La baisse du pétrole chamboule le monde arabe

De l’Algérie à l’Arabie Saoudite, la baisse du pétrole entraîne de grandes transformation au Proche Orient, et pourrait aider à assécher les canaux de l’Islamisme radical.

Par Yves Montenay.

Le pétrole est en filigrane de beaucoup de questions abordées dans ma lettre « Échos du monde musulman ». Voici une synthèse géopolitique de l’incidence de sa baisse depuis 3 ans.

Le bouleversement de l’équilibre antérieur

Les cours du pétrole sont restés au-dessus de 100 $ le baril de fin 2010 à l’été 2014, et même souvent bien avant, en $ constants. L’Algérie, l’État Islamique, l’Arabie et bien d’autres croulaient sous l’argent qui s’envolait dans les poches des dirigeants, chez les marchands d’armes, les missionnaires wahhabites et les terroristes.

Et parfois dans un État-providence transformant une grande part de la population en assistés peu qualifiés. Le Maroc, lui, n’en produisant pas une goutte, était au bord de la faillite ayant emprunté discrètement à des pays amis pour pouvoir continuer à s’approvisionner et à fonctionner.

Patatras, le pétrole tombe à 20 $ et se stabilise dans la fourchette 45/55 jusqu’à ces derniers jours. L’Algérie et l’Arabie mangent leurs réserves de change. Le Maroc est sauvé.

L’Algérie a besoin de vendre à 110 ou 120 $ pour équilibrer son budget et a donc vu fondre ses réserves. Or elle a une population, 40 millions d’habitants, beaucoup plus importante que celle des autres producteurs arabes, population qui ne produit qu’une partie de sa nourriture et pas grand-chose d’autre. Il faut presque tout importer, mais avec quel argent ? La monnaie et le pouvoir d’achat s’effondrent.

La population algérienne s’affole

Aucune réaction n’est en vue faute de président, malade et invisible et souvent représenté officieusement par son « petit frère » Saïd, qui a 20 ans de moins.

La population s’affole : « On peut distinguer au loin le minaret inachevé de la grande mosquée d’Alger, qui devrait s’élever à 265 mètres de haut. Une grue à l’arrêt est plantée sur le sommet du chantier. Les caisses de l’État sont vides. Ce n’est pas que l’horizon est bouché, c’est qu’il n’y a plus d’horizon » (Le Monde du 4 novembre).

L’Arabie est moins peuplée que l’Algérie et sa population comprends des « esclaves étrangers » pouvant être renvoyés. Elle a davantage de réserves que l’Algérie, tant financières que physiques, ayant d’énormes gisements à coût d’extraction très bas. On ne parle donc pas de ruine, mais l’inquiétude pousse néanmoins le prince héritier à vendre certains « bijoux de famille », dont une part du capital de la société pétrolière nationale, l’ARAMCO.

Le pétrole vient de remonter à 60 $, mais depuis quelques jours seulement. Il est trop tôt pour savoir si c’est durable, mais cela reste de toute façon très insuffisant pour l’Algérie.

Un impact militaire

Enfin la baisse des cours du pétrole a joué un rôle important dans l’évolution des guerres contre l’EI. Dans un premier temps en diminuant les recettes de ce dernier qui a dû taxer la population locale et diminuer les salaires de ses combattants.

Ces derniers n’avaient pas que des raisons religieuses de se battre, et il est probable que leur moindre motivation et les départs de volontaires étrangers s’ajoutant au mécontentement des populations ont contribué à son recul militaire.

Le pétrole a également guidé les armées sur le terrain, les Kurdes de Syrie et l’armée de Bachar se précipitant pour prendre chacun de leur côté les petits gisements syriens, les Kurdes d’Irak sautant sur ceux, beaucoup plus importants, de Kirkouk, d’où l’armée irakienne vient de les chasser, cassant la base économique d’une indépendance du Kurdistan.

Revenons à l’inquiétude de l’Arabie qui doit faire face à des problèmes extérieurs alors que la baisse des cours limite ses moyens.

Arabie, Yémen, Qatar …  et déclin du wahhabisme ?

La guerre du Yémen a été déclenchée par l’Arabie à une époque où ses finances lui permettaient tout. Il s’agissait de dompter la partie chiite de la population de ce pays voisin du royaume, mauvais exemple pour minorités chiites d’Arabie et pouvant introduire l’Iran dans la péninsule. Elle se retrouve aujourd’hui empêtrée dans une « sale guerre », très coûteuse en argent et en réputation : échec militaire et mépris de la vie des civils affamés et bombardés.

Par ailleurs elle a perdu son investissement initial dans l’État islamique et plus tard dans des milices sunnites syriennes tout aussi islamistes, dans les deux cas pour abattre Bachar El Assad, chiite et allié de l’Iran. Là aussi, l’aventure a mal tourné.

Enfin, le bras-de-fer avec le Qatar n’a réussi qu’à réveiller Al Jézira, bête noire des Séoudiens, notamment par son appui aux Frères musulmans qui jugent impie (oui, impie !!) la monarchie wahhabite et critiquent la guerre au Yémen : après quelques mois de silence prudent sur l’Arabie, la chaîne a recommencé ses attaques. Or la famille royale séoudienne a horreur des critiques, surtout celles qui sapent les fondements religieux de son pouvoir.

Des verrous qui se débloquent

Est-ce pour compenser les probables conséquences sur sa popularité de ces problèmes de politique étrangère et de l’austérité intérieure liée à la baisse des prix du pétrole ? Le prince héritier a brusquement débloqué quelques verrous de la société séoudienne : le droit de conduire pour les femmes, leur autorisation d’aller dans certains stades, l’ouverture de cinémas et de lieux de détente.

Il faut dire que les étudiants, et surtout les étudiantes, séoudiens avaient tendance à prolonger indéfiniment leurs études à l’étranger. Parallèlement, le prince aurait démis de leurs fonctions ou arrêté de nombreux princes et d’importants notables, coupables de gigantesques dépenses inconsidérées, insupportables en période de bas prix du pétrole.

Comme en Chine la raison officielle est « la corruption » qui est effectivement générale, voire considérée comme normale, mais, toujours comme en Chine, c’est aussi une façon de consolider son pouvoir.

Cela s’ajoute à la mise à l’écart de notables religieux qui faisaient obstacle à la relative libéralisation de société, qui, elle-même, a pour objectif de rendre l’austérité plus supportable et de ne plus décourager les investisseurs étrangers dont le pays a maintenant besoin.

Cela peut avoir des conséquences considérables dans l’ensemble des pays musulmans. Déjà la presse algérienne signale le désarroi des salafistes privés de leur modèle religieux, et bientôt dans leur argent.

Arriverait-on plus vite que prévu à l’affaiblissement de l’islamisme dur, comme je le prévoyais « si la baisse du pétrole était durable » ? En tout cas l’affaiblissement faute d’argent de l’État Islamique et du wahhabisme international va dans ce sens.

Faut-il tout expliquer par le pétrole ?

Dans cette lettre, je semble tout rattacher au pétrole, rejoignant une attitude répandue. Par exemple, certains expliquent le rôle de l’Iran en Irak et Syrie non par la géographie du chiisme, mais par le désir d’avoir un débouché méditerranéen pour son pétrole.

Je préfère en général mettre l’accent sur les racines historiques, ethniques, tribales, religieuses… considérant que les sentiments profonds, souvent violents dans cette région, sont des données tout aussi importantes, voire davantage. Bien sûr, en pratique, tout se combine.

Par ailleurs, le monde change : à l’échelle planétaire, le « gaz de schiste » américain est apparu, le charbon a repris de l’importance, les économies d’énergie s’intensifient, soit volontairement, soit par évolution naturelle : numérisation et tertiarisation. Cela enlève peu à peu du poids aux États producteurs, arabes et autres. Mais d’une part la région est profondément droguée aux pétrodollars et d’autre part ce recul entraine des soubresauts imprévus.

« Tu devrais te convertir », me disait jadis un Koweiti. « Pourquoi ? ». « Parce que c’est nous que Dieu a choisi : il nous a donné le pétrole ».

Était-ce vraiment un cadeau ?

 

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