La pensée politique de Marcel Proust

Marcel Proust est connu pour tout sauf ses idées politiques. Pourtant elles transparaissent dans ses écrits, et méritent l’intérêt.

Par Hadrien Gournay.

Rien ne parait à première vue plus éloigné de toute pensée politique que Marcel Proust et son œuvre. Pour qui n’en a qu’une connaissance de seconde main, ou en fait une lecture trop rapide, il représentera sans doute le type même de l’écrivain maniéré s’interrogeant à l’infini sur ses moindres impressions ou de l’artiste mondain rapportant scrupuleusement les propos émaillant les dîners aristocratiques. De telles références seraient de nature à situer le romancier dans un vague conservatisme mondain, voire à l’éloigner de toute préoccupation politique ou sociale.

L’Affaire Dreyfus

Pourtant, qui s’intéresse à la biographie de Marcel Proust apprend rapidement que celui-ci fut Dreyfusard et s’engagea, dans la mesure de l’influence du jeune homme qu’il était alors, mais avec passion, dans le combat pour la révision.

Le dreyfusisme oriente a priori son engagement politique dans un camp bien déterminé, à gauche du spectre politique d’une époque qui a vu se développer la figure, le rôle et le prestige de l’intellectuel. Dès lors, il impliquerait une attitude combative à l’égard des principaux courants ou institutions antidreyfusards que furent l’armée, l’Église catholique ou le nationalisme. Quelle fut donc la position de Marcel Proust à leur égard ?

L’armée

Proust a fait son service militaire. Que l’on songe au dandy mondain ou au jeune homme resté affectivement dépendant de sa mère, tout laisse penser qu’il aura gardé un souvenir cuisant de cette expérience. Il termina en effet son service militaire 63 ème sur 64. Pourtant, dans Le Coté de Guermantes, troisième tome de À la recherche du temps perdu, l’expérience militaire du narrateur est décrite avec une douceur particulière. La transposition du roman vers la vie du romancier est-elle ici légitime ? Discipline et horaires imposés ont-ils apporté calme intérieur et sérénité à un garçon dont le manque de volonté était le défaut principal ?

Cependant, en acceptant cette interprétation, il reste difficile de lui donner une signification politique et d’exclure une hostilité de l’écrivain à l’égard de l’armée.

Proust évoque son dreyfusisme et surtout exprime sa position à l’égard de l’armée de la manière la plus claire dans une lettre adressée à l’ex lieutenant Pierre d’Orleans, le 30 novembre 1899, en pleine tempête dreyfusiste1 :

vous me demandez si j’ai oublié que j’ai eu pour chefs un Walewski, un Neuville. Certainement non, je ne l’oublie pas. Je leur garde le souvenir le plus respectueux, le plus obéissant. Et ce ne sont pas les seuls à qui je garde ma vénération. Je pense aussi au colonel Arvers, au commandant Appert. L’affection que je porte individuellement à des chefs qui ont été si bons pour moi, je l’éprouve aussi d’une manière plus abstraite pour l’Armée en général. Le développement de mes idées m’a peu à peu amené à la considérer comme la forme de vie avec laquelle je sympathise le plus.

Nation et nationalisme

Pour traiter les questions du nationalisme et du patriotisme, nous pourrons nous appuyer sur l’œuvre romanesque et plus particulièrement sur le dernier tome de À la recherche du temps perdu où la grande guerre apparaît, Le temps retrouvé. Malgré une possible, mais peu probable, autocensure liée au contexte germanophobe de la guerre et de l’immédiat après-guerre et malgré la distance existant entre romancier et narrateur, nous pouvons faire le pari que nous nous approchons de la pensée de Proust lui-même.

À différents personnages correspondent différentes attitudes face à la guerre dont le contexte et les regards du narrateur permettent d’apprécier la justesse. Le patriotisme niais du clan Verdurin, le germanisme et le défaitisme d’un Charlus, issu de la réaction à la bêtise des membres du premier groupe,  et enfin l’attitude héroïque de Saint-Loup, mourant au front par devoir et patriotisme mais ayant conservé son amour de l’Allemagne, composent l’éventail de ces réactions à la guerre.

Citons ici deux passages, très proches à l’intérieur de l’oeuvre.

Dans le premier, le narrateur ironise sur la propagande de guerre.

Le maître d’hôtel n’eût pu imaginer que les communiqués ne fussent pas excellents et qu’on ne se rapprochât pas de Berlin, puisqu’il lisait : « Nous avons repoussé, avec de fortes pertes pour l’ennemi, etc. », actions qu’il célébrait comme de nouvelles victoires. J’étais cependant effrayé de la rapidité avec laquelle le théâtre de ces victoires se rapprochait de Paris, et je fus même étonné que le maître d’hôtel, ayant vu dans un communiqué qu’une action avait eu lieu près de Lens, n’eût pas été inquiet en voyant dans le journal du lendemain que ses suites avaient tourné à notre avantage à Jouy-le-Vicomte, dont nous tenions solidement les abords. Le maître d’hôtel savait, connaissait pourtant bien le nom, Jouy-le-Vicomte, qui n’était pas tellement éloigné de Combray. Mais on lit les journaux comme on aime, un bandeau sur les yeux. On ne cherche pas à comprendre les faits. On écoute les douces paroles du rédacteur en chef, comme on écoute les paroles de sa maîtresse. On est battu et content parce qu’on ne se croit pas battu, mais vainqueur.

Le second montre l’héroïque Saint-Loup ayant conservé tout son amour de l’Allemagne :

Pour me faire comprendre certaines oppositions d’ombre et de lumière qui avaient été « l’enchantement de sa matinée », il me citait certains tableaux que nous aimions l’un et l’autre et ne craignait pas de faire allusion à une page de Romain Rolland, voire de Nietzsche, avec cette indépendance des gens du front qui n’avaient pas la même peur de prononcer un nom allemand que ceux de l’arrière, et même avec cette pointe de coquetterie à citer un ennemi que mettait, par exemple, le colonel du Paty de Clam, dans la salle des témoins de l’affaire Zola, à réciter en passant devant Pierre Quillard, poète dreyfusard de la plus extrême violence et que, d’ailleurs, il ne connaissait pas, des vers de son drame symboliste : La Fille aux mains coupées. Saint-Loup me parlait-il d’une mélodie de Schumann, il n’en donnait le titre qu’en allemand et ne prenait aucune circonlocution pour me dire que quand, à l’aube, il avait entendu un premier gazouillement à la lisière d’une forêt, il avait été enivré comme si lui avait parlé l’oiseau de ce « sublime Siegfried » qu’il espérait bien entendre après la guerre.

De cela, il résulte que Proust n’était pas pacifiste. L’admiration pour l’héroïsme patriotique et le respect des devoirs du soldat sont compatibles avec l’absence de haine, le respect, voire l’enthousiasme pour une nation étrangère.

Mais c’est sans doute en rapport avec les questions littéraires et dans la conclusion du roman que la considération la plus décisive sur la question du patriotisme a été formulée :

Dès le début de la guerre, M. Barrès avait dit que l’artiste (en l’espèce le Titien) doit avant tout servir la gloire de sa patrie. Mais il ne peut la servir qu’en étant artiste, c’est-à-dire qu’à condition, au moment où il étudie les lois de l’Art, institue ses expériences et fait ses découvertes, aussi délicates que celles de la Science, de ne pas penser à autre chose – fût-ce à la patrie – qu’à la vérité qui est devant lui. N’imitons pas les révolutionnaires qui par « civisme » méprisaient, s’ils ne les détruisaient pas, les oeuvres de Watteau et de La Tour, peintres qui honoraient davantage la France que tous ceux de la Révolution.

La religion

Après l’affaire Dreyfus, la grande question politique qui divisera la France sera la séparation de l’Église et de l’État. Il serait assez tentant et commode de dresser des ponts entre les camps que les deux crises ont contribué à former. Les antidreyfusards, majoritairement catholiques, devraient naturellement s’opposer à la séparation que les dreyfusards devraient soutenir, au moins par hostilité à l’Église catholique. L’attitude du dreyfusard Marcel Proust est-elle aussi prévisible que ce raisonnement le laisse entendre ?

Suite à la loi sur les congrégations, sa tendance est dans un premier temps de défendre l’Église.Il s’en explique dans une lettre à Lauris, datée du 29 juillet 1903,2, tout en réfutant toute incohérence avec son engagement dreyfusard :

l’intérêt pressant était alors de réviser les injustices de l’État major, aujourd’hui de réviser les injustices du gouvernement, en ce moment les socialistes en étant anticléricaux font la même faute qu’en 97 les cléricaux en étant antidreyfusards,

Il ajoute que la répression contre l’Église et particulièrement le fait de chasser les congrégations aurait des effets contraires aux objectifs affichés.

les congrégations parties, le catholicisme éteint en france (s’il pouvait s’éteindre mais ce n’est pas par les lois que les idées et les croyances dépérissent, mais quand ce qu’elles avaient de vérité ou d’utilité sociale se corrompt ou diminue), les cléricaux, les cléricaux incroyants d’autant plus violemment antisémites, antidreyfusards, antilibéraux seraient aussi nombreux et cent fois pires

Enfin, Proust l’agnostique tient à l’Église :

il y a une philosophie jésuite, un art jésuite, une pédagogie jésuite, y aurait-il un art anticlérical , ? » « Baudelaire tient à l’église, au moins par le sacrilège » « j’avoue que j’aime mieux dans un couvent trouver des religieux qui rétablissent la musique bénédictine qu’un liquidateur qui abime tout.

Il va plus loin dans un article publié dans Le Figaro le 16 août 1904.

L’article intitulé « La mort des cathédrales, une conséquence du projet de loi Briand sur la séparation » réagissait en premier lieu à la possibilité, inscrite dans le résumé du projet de loi Briand, de laisser l’État désaffecter les cathédrales dans un délai de cinq ans et permettant ensuite au gouvernement de leur donner l’usage qu’il souhaite.

Maniant ironie et politique fiction, Proust imagine un gouvernement futur tentant de redonner vie aux cathédrales en subventionnant les cérémonies catholiques et des savants retrouvant la signification de ces monuments. Les snobs se rendraient à Amiens, Chartres, Bourges, Laon, Paris, Reims,  mais cela ne ferait pas revenir les cérémonies perdues.

voilà ce qu’on dirait si la religion catholique n’existait plus et si des savants étaient parvenus à retrouver des rites, si des artistes avaient essayé de les ressusciter pour nous

Le principal argument de Proust, est que la valeur esthétique des cathédrales est inséparable de leurs fonctions.

la liturgie ne fait qu’un avec l’architecture et la sculpture de nos cathédrales, car les unes comme les autres dérivent d’un même symbolisme

jamais spectacle comparable, miroir aussi géant de la science de l’art et de l’histoire ne fut offert aux regards et à l’intelligence de l’homme

En décembre 1906, au moment de l’adoption définitive de la loi, cet aspect du projet Briand n’a pas été repris et son jugement sera plus modéré. Il jugera l’Église « désintéressée mais stupide », admirera la modération de Briand qui « amortit le coup final » et blâmera « l’obstination du pauvre et insensé pape pie X »3.

Estimant que ni Napoléon ni Louis XIV  n’auraient supporté  » ce que Briand supporte du pape », il conclura4 :

Autrefois aussi où jamais le clergé n’aurait eu cette élévation d’esprit ou au moins ce désintéressement qui lui fit pour obéir au pape renoncer à tous ses biens. La force est tout de même peu de chose puisque le pape n’a plus d’armée ni territoire, il est plus puissant (même en france, et c’est là où il l’est le moins) qu’il ne le fut jamais au jour de sa puissance matérielle »

Globalement, deux thèmes dominent la réflexion de Proust sur la question de la séparation de l’Église et de l’État : la religion catholique entendue comme patrimoine vivant à préserver même du point de vue de l’athée et de l’agnostique, le caractère inutile ou néfaste de toute répression du point de vue du gouvernement qui entend l’exercer.

Proust avait écrit à Lauris que son opposition à la séparation de l’Église et de l’État, du moins dans ses formes initiales, n’était pas opposée à son engagement dreyfusard. Mais les années ne l’ont-elles pas conduit à revenir sur ses idées de jeunesse ? Justement, en 1906 – 1907, l’affaire revient dans l’actualité par l’intermédiaire de la réhabilitation de Dreyfus. Le 18 juin 1906, il écrivait à Madame Strauss5 : 

quoi que je trouve que Dreyfus est idiot et indiscret de poursuivre une réhabilitation que l’univers entiers (l’univers dreyfusard, l’autre ne se convertira jamais) a contresigné, moi qui avais oublié un peu tout cela, je trouve qu’on est tout de même remué de relire ces choses là et de penser que cela a pu se passer il y a quelques ans en France et pas chez les apaches. Le contraste qu’il y a entre d’une part la culture, la distinction d’intelligence, et jusqu’à l’éclat d’uniformes de ces gens et leur infamie morale est effrayant.

Presque dans le même temps, Proust prend pourtant en pitié le Général Mercier, malmené à la tribune du sénat dans une lettre du 16 juillet 1906 destinée à la comtesse de Noailles6  et puis « Marcel ( …) s’intéresse de nouveau à la vie politique pour trouver fâcheuse, pour lui libéral, la victoire aux élections du Bloc des Gauches le 20 mai »7

Ce libéralisme trouve son expression la plus aboutie dans son essai Contre Sainte Beuve8 :

Dans le monde de la matière et de la force on peut détruire pour créer, utiliser le mal, se servir des contraires, subordonner les moyens à la fin. Il n’en est pas ainsi dans le monde de la Justice et de l’Amour. Les anarchistes qui s’imaginent qu’après avoir conquis le monde par l’injustice, ils y feront régner la Justice, qui pensent faire triompher la Charité par la violence, méconnaissent le sens des mots justice et charité et la nature de ces vertus. Toutes les fortunes pourraient être également réparties par la force. Jamais la justice n’aura été plus loin de régner sur le monde. Les antisémites en étant violents, médisants, exclusifs pourront convertir par la force l’univers au catholicisme. Ce jour là, l’univers sera déchristianisé, puisque christianisme signifie Dieu intérieur, vérité désirée par le cœur, consentie par la conscience. Ne subordonnons jamais à un devoir obscur lointain et incertain, un devoir précis, immédiat de justice et de charité

Toutefois, ce libéralisme Proustien, connaissait au moins une exception, et de taille, au regard des préoccupations de l’auteur. Lorsqu’à la fin août 1904, les Arts et la vie l’interroge sur les beaux arts et l’État, Proust n’envoie pas sa réponse au journal, craignant de déplaire au rédacteur, Maurice Le Blond, qui estimant que l’État n’avait pas le droit d’asservir les tempéraments, dénonçait la tyrannie séculaire de l’Académie de France à Rome. C’est que Proust estimait que l’État n’a pas le pouvoir d’asservir les tempéraments au contraire de l’influence d’un génie : « le grand tyran c’est l’amour, et l’on imite servilement ce qu’on aime quand on est pas original. »

Bien plus il exprimera à de nombreuses reprises le rôle salutaire de la contrainte, même pour des artistes de génie. Dans À la recherche du temps perdu, le personnage de Françoise, la femme de chambre, est chargé d’exprimer ce paradoxe :

Mais surtout, comme les écrivains arrivent souvent à une puissance de concentration dont les eût dispensés le régime de la liberté politique ou de l’anarchie littéraire, quand ils sont ligotés par la tyrannie d’un monarque ou d’une poétique, par les sévérités des règles prosodiques ou d’une religion d’État, ainsi Françoise, ne pouvant nous répondre d’une façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite. Elle savait faire tenir tout ce qu’elle ne pouvait exprimer directement, dans une phrase que nous ne pouvions incriminer sans nous accuser, dans moins qu’une phrase même, dans un silence, dans la manière dont elle plaçait un objet.
Ainsi, quand il m’arrivait de laisser, par mégarde, sur ma table, au milieu d’autres lettres, une certaine qu’il n’eût pas fallu qu’elle vît, par exemple parce qu’il y était parlé d’elle avec une malveillance qui en supposait une aussi grande à son égard chez le destinataire que chez l’expéditeur, le soir, si je rentrais inquiet et allais droit à ma chambre, sur mes lettres rangées bien en ordre en une pile parfaite, le document compromettant frappait tout d’abord mes yeux comme il n’avait pas pu ne pas frapper ceux de Françoise, placé par elle tout en dessus, presque à part, en une évidence qui était un langage, avait son éloquence, et dès la porte me faisait tressaillir comme un cri. Elle excellait à régler ces mises en scène destinées à instruire si bien le spectateur, Françoise absente, qu’il savait déjà qu’elle savait tout quand ensuite elle faisait son entrée. Elle avait, pour faire parler ainsi un objet inanimé, l’art à la fois génial et patient d’Irving et de Frédéric Lemaître.

  1.  correspondance tome XIV page 336
  2. Correspondance, tome 3, pages 381-387
  3. Correspondance, tome  6, p.298
  4. Correspondance, tome 6, p. 318
  5. Correspondance tome 6, p.127
  6. Correspondance, tome 6, pages 155-156) :

    Dans l’homme le plus méchant il y a un pauvre cheval innocent qui peine, un cœur, un foie, des artères où il n’y a point de malice et qui souffrent. Et l’heure des plus beaux triomphes est gâtée parce qu’il y a toujours quelqu’un qui souffre.

    Marcel Proust libéral ?

    Au final est-il possible de rassembler au sein d’une dénomination politique unique les positions de Proust sur ces différents sujets ? Son biographe Jean-Yves Tadié se risque par deux fois au jeu des qualifications : « l’étudiant en philosophie confirme (…) en politique, un conservatisme libéral »[7. Marcel Proust I, Folio, p.133

  7. Marcel Proust I, page 790, deuil 1905-1906
  8. Contre Sainte-Beuve, pages 365-366, Bernad de Fallois 1954