Dans « la rue » de Mélenchon, les trottoirs sont à gauche

Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent chantent l'Internationale By: Rémi Noyon - CC BY 2.0

Quand Jean-Luc Mélenchon parle de la légitimité de « la rue », il sous-entend que la seule légitimité politique qui vaille est à gauche.

Par Nathalie MP.

Hier soir, consécration médiatique suprême pour le grand professionnel de l’insoumission qu’est Jean-Luc Mélenchon : il a été choisi par France 2 pour apporter la contradiction à l’invité principal de L’Émission politique de rentrée qui n’était autre que le Premier ministre Édouard Philippe. Pour contredire, le leader charismatique de la France insoumise a su s’y prendre. Rien d’étonnant : on connaît son bagout rhétorique.

Entre autres leçons de vertu républicaine qu’il ne manque jamais une occasion d’administrer : le fait qu’il représente la légitimité de la rue, cette rue qui selon lui a obtenu tant de bien et fait reculer tant de maux, tandis que notre gouvernement constitutionnellement en place se livrerait sans vergogne au « coup d’État social » permanent alors même que le Président et sa majorité à l’Assemblée nationale ont été fort mal élus.

Procès contre Macron

Ce procès rampant en illégitimité, la France insoumise l’a instruit contre le Président dès le soir de son élection et elle a remis le couvert à l’issue des législatives de juin dernier.

Soyons clair : Emmanuel Macron a été mal élu, ses députés à l’Assemblée nationale également, en raison d’une abstention importante et de blancs et nuls particulièrement nombreux dans les deux séries d’élections1. Mais la logique arithmétique voudrait que tout candidat arrivé après La République En Marche subisse plus cruellement encore le faible enthousiasme des Français pour les candidats en lice.

La grève générale

Pour Jean-Luc Mélenchon, il n’en est rien. Selon une logique manifestement tout autre, il considère que les électeurs ont fait « une grève générale civique » dont la signification est simple : bien que n’ayant pas levé le petit doigt pour lui, il lui suffit qu’ils n’aient pas voté non plus pour Macron pour qu’ils soient tous avec lui contre le Président.

Jean-Luc Mélenchon a un don particulier pour entendre les voix des gens qui se taisent. C’est normal, il est le bien fait homme. Les personnes pour lesquelles « l’humain d’abord » n’est pas un vain palabre ne peuvent que se rallier à sa cravate rouge.

Reste à les mobiliser concrètement pour arrêter – point de vue mélenchonien – « la barbarie sociale effrayante » amorcée par Hollande, promise à la puissance dix par la droite en campagne, et appliquée aujourd’hui au centuple par Macron à travers la réforme du Code du travail, les menaces sur les emplois aidés et la baisse des APL.

Contre le « coup d’État social »

Ce fut chose faite samedi 23 septembre dernier. Organisateur d’une marche entre Bastille et République contre le « coup d’État social » du gouvernement, le bien fait homme s’est fait homme de la rue et il en a profité pour réitérer ses conceptions sur la légitimité politique.

Peu de temps auparavant, le Président de la République avait lancé une mise en garde aux manifestants qui se sont activés dernièrement contre les ordonnances Travail :

Je crois dans la démocratie, mais la démocratie ce n’est pas la rue […] Si je respecte ceux qui manifestent, je respecte aussi les électeurs français, et ils ont voté pour le changement.

Que voilà des propos scandaleux ! Immédiatement saisi d’une saine et juste colère, Jean-Luc Mélenchon a promptement conseillé à Emmanuel Macron de réviser ses cours d’histoire. Et d’égrener façon Prévert une série de situations dans lesquelles la rue aurait été déterminante pour faire reculer la bête immonde, que ce soit le nazisme en 1945, la réforme des retraites de Juppé en 1995 ou le CPE en 2006 (vidéo, 02′ 12″) :

 

La classe politique s’est surtout insurgée contre l’alignement opéré de fait entre le nazisme et les autres exemples cités, et nombre d’historiens ont renvoyé Mélenchon à ses propres études. Mais il me semble que le point important concerne le pouvoir de la rue elle-même.

Droit de manifestation et blocages

Le droit de manifestation n’est pas mentionné en tant que tel dans la Constitution de la Vème République, mais il existe via l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui y est jointe :

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

Il est de plus confirmé dans l’article 9 de la Convention européenne des Droits de l’Homme.

La rue peut donc se rassembler pour faire connaître son opinion tant qu’elle respecte l’ordre public et ne porte pas atteinte aux personnes et aux biens – ce qui est loin d’être toujours le cas, les blocages faisant pour ainsi dire partie du folklore de la CGT et de l’extrême-gauche, en toute illégalité.

La rue face aux élus

Dans un État de droit comme la France actuelle2, la rue constituera donc pour les gouvernants un signal sur les forces politiques minoritaires qui travaillent la société, et ils pourront choisir d’en tenir compte ou non. Mais la décision politique ultime revient au pouvoir qui a reçu la légitimité élective, jusqu’à ce que de nouvelles élections amènent – ou pas – une alternance.

Or d’après Jean-Luc Mélenchon, il semblerait que le peuple français ne puisse plus se faire entendre par les moyens classiques de l’élection et qu’il ne lui reste plus que la lutte dans la rue pour obtenir gain de cause :

C’est la rue toujours qui porte les aspirations du peuple français lorsqu’il ne peut les faire entendre autrement.

Mélenchon opposant bruyant mais cohérent

Dans le cas précis de la marche de samedi dernier, voilà qui est curieux. La France sort tout juste d’une année électorale déterminante. Si le Président élu ne s’est pas toujours montré très précis quant à ses projets futurs lorsqu’il était en campagne, on savait toutefois qu’il comptait réformer le Code du travail par ordonnances dès cet été et que cette réforme irait dans le sens d’un assouplissement des règles et d’une latitude accrue pour les décisions d’entreprise. On avait même une idée du périmètre approximatif de la réforme grâce au précédent de la loi El Khomri.

Jean-Luc Mélenchon, comme candidat (malheureux) à la présidentielle puis comme candidat (heureux) à la députation, a joué son rôle en faisant bruyamment campagne contre les projets de ses concurrents, dont l’actuel Président, et pour son propre projet anti-capitaliste façon Chavez/Maduro au Venezuela et Syriza en Grèce – des succès, comme on sait. Bien qu’il se plaigne en permanence de ne pas avoir accès aux médias, il a eu toutes les tribunes possibles pour se faire entendre et inciter les Français à le suivre. Et ce n’est pas fini, nouvelle preuve hier soir.

La manifestation de samedi

Dans le silence de l’isoloir, à l’abri du vacarme et des pressions, les Français ont décidé en majorité de ne pas choisir M. Mélenchon pour Président et de ne pas faire entrer une vague d’Insoumis à l’Assemblée. Il ne reste plus à la France insoumise qu’à attendre les prochaines élections pour faire valoir son point de vue auprès d’une majorité de Français.

D’autre part, si l’on considère les nombres, on apprend que la marche de samedi dernier a rassemblé 30 000 manifestants selon la police, 57 000 selon Marianne et 150 000 selon Mélenchon, qui semble avoir adopté sans problèmes les habitudes hyperboliques de sa nouvelle ville d’adoption. Mettons 50 000.

Ce chiffre reste dérisoire par rapport au corps électoral qui s’est exprimé il y a seulement trois mois, et quelque peu faiblard en comparaison d’autres manifestations3. Comble de la petite manip ridicule, on sait maintenant grâce à Raquel Garrido que le « succès » de la marche de la France insoumise était un élément de langage programmé d’avance par les organisateurs.

La rue légitime quand elle est à gauche

Enfin, si « la rue, c’est la démocratie comme on l’entend » (Mélenchon dixit)on se demande pourquoi elle n’est légitime à ses yeux que lorsque ce sont ses idées qui y sont claironnées. La rue qui manifestait contre le mariage pour tous en 2013 ou celle qui s’est levée en masse contre le projet mitterrandien de suppression de l’école privée en 1984 ont rassemblé des centaines de milliers de personnes auxquelles Jean-Luc Mélenchon n’a pas accordé une pensée dans son énumération de samedi.

De plus, si l’on veut parler sérieusement d’avancées sociales, il n’est pas inutile de rappeler que la gauche, dans la rue ou pas, était contre le salariat et contre le droit syndical (1884), tandis que c’est un libéral qui a ouvert la voie au droit de grève en abolissant le délit de coalition (1864).

En réalité, quand Jean-Luc Mélenchon parle de la légitimité de la rue, il veut dire que la seule légitimité politique qui vaille est à gauche, du côté de cette gauche des « Anciens » qui reste idéologiquement accrochée à toutes les vieilles lunes de la lutte des classes, quel que soit le résultat des élections et quoi qu’il arrive.

Le modèle vénézuélien

Il faut dire qu’il bénéficie des lumières d’un glorieux modèle : comment procède son grand ami Nicolas Maduro au Venezuela, lorsque tout l’afflige et lui nuit et conspire à lui nuire ? Il décide que la nouvelle Assemblée élue en décembre 2016, où l’opposition a obtenu la majorité, est illégitime et il en fabrique une autre à côté en y plaçant d’office ses partisans.

Sans oublier bien sûr d’enrober le tout dans le discours automatique de l’extrême-gauche sur la justice sociale, les augmentations de salaire et la libération des peuples – ce qui, dans le cas du Venezuela, n’exclut nullement les actes de violence contre la rue qui prétend rejoindre le trottoir de droite.

De la même façon, pour Mélenchon, l’échec électoral ne signifie pas que le peuple l’a rejeté ; il est le symptôme d’un complot des forces réactionnaires qui ont privé le peuple de ses capacités d’expression politique. C’est ainsi que par un retournement dogmatique mâtiné d’hallucinations et d’un pur délire de persécution, la rue de Mélenchon devient le seul lieu de la légitimité.

Emmanuel Macron peut se frotter les mains. Dans ses déconvenues de début de mandat, illustrées par la chute rapide de sa popularité et assombries maintenant par l’échec de La République en Marche au Sénat, il a malgré tout une chance formidable : faute de combattants audibles, son principal opposant est Jean-Luc Mélenchon.

Quel gouvernement, même très incolore, ne paraîtrait pas extraordinairement moderne, démocrate et réformateur face à l’outrance permanente et aux idées notoirement délétères de notre professionnel de l’insoumission ?

Sur le web

  1. Pour mémoire :
    – Au 1er tour de l’élection présidentielle 2017, Mélenchon a obtenu le 4ème rang avec 19,6 % des voix exprimées contre 24,0 % pour Macron, l’abstention étant de 22,2 %.
    – Au 1er tour des législatives 2017, la FI a obtenu 11,0 % des suffrages exprimés et LREM 28,2 %, l’abstention étant de 57,4 % et les blancs et nuls de 4 % des inscrits.
  2.  Il est vrai que les libertés individuelles y sont grignotées peu à peu à force de lois mémorielles et de lois de censure de l’opinion auxquelles sont venues s’ajouter depuis 2015 des lois antiterroristes qui renforcent les pouvoirs de police de l’administration. Mais dans l’ensemble, la France reste une grande démocratie qui garantit les libertés fondamentales.
  3. D’après la police, les manifestations des syndicats des 12 et 21 septembre 2017 ont rassemblées respectivement 223 000 et 132 000 personnes dans toute la France, ce qui n’était déjà pas si brillant.