APB ou le mépris français pour sa jeunesse

L’école, après avoir fait sortir 150 000 jeunes sans formation, réussit donc encore l’exploit d’abandonner l’avenir de 127 000 bacheliers à une procédure totalement aléatoire.

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre

Le 14 juillet dernier, à la veille de la troisième vague d’affectation des futurs étudiants par APB, sigle désignant la plateforme « admission post-bac », 16% environ des bacheliers n’avaient pas trouvé de place dans l’enseignement supérieur, 127000 sur 808 740 très exactement.

À la fin de l’été, quelques jours avant la rentrée universitaire, ils étaient encore 6000 dans ce cas. Un scandale pour un pays fort de sa démographie, un scandale plus grand encore au terme d’un quinquennat qui avait fait de l’école et de la jeunesse un de ses chantiers prioritaires.

Il convient donc de saluer le souhait du ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, de placer la rentrée scolaire sous le signe de la confiance, confiance envers les acteurs de l’enseignement, sans doute aussi confiance retrouvée des Français dans leur école.  Toutefois, les dysfonctionnements d’APB en 2017 montrent l’ampleur de la tâche à accomplir pour concrétiser la volonté ministérielle.

À l’origine d’APB…

La plateforme APB a été créée en 2009 pour faciliter l’affectation des bacheliers dans le supérieur. APB ambitionnait même d’être l’outil d’une orientation positive des lycéens – le mot sélection semblant définitivement tabou -, leur permettant d’accéder prioritairement aux filières correspondant à leur projet, à leur parcours et à leurs résultats… dans la limite des places disponibles.

Las, APB  s’est rapidement transformé en une vaste machine aveugle et incontrôlée, conduisant les universités à faire un choix par tirage au sort parmi les étudiants dans certaines filières, en laissant en 2017 127 000 sans affectation dix jours après les résultats du baccalauréat.

Huit ans après sa création, APB apparaît donc surtout comme le produit et la synthèse des maux dont souffre l’école en France.

Centralisation et inégalités

En 2017, APB a connu 46 000 candidatures de plus qu’en 2016 mais rien n’avait été prévu pour les accueillir dans le supérieur. Le système français d’enseignement, hyper centralisé, s’est ainsi montré incapable d’anticiper les conséquences, prévisibles pourtant, du boom démographique. Les technocrates de la rue de Grenelle ne sauraient-ils donc pas lire une pyramide des âges ?

Quoi qu’il en soit, la centralisation du système, gage, selon ses défenseurs, d’une égalité dans le traitement des candidatures, a abouti au résultat exactement inverse : arbitraire, tirage au sort ; plus grave peut-être encore, injustices : certains élèves travailleurs et méritants, dotés de très bons dossiers scolaires, se sont ainsi vus refuser leur premier vœu au profit de lycéens aux résultats inférieurs, sans l’ombre d’une explication et pour cause !

C’est donc la méritocratie, fondement de l’école de la République, qui est atteinte ! Au passage, se donner la peine d’obtenir une excellente mention à un baccalauréat dont on se demande bien à quoi il sert encore, n’est évidemment, dans ces circonstances, d’aucune utilité !

Conséquence logique : des formations privées, hors APB, fleurissent pour les lycéens dépités les plus aisés.

Centralisation, inégalités, injustices : trois des maux principaux du système français d’enseignement, trois synonymes d’APB.

L’absence d’orientation des élèves

Cette centralisation a également pour corollaire l’absence d’accompagnement et d’orientation des élèves. La machine de la rue de Grenelle se préoccupe d’objectifs purement quantitatifs : taux de passage en seconde générale – le seul véritable critère d’évaluation des collèges -, pourcentage d’une classe d’âge accédant au baccalauréat et taux de réussite à l’examen, sans jamais s’intéresser au devenir des individus, sans même jamais se demander si elle ne les propulse pas vers l’échec !

Comble d’un cynisme derrière lequel se cache une hypocrisie ouvertement soutenue par une fédération de parents d’élèves – la FCPE – et un syndicat étudiant – l’UNEF -, le système, après avoir laissé croire à la jeunesse que tout était possible, laisse tomber, souvent au hasard, le couperet d’APB.

L’école, après avoir fait sortir 150 000 jeunes sans formation, réussit donc encore l’exploit d’abandonner l’avenir de 127 000 bacheliers à une procédure totalement aléatoire.

APB est ainsi le symbole, non seulement de la faillite du système d’enseignement français, mais encore celui du mépris d’une institution pour la jeunesse, l’avenir du pays.

La question de la formation, priorité du quinquennat ?

Si la France ne veut pas que cette jeunesse désespérée se rappelle brutalement à elle, elle doit poser d’urgence la question de sa formation. Dans l’économie du XXIè siècle, celle-ci sera de moins en moins le monopole de la seule Éducation nationale, chacun le sait. D’autres acteurs doivent donc y voir leur place reconnue : collectivités locales, associations, entreprises.

D’ailleurs, après le ministère de l’Instruction publique, auquel les réactionnaires de tous bords veulent revenir, après le ministère de l’Éducation nationale auquel s’accrochent encore désespérément quelques nostalgiques, pourquoi pas un grand ministère de la Formation, coordonnant les différents acteurs intervenant au plus près du terrain dans ce domaine ?

Le temps n’est-il pas en effet venu de fédérer toutes les énergies ? Pourquoi ne pas répondre favorablement à la pétition lancée par les orphelins apprentis d’Auteuil et quelques autres en faveur « d’États généraux de l’éducation » ?

Les États généraux plutôt que la Révolution ou les États généraux et la Révolution ? Peu importe. La France et sa jeunesse ont en tout cas besoin d’un projet autrement plus ambitieux que le timide « contrat de réussite éducatif » proposé par le Premier ministre Édouard Philippe, un projet susceptible, enfin, de contourner des corporatismes dépassés, de remettre la société française « en marche » et de redonner aux Français confiance dans leurs institutions.

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