Octobre 1917, le mythe tenace de la révolution

Que s’est-il passé le 25 octobre 1917 ? Peu de choses, si on considère les événements en eux-mêmes, d’une squelettique indigence. Mais ces péripéties, médiocres en soi, devaient se révéler néanmoins d’une portée immense et désastreuse.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Le lourd bilan humain du « socialisme réel » n’a visiblement servi à rien. Les vieux débris d’extrême gauche mêlant leurs voix aux tendres générations « insoumises » et « antifa » n’en démordent pas. Octobre 1917 fut un moment radieux. Le mythe révolutionnaire continue d’exercer sa fascination même s’il rayonne sur un cercle plus restreint qu’autrefois.

Mais au fond que s’est-il passé le 25 octobre 1917 ? Peu de choses, si on considère les événements en eux-mêmes, d’une squelettique indigence. Mais ces péripéties,  médiocres en soi, devaient se révéler néanmoins d’une portée immense et désastreuse.

Une révolution, quelle révolution ?

Comme le faisait remarquer Martin Malia, il est pourtant difficile de définir chronologiquement la révolution russe.

Faut-il considérer l’année 1917 comme formant un seul processus révolutionnaire qui débute en février par le renversement du tsarisme et s’achève en octobre par la prise du pouvoir des bolcheviks ?

Faut-il se limiter aux « dix jours qui ébranlèrent le monde » pour reprendre l’expression du célèbre ouvrage de John Reed ?

Faut-il au contraire élargir jusqu’en 1921 avec la victoire finale des bolcheviks sur leurs adversaires et la fin de la guerre civile russe ?

Faut-il remonter à la première révolution, celle de 1905 ?

Faut-il aller jusqu’aux purges des années 1930 qui assoient définitivement le système ?

Octobre a été un moment. Un moment qui ne s’est d’ailleurs pas passé en octobre mais en novembre. En effet, les Russes utilisaient toujours le calendrier julien : le 25 octobre 1917 correspond donc à notre 7 novembre 1917.

Ce moment aurait pu déboucher sur un échec rapide. En effet, rien n’assurait les bolcheviks de la conservation du pouvoir dans un pays plongé dans le chaos. 1917 a été cependant un point de départ crucial. Pour la première fois un régime marxiste était mis en place, pour la première fois le « socialisme » devenait réel. Pour le malheur des Russes et d’une bonne partie de la planète.

La révolution permanente au moins pendant quelques décennies

Surtout le mot « révolution » change désormais de sens. 1905 a un air de familiarité : la monarchie menacée accorde, du bout des lèvres, de timides réformes qui lui donnent un vague air constitutionnaliste qui n’est guère qu’une façade. Février 1917 semble achever le processus resté inachevé en dotant le pays d’un véritable régime constitutionnel débarrassé d’une autocratie anachronique. Mais quelques mois plus tard, l’extrême-gauche s’empare du pouvoir et ne le lâchera plus.

Le mot « révolution » désigne donc désormais un régime qui va perdurer sept décennies. La fin de l’histoire, cette éternelle illusion, n’est-elle pas enfin arrivée ? La révolution française avait fait naître l’idée que le bonheur de l’humanité ne pouvait se faire que par une nouvelle révolution, plus radicale que celle de 1789-1793.

La révolution qui mettrait fin à toutes les révolutions n’allait-elle pas naître en Russie comme l’espérait Marx dans ses dernières années ?

La révélation rapide, quoi qu’on ait dit, de la nature réelle du nouveau régime, ne tuera pas l’espérance révolutionnaire qui se reportera ensuite sur la Chine, Cuba, le VietNam ou le Cambodge.

Il ne s’est rien passé en Octobre

Par une de ses ironies dont l’histoire est friande, le marxisme triomphait parmi l’intelligentsia d’un pays dépourvu ou à peu près de prolétariat. Si la tardive industrialisation du pays avait pourtant permis une concentration d’ouvriers dans les grandes villes, la population restait massivement paysanne.

Mais c’est avant tout l’impact de la Grande Guerre, en détruisant l’édifice fragile de l’autocratie, qui provoque l’explosion révolutionnaire et non la « lutte des classes ». Février a jeté à bas la monarchie. Mais le gouvernement provisoire n’a aucune autorité, le pouvoir réel appartient à des « soviets », assemblées permanentes bien en peine de gouverner quoi que ce soit. Les bolcheviks vont rapidement les noyauter.

Les paysans se sont emparés des terres, les ouvriers contrôlent les usines. L’anarchie règne partout.

Le pouvoir est à prendre et le gouvernement trop faible pour résister à quoi que ce soit. Les bolcheviks vont donc facilement s’emparer du pouvoir.

En réalité, il ne s’est rien passé en octobre.

Deux jours confus vont tenir lieu d’insurrection prolétarienne. Une bande de gardes rouges, de soldats et de marins s’emparent le 8 novembre d’un palais d’Hiver guère défendu sinon par de jeunes élèves des écoles militaires et un bataillon féminin. La prétendue « révolution » avait fait six morts parmi les défenseurs et aucun parmi les assaillants.

Même sans Octobre, la Russie ne pouvait échapper ni à une expérience socialiste, quelle qu’elle soit, ni à la guerre civile. Mais l’expérience aurait pu déboucher finalement sur un échec rapide et la mise en place d’un régime autoritaire classique.

Un « prolétariat métaphysique »

Ce ne sont pas les mythiques « prolétaires » qui prennent le pouvoir mais une minorité résolue. Un « prolétariat métaphysique », pour reprendre l’heureuse expression de Martin Malia, gouverne désormais.

Les socialistes dominant le Congrès des Soviets, le coup de force était parfaitement inutile mais Lénine ne voulait partager le pouvoir avec personne. Trotsky devait vouer les autres courants socialistes russes aux « poubelles de l’histoire ».

La guerre civile va favoriser la naissance de l’État-Parti et même sanctifier a posteriori la création de la sinistre Tchéka. Les vieux arguments déjà utilisés pour « justifier » la Terreur jacobine vont être exhumés de nouveau pour « expliquer » le « communisme de guerre ».

Que voulez-vous, il fallait bien défendre la « bonne révolution » contre les « méchants contre-révolutionnaires ». La Tchéka vit pourtant le jour avant l’éclatement de la guerre civile. Et le « communisme de guerre », loin d’être imposé par les circonstances, n’était jamais que l’application du programme marxiste : suppression de la propriété privée, du marché et de la monnaie.

Pourtant, en 1921, avec la fin de la guerre civile, on pouvait penser que le pire était désormais passé.

On se trompait lourdement.