Russie 1917 : socialisme inéluctable et libéralisme impossible ?

Pourquoi le libéralisme n’a-t-il pas pris avec la chute du tsarisme dans la Russie de 1917 ?

Par Gérard-Michel Thermeau.

Et si Lénine n’avait pas existé ? Hé bien, la Russie aurait quand même connu la révolution et tenté une politique socialiste. Cela est une certitude. Le socialisme était inéluctable, voulu par les partis majoritaires (SR comme bolcheviks) mais aussi par la base ouvrière des soviets.

Ce qui ne l’est pas c’est ce qui se serait passé ensuite.

La chute de l’URSS a de toute façon confirmé une donnée constante de l’histoire russe : ce pays n’est pas une terre très favorable au libéralisme.

Ce modeste article se propose de mettre en lumière quelques-unes des raisons de l’échec du libéralisme dans la Russie du tsarisme finissant.

Un libéralisme d’en haut

Le libéralisme russe était un libéralisme d’en haut, imposé paradoxalement par le pouvoir tsariste. Bref, un absolutisme libéral. D’où sa fragilité et son intermittence liées à la succession de règnes antagonistes (Tsars réformateurs/Tsars réactionnaires) et à l’action contradictoire de ministres plus ou moins bien intentionnés.

Si les racines de cette politique libérale remontent à la Grande Catherine, « despote éclairé », le moment capital a été le règne d’Alexandre II. L’émancipation des serfs (1861) constitue sa réforme la plus spectaculaire. Néanmoins, les paysans devaient rester des citoyens de seconde zone.

Sous Alexandre III, l’autocratie favorisa la communauté agraire, très idéalisée, et s’efforça de limiter les droits de propriété des paysans. L’exploitation communautaire était valorisée par opposition à l’individualisation de la propriété. Dans cette vision, la communauté permettait la protection des plus faibles, orphelins, vieillard et infirmes.

Mais en réalité, elle protégeait moins les faibles qu’elle n’écrasait les forts et les talentueux au profit des paresseux et des ivrognes. Les paysans se voyaient attachés malgré eux à la communauté. Leur liberté de circulation était très limitée par ailleurs. Croyant protéger la monarchie en maintenant les paysans dans une situation héritée du servage, la bureaucratie tsariste creusa elle-même sa tombe.

Une réforme riche de potentialités : le zemstvo

Pourtant une autre réforme plus modeste aurait pu avoir de grandes conséquences.

En 1864, la création du zemstvo ouvrait la voie de l’auto-administration. Pour la première fois des élections libres étaient organisées. Certes, le corps électoral était organisé de façon compliquée en curies et favorisait les grands propriétaires.

Les assemblées de district élisaient ensuite les délégués des assemblées provinciales. L’État se contentait de contrôler. Mais en 1890 une loi réduisit la représentation de la paysannerie et renforça le poids de la noblesse.

Les zemstvos devinrent des foyers de libéralisme et poussèrent la noblesse à réclamer une sorte de parlement, émanation des assemblées locales. Mais aux yeux d’un observateur aussi avisé que Boris Tchitchérine, le passage au régime constitutionnel était prématuré.

Il fallait d’abord favoriser l’émancipation réelle de la paysannerie. En 1880, néanmoins, Loris-Mélikov travaillait sur un projet visant à faire élire une assemblée consultative par les organes du zemstvo.

Mais l’assassinat d’Alexandre II entraina l’abandon du projet. Un conseiller du tsar avait pourtant tenu des paroles prophétiques : « le trône ne peut pas s’appuyer uniquement sur un million de baïonnettes et sur une armée de fonctionnaires. » Cependant, le nouveau tsar, Alexandre III, affirmait sa croyance en l’autocratie et son rejet de tout passage à un régime constitutionnel (29 avril 1881).

Néanmoins, la Russie était plus libre, ce qui favorisa les progrès scientifiques, le haut niveau des universités et bientôt le développement économique. Mais la fidélité de Nicolas II à la politique de son père creusa le fossé entre l’opinion publique et la tête de l’État. Le gouvernement montrait toujours plus de méfiance à l’égard du zemstvo. La bureaucratisation de l’État s’accentua. Le maintien de l’ordre devenait le but suprême.

La radicalisation des esprits

Les tracasseries à l’égard des assemblées locales favorisèrent les éléments les plus radicaux. Parallèlement cependant, les libéraux favorables à l’auto-administration prirent l’habitude de se réunir dans un Cénacle appelé la Bessèda (le Colloque) au début des années 1890.

Aux yeux du ministre de l’Intérieur, Plehwe, les pires ennemis du régime n’étaient pas les révolutionnaires mais les libéraux réformateurs. La rigidité de ce ministre qui sous-estimait les chances d’une révolution en Russie devait peser lourdement dans l’échec du libéralisme russe.

La politique autocratique, en affaiblissant les modérés, favorisait les partisans de l’usage de la force pour l’établissement d’un régime constitutionnel. Tel était l’objectif du Mouvement de libération (1902). Son mot d’ordre : À bas l’autocratie.

Loin des cercles de notables, le mouvement essayait de séduire les « masses ». L’intelligentsia russe, indifférente aux éléments du passé national susceptibles de se transformer en institutions modernes, considérait le pays comme une tabula rasa.

L’extrémisme devint le mot d’ordre. Le terrorisme trouva des justificateurs et la violence contre les propriétaires du sol fut minimisée. Laissant les masses ouvrières aux sociaux-démocrates, qui méprisaient la liberté politique, les nouveaux libéraux se lançaient sur une voie dangereuse.

L’échec du rapprochement entre le pouvoir et la société civile

L’assassinat de Plehwe permit la nomination à l’Intérieur d’un esprit plus ouvert, le prince Sviatopolk-Mirski. Il permit, un peu à la légère, une réunion des représentants du zemstvo en septembre 1904.

Pour rétablir l’entente et le pouvoir d’État, les délégués proposaient la garantie des droits fondamentaux : liberté de croyance et d’expression, égalité civile et politique et la nécessité d’une représentation populaire. Le ministre fit de ses thèses la base d’un projet de loi annonçant des réformes libérales. Mais il se heurta au tsar et démissionna.

Le problème, soulignait Witte, président du Conseil des ministres, était la croyance de trop de Russes que l’État devait s’occuper d’eux. L’échec des libéraux devait alourdir l’atmosphère révolutionnaire du pays. L’oukase du tsar (12 décembre 1904) s’efforçait néanmoins d’élargir l’auto-administration.

Mais la bureaucratie étatique sabotait sciemment toutes les réformes. Et l’Union pour la Libération fit tout de son côté pour ruiner toute entente entre les représentants du zemstvo et le gouvernement.

La révolution de 1905

Une vague révolutionnaire se levait en Russie, renforcée par la tournure catastrophique de la guerre contre le Japon. Et au sein du zemstvo, l’élément radical prit le dessus : la majorité ne croyait plus à un compromis possible avec l’autocratie.

Le pouvoir de son côté prenait des mesures contradictoires, réaffirmant les bases traditionnelles de l’État tout en promettant la consultation d’une représentation populaire. Le tsar recevait amicalement une délégation du zemstvo (6 juin) et un mois plus tard le ministre de l’Intérieur interdisait toute nouvelle session du zemstvo.

L’heure était désormais à la révolution. Les intellectuels russes en rêvaient. Le tsar s’était résigné à l’idée d’une Douma. L’autocratie avait perdu confiance en elle-même. De l’autre côté, les activistes ne souhaitaient pas une monarchie constitutionnelle mais l’établissement d’un régime socialiste.

Witte, ayant conclu la paix avec le Japon, mit Nicolas II devant les deux termes de l’alternative : soit écraser la révolution par la force soit adopter un régime constitutionnel.

Dictature ou régime constitutionnel ?

Renonçant à l’idée d’une dictature, le tsar acceptait que la Douma consultative se transforme en assemblée législative (Manifeste du 17 octobre 1905). Le suffrage masculin était large sans être universel. Désormais les oukases du Tsar devaient être en accord avec les lois.

Le Tsar ne pouvait plus gouverner à sa guise mais s’entendre avec les représentants de la société. Pourtant, le radicalisme l’avait emporté. Même le zemstvo demeurait l’ennemi du pouvoir. Witte se résigna à la voie de la répression du mouvement révolutionnaire.

Du zemstvo devaient sortir deux partis politiques : les octobristes et le parti constitutionnel-démocrate (dit parti cadet). Les premiers, minoritaires, souhaitaient consolider la monarchie constitutionnelle et appuyer le régime sur « la liberté, la justice et l’amour ». Les cadets, indifférents à la monarchie, plaçaient la constitution au premier plan et réclamaient le suffrage universel et le parlementarisme.

Les octobristes croyaient à une lente et graduelle transformation de la constitution dans un sens démocratique. Les cadets visaient à faire capituler le pouvoir et imposer une démocratisation à marche forcée. Aussi les constitutionnels-démocrates ne passèrent-ils pas d’alliance avec l’Union libérale mais avec les socialistes.

L’échec des deux premières Doumas

L’ouverture de la Douma eut lieu au Palais d’hiver. Deux mondes se faisaient face : les uniformes d’un côté, les blouses de travailleurs ou les vêtements folkloriques de paysans de l’autre. L’objectif de la première Douma était clair : la soumission du pouvoir exécutif. Aussi Stolypine, le ministre de l’Intérieur devenu président du conseil, décidait sa dissolution (juillet 1906).

Mais dans son esprit, il n’était pas question d’abandonner la voie libérale. Pourtant, la deuxième Douma vit le renforcement de la gauche socialiste mais aussi l’entrée d’une droite réactionnaire. La seule majorité était une majorité négative, de refus.

La fragilité de l’État de droit en Russie

Par son discours du 6 mars 1907, Stolypine affirmait respecter son programme libéral : nouveau Code pénal, extension de l’auto-administration à toutes les provinces de l’Empire, réforme agraire pour favoriser l’accès à la propriété des paysans, égalité des droits pour les paysans, mesures en faveur des ouvriers. Comme il le déclarait « Notre Patrie doit se transformer en État de droit. »

Mais devant l’hostilité générale de la gauche, Stolypine demanda au Tsar la dissolution (juin 1907). Il fit réformer la loi électorale pour assurer aux représentants du zemstvo la majorité à la Douma. Il obtint ainsi l’appui des octobristes.

Les Troisième et Quatrième Doumas (1907-1914) devaient être ainsi le dernier espoir pour la consolidation d’un régime constitutionnel en Russie. Mais pour Stolypine les lois garantissant les libertés fondamentales comptaient moins que la législation agraire. Les libertés publiques ne pourraient être réellement fondées en Russie que le jour où les paysans, propriétaires de leurs terres, pourraient disposer librement de leurs biens et de leur travail.

D’une certaine façon, c’est le sous-développement du régime civil qui a empêché le succès du régime constitutionnel en Russie. Et la Guerre mondiale devait tout emporter…

À lire : Victor Léontovitch, Histoire du libéralisme en Russie, Fayard 1987, 479 p.