Dunkerque ou des minorités occultées

Un peu d’humour : pour une lecture, d’extrême-gauche, intersectionnelle et non discriminante du nouveau film de Christopher Nolan.

Par Henri Astier.

Depuis sa sortie dans les salles le mois dernier, Dunkerque a fait l’objet de critiques sévères dans la presse anglo-saxonne.

Le New York Times souligne que le film « ne montre aucun des soldats indiens qui étaient présents lors de la bataille ».  À l’«amnésie de l’empire», s’ajoute une islamophobie plus ou moins consciente : les régiments indiens étaient en effet composés en majorité de Musulmans.

Il y a plus grave.  Le Washington Post nous apprend que ces unités ont été « parmi les dernières à être évacuées ».   The Independent parle de « version blanchie, qui ignore la bravoure des soldats noirs et musulmans ».

Xénophobie ambiante ?

Pour Le Guardian, l’absence de non-blancs dans le film est en phase avec la xénophobie ambiante.  Avouer l’héroïsme des indigènes du royaume, c’eût été reconnaître que l’autre est notre semblable  – un message qui passe mal dans l’Angleterre du Brexit et l’Amérique de Trump.

« Pourrions-nous toujours considérer nos voisins comme des sous-hommes si nous les voyions combattre aux côtés de nos « boys » dans cette « bonne » guerre ? » demande le commentateur du Guardian.

Pantois devant de telles accusations, et hésitant à croire à une capitulation de l’industrie cinématographique devant la montée du patriotisme identitaire, j’ai décidé de me faire ma propre opinion en allant voir Dunkerque.

Des critiques trop tièdes !

Je découvris avec consternation que loin d’exagérer, les critiques n’étaient pas allés assez loin ! L’absence de représentation va bien au-delà des jeunes venus d’Asie, d’Afrique, ou du Moyen-Orient se sacrifier pour la survie de leurs maîtres coloniaux. Le film est tout aussi silencieux sur le sort des soldats homosexuels.

Statistiquement, ils devaient être des dizaines de milliers sur les plages de la mort.  Combien de quolibets ont-ils subi, eux qui furent envoyés au casse-pipe par un pays qui les considérait comme des criminels ?  Combien d’entre eux ont-ils été rejetés en bout de file lors de l’évacuation parce qu’ils étaient « différents »?

Pas une seule réplique pour les soldats blessés !

Dunkerque ne fournit aucune réponse à des questions qui ne sont même pas venues à l’esprit des producteurs.  Idem pour les blessés qui finirent handicapés à vie.  Il y a une réplique – une seule réplique ! – concernant un soldat en état de choc : « Il ne sera peut-être plus jamais lui-même. »  Cela rend-il justice à ces héros qui n’ont échappé à l’enfer de Zuydcoote que pour connaître celui de la chaise roulante ?

L’humanité, nous le savons depuis Foucault, est divisée en deux camps : celui des dominants et celui des dominés.  L’idée qui sous-tend les justes critiques adressées à Dunkerque est que toute œuvre d’art responsable – notamment quand il s’agit d’un art de masse comme le cinéma – doit refléter l’existence des groupes marginalisés.

Dominés partout, justice nulle part

Je ne prétends pas avoir identifié tous ceux que Dunkerque a négligés.  N’étant point spécialiste en matière de populations exclues, je maîtrise encore mal la catégorie des « sexuellement fluides », par opposition à ceux qui se définissent de façon binaire comme  « homme » ou « femme », et ignore si elle est pertinente pour ce film.

Le problème est bien là : la théorie de la domination est une science aussi vaste que pointue, et on ne saurait attendre d’un réalisateur, aussi talentueux soit-il, qu’il en saisisse toutes les subtilités.  Les silences de Dunkerque, convenons-en, sont involontaires – et d’ailleurs d’autant plus inquiétants !

Consultants en diversité

C’est pourquoi, poussant la réflexion des articles précités jusqu’à leur conclusion logique, je propose la mise en place au sein des sociétés de production de postes de consultants en diversité.

Ces conseillers auraient pour rôle non seulement de signaler aux auteurs toutes les minorités à mentionner qui auraient pu leur échapper, mais aussi la meilleure façon de le faire.

On corrigerait par exemple un scénario qui, voulant rendre hommage à un marathonien éthiopien, renforcerait malencontreusement les stéréotypes capacitistes en éclipsant les jeunes de son village atteints de polio. La victimologie est un domaine aussi miné que les plages de Dunkerque : on ne saurait s’y aventurer sans experts en désamorçage.

Vigilance cinématographique

Ces traqueurs de préjugés resteront vigilants jusqu’à la postproduction, et notamment au montage.  À quoi sert de filmer un plan-séquence du prochain James Bond montrant au passage que la patronne des services secrets estoniens est transsexuelle, si c’est pour qu’il termine à la corbeille ?

Les pouvoirs publics ont leur rôle à jouer.  Il ne s’agit pas de légiférer sur la question : la coercition n’a pas sa place un pays de libre expression.  Mais on pourrait envisager des incitations en conditionnant les aides au cinéma (rabais fiscaux dans les États américains, subventions directes en Europe) à la présence de ces consultants en diversité.

Gardons nous d’objecter que le cinéma est un divertissement avant tout, et qu’il n’y rien de tel pour tuer le spectacle qu’une ribambelle d’homélies bienveillantes.  Ce serait ne rien comprendre à la dernière avancée en sciences de la discrimination : l‘intersectionnalité. Ce concept désigne le fait qu’un même individu peut subir plusieurs formes d’oppression – selon son sexe, son orientation sexuelle, sa religion, son handicap, etc.

Dans le cas de Dunkerque, un conseiller avisé aurait pu recommander la présence dans le récit d’un personnage kényan et homosexuel.  Deux courtes scènes auraient suffi.

Dans l’une, il aurait été jeté par-dessus bord par des conscrits anglais (peut-être, et de façon facultative, en compagnie d’un Écossais).

La seconde serait un flash forward où on le verrait dix ans plus tard, amputé des deux jambes, croupissant au fond d’un hospice de Mombasa dans l’indifférence totale des autorités coloniales britanniques.