L’affaire Villemin : une autre histoire de France

L’affaire Villemin raconte une autre histoire de France, faite de rancœurs, de scandales, et d’échec judiciaire autour du destin tragique du petit Grégory.

Par Philippe Bilger.

Il y a l’Histoire de France officielle, il y avait la campagne pour le second tour des élections législatives, il y a le cours public d’événements importants, il y a le Président, le Premier ministre, les ministres, la France en majesté et en République.

Mais derrière, comme un diable sortant de sa boîte, le 13 juin, l’affaire Villemin est venue troubler le paysage. Rappeler une autre histoire de France.

J’étais âgé de 41 ans quand le petit Grégory a été assassiné. Quand les derniers rebondissements sont apparus et ont laissé espérer, enfin, une issue favorable après tant de saccage et de déceptions, je suis rentré dans l’information, dans la procédure comme dans un vêtement qui m’aurait attendu depuis toujours.

Scandale judiciaire et médiatique

Je suis persuadé que je n’ai pas été le seul à éprouver cette étrange impression de familiarité avec une horreur ancienne et un scandale judiciaire et médiatique si peu effacés qu’ils demeuraient encore dans ma mémoire (Le Parisien, Le Figaro).

Je n’ai pas l’intention, faute d’éléments, de commenter les avancées récentes mais il est clair qu’elles sont dues à des investigations techniques que les enquêteurs et le juge d’instruction d’alors ne connaissaient pas. Et c’est leur seule excuse.

Les Vosges, Lépanges, la Vologne, Épinal (Philippe Séguin certes !), Aumontzey. Une région qu’on découvrait comme si elle n’avait pas depuis toujours fait partie de la France. Des noms qui vont s’inscrire dans notre tête et enrichir notre géographie. Les Jacob, les Villemin. Du lourd, du sombre, du plombé, une population taiseuse, suspicieuse et simple. Aux aguets. De l’exotisme sans joie niché dans notre propre pays. Du Faulkner avec une autre forme de malédiction que celle du Sud.

Voracité des journalistes

Une horreur médiatique. Des journalistes voraces, rapaces, indécents, sans pudeur ni respect. Une chasse odieuse et vulgaire à l’information et aux nouvelles rendue presque légitime à cause de la médiocrité des autorités officielles et de leur participation sans frein à cet immense déballage quotidien où le secret était anéanti et qui rendait impossible la recherche de la vérité.

Un juge d’instruction dépassé, pour rester aimable, par cette monstruosité à double détente criminelle, à la fois naïf et content de lui, actif quand il ne fallait pas et peu réactif quand les circonstances auraient exigé le contraire. On laisse Bernard Laroche et Murielle Bolle attendre tranquillement le début de la semaine de sorte qu’ils vont évidemment rétracter leurs déclarations décisives faites aux gendarmes le vendredi qui précède.

Un juge en peine

Une justice incarnée par un homme que l’exceptionnel n’a pas transcendé mais écrasé. Des investigations sans fil directeur ni cohérence, à ciel ouvert, donnant l’impression de tâtonner, avec des préjugés ancrés et un manque d’intelligence, de psychologie et de doutes.

Comme si tout était fait pour empêcher la vérité au lieu de la saisir toute proche à condition que sérénité, objectivité, tranquillité et discrétion aient eu droit de cité dans ce monde bouleversé.

Cette calamité globale où on chercherait en vain quelqu’un ou quelque chose à sauver – seul sans doute le président Maurice Simon à Dijon – était d’autant plus insupportable, dérangeante, même pour le citoyen éclairé et de bonne foi, qu’un certain nombre de certitudes venaient naturellement à l’esprit.

Délires et élucubrations

Le milieu familial, les haines, l’envie sociale, une forme de simplicité d’esprit, voire de débilité, des clans prêts à tout pour faire tomber le « Chef », Jean-Marie Villemin, les lettres et les communications anonymes. On percevait que la clé se trouvait là, circonscrite, à portée de lucidité.

Cela n’empêchait pas les délires et les élucubrations. Par exemple ceux d’une Marguerite Duras écrivant, après avoir vu la maison des parents de Grégory, que c’était forcément elle, la mère, Christine, qui était coupable !

Ajoutant ainsi au calvaire d’une femme que son mutisme, paraît-il, accusait et qui avec dignité a tenu, contrairement à son mari craquant et tuant Bernard Laroche, acte grave apprécié avec humanité par la cour d’assises.

Une autre histoire de France

C’est une autre histoire de France mais c’est de la France cependant. On est interdit devant ce qui nous explose dans la mémoire, le paroxysme de sentiments sombres, presque inhumains, d’inimitiés et de frustrations.

Des pouvoirs détestés, des humiliations et des révoltes. Aux antipodes, apparemment, de nos conforts et morales professionnels et sociaux. Pourtant, de la politique à d’autres activités, comme une vague familiarité.

Sauf que les crimes sont advenus au bout.

Dénominateur commun à trois apocalypses judiciaires : Bruay-en-Artois, Epinal et Outreau. Trois personnages qui ont manqué leur rendez-vous avec les belles et exigeantes valeurs de la recherche de la vérité. Le juge Pascal, le juge Lambert et le juge Burgaud.

Le couple Jacob a été remis en liberté et placé sous un contrôle judiciaire apparemment strict. Est-ce la continuation de l’approximatif ou une décision pertinente ?

Je cherche à me persuader qu’il n’est pas interdit d’espérer que l’affaire Villemin, cette autre histoire de France, se termine enfin et, mieux encore, se termine bien.

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