Pourquoi l’économie française va-t-elle si mal ?

L’économie française ne retrouvera ses pleins équilibres que lorsque notre secteur industriel aura pu y retrouver sa véritable place.

Par Claude Sicard.

Depuis des années, l’économie française est en très mauvaise posture. Non seulement elle a tendance à stagner, mais aussi elle se dégrade. Tous les indicateurs économiques sont au rouge : le taux de croissance du PIB est poussif, très sensiblement inférieur à celui des autres pays européens, et ce même en période de reprise de l’économie mondiale ; le taux du chômage reste en permanence très élevé, problème que  les différents gouvernements qui se sont succédé ne sont pas parvenus à résoudre même en créant des emplois artificiels dans les services publics ; l’endettement du pays  ne cesse de s’accroitre, la balance commerciale se trouve très déséquilibrée ce qui signifie que le pays ne gagne pas les devises dont il a besoin pour payer ses importations ; les régimes de retraites sont menacés ; et, enfin, les comptes sociaux sont en déficit chaque année.

Quelle est la cause de ce marasme ? Tous les économistes sont unanimes : elle tient au taux beaucoup trop élevé des prélèvements obligatoires de l’État qui ruinent l’économie du pays ; ils s’élèvent en France à 45,7 % du PIB, alors que la moyenne des pays de l’OCDE est à 34,4% seulement.

La France est « le pays le plus fiscalisé et taxé socialement de l’Union européenne » nous révèle l’étude annuelle de l’Institut Économique Molinari. Les charges fiscales de l’Hexagone ont crû de 1 point de PIB par an depuis 2011 : notre pays est vice-champion du monde en matière de fiscalité, juste derrière le Danemark.

Dans un article du journal Le Figaro du 15 septembre dernier, Michel Rousseau, président du think-tank Concorde, nous rappelle que nos entrepreneurs ont à porter un boulet de 9,5 milliards d’euros de charges, alors que chez nos partenaires commerciaux les impôts sur la production n’existent pas. Il dit avec amertume : « C’est une véritable balle que nous tirons nous-mêmes sur le made in France. »

Quelles sont les conséquences de cette fiscalité écrasante à laquelle est soumis notre système économique ? Elles sont de nature quantitative et  qualitative.

  • Première conséquence : notre appareil industriel s’est effondré. Il n’intervient plus que pour 11,5 % dans la formation du PIB,  alors que dans les autres pays cette contribution de l’industrie à la formation du PIB est de l’ordre de 22 %. En Allemagne il s’agit de 23,3 %. Les effectifs de l’industrie française sont passés de 5,7 millions de personnes à la fin de la période des trente glorieuses a un peu moins de trois millions actuellement.
  • Seconde conséquence : le tissu industriel résiduel subsistant est détérioré.

Les conséquences de l’atrophie du secteur industriel

Elles sont faciles à comprendre : il nous manque dans le secteur industriel environ 1,5 million d’emplois. Si notre secteur industriel représentait 20 % du PIB, comme cela serait souhaitable, au lieu de 11,5 % seulement aujourd’hui, ses effectifs se monteraient à environ 4,5 millions de personnes, contre 3 millions actuellement.

Les économistes considèrent qu’un emploi créé dans l’industrie génère 2 à 3 emplois dans le secteur tertiaire, celui que l’on nomme le secteur des services : des emplois dans les sociétés qui rendent directement des services à l’industrie (maintenance, gardiennage, transports, traitements des déchets….), ainsi que tous les emplois induits par la consommation des salariés travaillant dans le secteur industriel.

Au total, donc, environ 4 à 4,5 millions d’emplois absents aujourd’hui dans le tableau de l’économie française du fait du déclin catastrophique de notre industrie. Le taux de chômage se trouverait ainsi ramené à un niveau normal, et l’on n’entendrait donc plus un Président en charge de la nation se désoler de cette impossibilité de le réduire, comme l’avait exprimé en fin de mandat un François Mitterrand dépité : « On a tout essayé » ! À cette époque, on ne savait sans doute pas que pour créer de l’emploi il faut créer des entreprises.

Ce retour à la normale de la structure économique du pays permettrait de rééquilibrer les comptes sociaux, la balance commerciale deviendrait à nouveau positive, les exportations d’un pays développé comme le nôtre étant constituées à 78 % par des produits manufacturés, le solde du budget de la nation serait en excédent, et le pays pourrait commencer à rembourser sa dette.

La situation dégradée du tissu industriel actuel

Les points de faiblesse du tissu industriel subsistant sont nombreux. Le premier provient de ce que nous ne disposons plus de suffisamment d’entreprises industrielles de taille moyenne, des entreprises qui seraient majoritairement détenues par les familles de leurs créateurs ; la pénétration étrangère dans le secteur des entreprises de taille intermédiaire est extrêmement importante (plus de 50 % dans le secteur des PMI de 250 à 499 personnes). Comme autre point de préoccupation, ajoutons le fait que le parc de robots est très réduit : 40.000 en France contre 60.000 en Italie et 180.000 en Allemagne. Un troisième point de faiblesse tient au fait que les marges des entreprises sont très inférieures à celles des autres pays européens, ce qui limite énormément leurs possibilités d’investissement.

Ce qui fait la force de l’industrie allemande c’est son Mittelstand, c’est-à-dire ce tissu industriel constitué  d’un grand nombre d’entreprises de taille moyenne ou intermédiaire qui sont à 95 % des entreprises familiales.

Ces entreprises ont la capacité d’exporter, ce que ne sont pas en mesure de faire des entreprises trop petites ; elles ont de plus les moyens de faire de la Recherche-Développement. Une entreprise trop petite ne peut pas exporter, faute de personnel compétent et de moyens financiers pour conquérir des marchés.

Elle ne peut pas non plus faire de la recherche. Les entreprises familiales présentent l’avantage de raisonner sur le long terme. Elles se montrent finalement plus résistantes que les autres.

Selon Fanny Letter, de la BPI, « leur taux de défaillance est deux fois plus faible que celui des entreprises classiques ». En Allemagne, ces entreprises entretiennent des liens privilégiés avec leur Hausbank (banque maison).

À cause de la fiscalité, le taux de transmission familiale des entreprises en France est très faible : 6 % seulement selon un rapport d’Olivier Mellerio commandé par le ministre Novelli.

En Allemagne, il est de 58 %, et  en Italie de 75 %. Des repreneurs extérieurs à la famille ne concevront pas le développement de ces entreprises de la même manière. Ils seront beaucoup moins soucieux d’assurer l’avenir de l’entreprise et de son personnel, se focalisant avant tout sur des préoccupations de rentabilité immédiate.

S’il s’agit d’un grand groupe étranger, il fera de l’entreprise rachetée en France un simple établissement industriel qu’il insèrera dans sa structure mondiale, et cet établissement n’aura donc pas vocation à grandir beaucoup. Si l’entreprise était restée dans le giron familial, elle aurait pu devenir, sinon un champion mondial, du moins une très grande entreprise.

Comment orienter l’action du gouvernement

Dans l’article que nous avons cité plus haut, Michel Rousseau recommande de porter à nouveau notre secteur industriel à 20% du PIB : « C’est une condition du retour à la prospérité, et un sursaut de souveraineté. C’est une ambition réalisable en deux ou trois décennies, à condition de s’y consacrer tout de suite. »

Ce combat est celui qu’en tant qu’économiste industriel, nous menons depuis des années. Pour y parvenir, il faut certes rétablir un environnement social et fiscal favorable au développement des entreprises existantes, pour éviter que des emplois industriels continuent à être détruits ; en effet, nous en perdons 30.000 par an encore aujourd’hui.

Mais il faut que le gouvernement s’occupe tout autant, sinon davantage encore, de la création de nouvelles entreprises, celles qui vont permettre de remonter le taux de participation de l’industrie à 20 % du PIB. C’est ce second volet, sans doute le plus important, qui est négligé.

Des mesures nécessaires doivent permettre la création d’un très grand nombre de nouvelles entreprises, car ce sont elles qui créeront de l’emploi. Pour cela, une fiscalité particulière doit être conçue, ainsi qu’un droit du travail spécifique aux entreprises en création.

Le système fiscal devra être conçu pour  favoriser la multiplication dans notre pays des Business Angels, ces porteurs de projets qui font tant défaut en France et qui sont le maillon manquant faisant le pont entre le créateur d’entreprise à faibles moyens financiers et les sociétés de capital-risque qui ne peuvent s’intéresser qu’à des entreprises ayant déjà atteint une certaine dimension.

Il faut inventer un droit du travail extrêmement flexible, spécifique aux entreprises en création, lesquelles vivent les premières années de leur existence dans l’incertitude du lendemain, et disposent de peu de ressources financières.

La puissance publique doit être consciente que tout se joue pour l’avenir de notre pays, sur le pari de la création annuelle d’environ cinq à six mille véritables entreprises industrielles, souvent de haute technologie, et destinées à grandir, et qui devront avoir la pleine liberté de se développer grâce à un environnement propice. Espérons que les syndicats et le grand public seront en mesure de comprendre qu’il s’agit là d’un enjeu majeur pour l’avenir de notre pays.

L’économie française ne retrouvera ses pleins équilibres que lorsque notre secteur industriel aura pu y retrouver sa véritable place. Il faut savoir qu’aujourd’hui, nous en sommes au point où les fusils et les cartouches dont a besoin notre armée doivent être achetés à l’étranger : c’est dire la longueur du chemin qui reste à parcourir !