Déconnectez-vous !

La déconnexion semble participer d’une amélioration de la qualité de vie dans nos sociétés contemporaines, et la question dépasse la seule accélération technologique qui la replace aujourd’hui au cœur des débats.

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« Regardons autour de nous. Le dos voûté, les individus déambulent dans les rues le nez collé aux petites machines qui les connectent au monde entier. Foule anonyme, mais connectée. Foule solitaire mais connectée. C’est la silhouette la plus familière de notre époque : passants penchés à l’écoute, mais de quoi ? ».

Rémy Oudghiri est un témoin, celui d’un temps où il faut apprendre non seulement à vivre avec les nouvelles technologies, sans tomber dans la servitude. Un mouvement en faveur de la déconnexion émerge. Et tous ceux qui débranchent, partagent une ambition commune : reprendre le contrôle de leur vie.

L’ère de la connexion généralisée et de la perte de sens

« Il faudrait reconnaître un jour, et bientôt peut-être, ce qui manque à nos grandes villes : des endroits silencieux, spacieux et vastes pour la méditation, pourvus de hautes et longues galeries pour le mauvais temps et le temps trop ensoleillé, où le bruit des voitures et le cri des marchands ne pénétreraient pas, où une subtile convenance interdirait, même au prêtre, la prière à haute voix : des constructions et des promenades qui exprimeraient, par leur ensemble, ce que la méditation et l’éloignement du monde ont de sublime ».

Ces propos d’une modernité frappante et d’une contemporanéité saisissante, sont extraits du Gai Savoir de Nietzsche. Au XIXe siècle déjà, la technique, bien avant l’invention d’internet, encourageait déjà une certaine aspiration à la déconnexion, indépendamment des améliorations des conditions de vie qu’elle introduisait par ailleurs.

Dans une étude réalisée en France en 2012, près de 30% des internautes reconnaissaient avoir souvent envie de se déconnecter, d’éteindre leurs appareils électroniques.

On ne compte plus le nombre d’hôtels et de bars interdisant l’utilisation des smartphones, ordinateurs et tablettes. Toujours en France, le bloggeur Thierry Crouzet confessait être victime d’un « burnout numérique », dans son ouvrage « j’ai débranché ».

Il parlait alors d’une expérience à la fois douloureuse et joyeuse de retour à la vie réelle. En 1937, après l’instauration du Front Populaire et l’instauration des congés payés, Paul Morand déclarait « le travail cessant, il va falloir que nous apprenions à nous reposer ». Nous reposer, ce n’est pas cesser de travailler, mais apprendre à vivre avec, à trouver l’équilibre de notre vie telle qu’elle est bouleversée par les nouvelles technologies.

La naissance d’un mouvement : slow is beautiful

« Et si ne pas être dans le coup, justement, devenait à la mode. Le succès de la culture vintage, ou le retour du vinyle montre à l’envie que rien n’est durablement démodé et que les objets ou les pratiques du passé peuvent se parer des charmes nouveaux aux yeux des générations actuelles ».

Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent, appelant à prendre plus de distance vis à vis des nouvelles technologies, et de la course effrénée à la connexion. Chose étonnante, une grande partie de ces adeptes de la déconnexion sont en majorité technophiles.

Une étude publiée en 2012 par l’université UC Irvine « A pace not to be dictated by eletrons », montre le rôle déterminant dans notre rapport à nos messageries et le stress qu’il génère en entreprise. L’étude portait sur deux groupes d’individus, dont l’un des deux n’est plus connecté à internet pendant 5 jours.

Les conclusions démontrent que le groupe déconnecté a non seulement continué à travailler, mais qu’il a été plus productif que le groupe connecté. L’avantage de la déconnexion est également démontré par la chercheuse Leslie Perlow. En partenariat avec l’Université de Harvard et le Boston Consulting Group, elle a réalisé une étude sur un panel d’employés à qui l’on avait octroyé une demi journée de déconnexion hebdomadaire.

Les effets bénéfiques de cette déconnexion ont pu être mesurés dans la quantité de travail, sur l’état d’esprit et le management des équipes. « La déconnexion, dès lors qu’elle est anticipée et planifiée apparaît sous cet angle, comme un progrès en termes d’organisation du travail humain ».

La déconnexion : une pratique intemporelle

L’envie de déconnexion est d’autant plus forte qu’elle traverse les âges et les époques. Si notre besoin de prendre de la distance vis à vis des technologies est la plus emblématique du XXIe siècle, depuis l’antiquité, cette prise de distance se manifeste comme le besoin de revenir à une vie plus authentique.

De « l’oisiveté studieuse » de Sénèque, aux « rêveries » de Rousseau, en passant par la « vie simplifiée », d’Henry David Thoreau, ou même l’art de l’interruption d’Herman Hesse, l’homme doit se ménager des espaces de respiration, sans quoi il prend le risque de dépérir.

En ce sens, Herman Hesse était un des précurseurs des mouvements contemporains faisant l’apologie du « slow ». Pour l’auteur, la vitesse si grisante pour d’autres, altérait notre capacité à nous émerveiller, et par la même occasion, de jouir pleinement de nos succès et de notre vie.

Figure paradoxale de l’auteur, le vagabond dont il admirait tant la liberté : pour Hermann Hesse, les êtres les plus déconnectés, socialement, physiquement, sont en fait les plus connectés, à leur vie et à leurs besoins.

Rester soi-même et inventer de nouvelles règles de savoir vivre

Les nouvelles technologies ont installé dans nos vies de nouvelles pratiques, de nouvelles habitudes, plus ou moins respectueuses de la tranquillité, de l’intimité ou du confort d’autrui.

Le manque de civilité est particulièrement mal ressenti par la population. Dans une étude Ipsos de 2009, 60% des français âgés de 15 ans et plus identifiaient le manque de savoir vivre comme un des premiers motifs de stress.

Les nouvelles technologies ne sont pas responsables de ce manque de savoir-vivre, mais elles l’amplifient, comme le suggérait avec humour une campagne publicitaire de la RATP ou les voyageurs irrévérencieux étaient représentés sous la forme d’animaux bruyants.

Faut-il aller jusqu’à la mise en place d’un code de bonnes pratiques des nouvelles technologies ? En Suède par exemple, nombre de réunions se déroulent dorénavant sans smartphone. Dans son ouvrage «  Alone Together »Sherry Turkle énumérait une liste de gestes envisageables, pour un usage plus éthique et responsable des nouvelles technologies : couper son téléphone pendant un repas, l’éteindre en voiture, s’interdire de consulter son portable lors d’une cérémonie officielle ou d’un enterrement, ou même, organiser des journées ou demi-journées sans emails et sans internet.

La déconnexion semble bien participer d’une amélioration de la qualité de vie dans nos sociétés contemporaines, et la question dépasse la seule accélération technologique qui la replace aujourd’hui au cœur des débats. « Se déconnecter de temps en temps, c’est se donner les moyens de vivre pleinement et d’être fidèle à la maxime de Goethe. Et si se déconnecter c’était justement cela : ne pas oublier de vivre ? ».

Pour aller plus loin :

Vidéo Ted Talk de leslie Perlow « Thriving in an overconnected world ».

Vidéo Ted Talk de Sherry Turkle « Alone Together ».

Podcast « Walden ou la Vie dans les bois : Henry David Thoreau », France Culture.fr

Etude UC Irvine « A Pace Not Dictated by Electrons”: An Empirical Study of Work Without Email ».

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