés qui usent de leurs positions pour faire des intégrations à la fonction publique et des nominations un business qu’ils entretiennent soigneusement. Leur présence dans ce comité laisse croire que les potentielles victimes de cette chasse ne seront que des boucs émissaires qu’ils sacrifieront ou encore des règlement de comptes politiques comme ce fut le cas au Cameroun avec l’opération épervier.

Des antécédents pas très rassurants

En 2012, le gouvernement lance « l’opération Cobra » pour combattre le détournement de deniers publics (environs 300 milliards/an). Doté de moyens colossaux, Cobra n’a eu de venin que pour les petits poissons qui n’ont que quelques miettes à retourner à l’État. Il s’est retrouvé sans venin face à des personnalités clés du régime qui demeurent jusqu’à nos jours intouchables. Sans véritable force, « Cobra » est enterré en silence.

Toujours en 2012, le Système Intégré de Gestion Administrative et Salariale du Personnel de l’État (SIGASPE) importé du Burkina a été lancé. Ce système a permis d’identifier environ 4000 fonctionnaires fictifs et ceux ayant un double emploi représentant quelques 17 milliards de FCFA. Puisque les hommes sont plus forts que les institutions, les faussaires sont réhabilités dans leurs fonctions et le SIGASPE a disparu pour des raisons ridicules : non paiement des droits d’utilisation au Burkina, problème d’électricité et d’internet. La vraie raison c’est que le SIGASPE faisait trop de victimes parmi les hommes forts de ce pays. Ces deux exemples démontrent clairement que de telles initiatives sont dorénavant vouées à l’échec tant que le clientélisme et la corruption sont érigés en mode de gouvernance.

Une politisation systémique de l’administration

En 1990, Deby à la tête des rebelles chasse du pouvoir Hissène Habré. En guise de remerciement, les ex-rebelles sont nommés à des postes de responsabilité. L’impunité entre dans l’administration lorsque ces responsables cherchent par tous les moyens à s’accaparer les biens et services de l’État qu’ils considèrent comme butin de guerre. L’audit des diplômes qui couvre la période allant de 1996 à 2016 montre clairement que dans cette affaire, le règne du président Deby a joué un rôle prépondérant. S’attaquer aux faux diplômés qui exercent déjà est intéressant mais que faire des sources qui les produisent en amont ? Les faux diplômés dans la fonction publique tchadienne ont trois provenances principales.

D’abord, les mouvements rebelles qui échangent leurs armes contre les postes et les intégrations à la fonction publique au moment de leur ralliement. Ensuite, les militants des partis politiques qui reçoivent ces privilèges comme récompense de leur militantisme.

Enfin, il y a les membres des réseaux de copinage qui utilisent les liens amicaux, parentaux, et l’argent, pour obtenir des avantages qu’ils ne méritent en rien. L’État ne peut pas prétendre mener une guerre contre les faussaires alors qu’il en est le premier complice. C’est là le paradoxe tchadien qui jette du discrédit sur cette initiative qui sous d’autres cieux mérite du soutien.

Trafic de faux diplômes

Cela dit, il faudrait rappeler aussi la responsabilité des instituts et des écoles d’enseignement supérieur, qui font des faux diplômes de véritables fonds de commerce. Déplorer les agissements de ces établissements c’est souligner le rôle de l’État qui est le régulateur avant et après la mise en place de ces établissements.

Les autorisations de fonctionner sont délivrées, parfois dans les coulisses sans qu’il n’y ait d’enquêtes pour mettre en exergue les compétences et l’intégrité des demandeurs. Les cahiers de charges sont soit trop vagues, soit non respectés en raison de la corruption des contrôleurs. Résultat, ces établissements « commerçants » prolifèrent et se mettent à marchander des diplômes à tout le monde.

Auditer les diplômes est une initiative salutaire dans ce pays où des individus véreux font perdre énormément d’argent à l’État. Seulement, l’audit des diplômes tel que lancé doit aller au delà des limites qu’il se fixe. Il ne sert à rien d’identifier les faussaires et ne pas combattre les diverses sources qui les fabriquent. Il faut à ce titre libérer et renforcer les pouvoirs de la justice afin qu’elle puisque appliquer les décisions prises lors de ces genres d’opération.

La diversification de l’économie s’avère aussi importante pour offrir d’autres opportunités d’emploi car, tant que tout le monde aura les yeux rivés sur la fonction publique, il y aura toujours des personnes qui useront de tous les moyens pour y avoir accès.

Enfin, si l’audit n’est pas confié à un cabinet indépendant qui pourrait rendre publics les résultats, il sera vu comme un nouvel éléphant blanc ou juste une farce utilisée par le gouvernement pour endormir la population.

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  • Très bon article, bien informé et lucide, bon courage pour la suite M. Narcisse. J’étais à Abéché (est du Tchad) vers 1972. Les professeurs coopérants français savaient rapidement qu’il fallait donner de bonnes notes aux fils de notables (pas de filles). Les inconscients/courageux étaient rapatriés d’office, ce qui était valable aussi pour les militaires de l’A.M.T.

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