Décision et anticipation : comment le contexte limite les options possibles

L’engagement américain au Vietnam nous montre que les décisions se prennent parfois dans un contexte qui nous fait choisir des décisions non optimales, voire contre-productives.

Par Philippe Silberzahn.

Les théories de la décision partent toujours du principe que le décideur considère toutes les options possibles de manière rationnelle et équivalente, et est libre de choisir celle qu’il estime être la meilleure, sur la base de ses seuls mérites. C’est très loin d’être le cas.

En réalité, il est contraint par le contexte dans lequel il agit, qui réduit parfois considérablement les options envisageables et amène à un choix forcé qui n’est ni optimal, ni même dans son intérêt. Regardons-le avec un exemple historique, celui de l’engagement américain au Vietnam.

La tragédie de l’engagement au Vietnam a été décrit largement. Les recherches ont montré que cet engagement s’est fait progressivement, qu’il n’a jamais résulté d’une analyse à froid mais au contraire d’un long glissement où les décisions ont autant compté que les non-décisions. Les options possibles n’ont pas été toutes envisagées, et se sont fermées progressivement.

Ces options non envisagées

L’historien Frank Gavin explique ainsi qu’il était parfaitement possible, dans les années 60 (et même aujourd’hui), de défendre l’idée qu’il était dans l’intérêt des États-Unis de ne pas s’engager au Vietnam, qu’au fond ce pays n’était pas d’un très grand intérêt stratégique pour les États-Unis, et qu’il s’agissait d’une lutte de libération coloniale légitime.

Mais la théorie dominante de l’administration américaine à l’époque était celle des dominos, c’est à dire que la « chute » du Vietnam entraînerait automatiquement la chute des autres pays d’Asie du Sud Est, ce que rien ne laissait pourtant supposer (et d’ailleurs ni la Thaïlande, ni la Birmanie, ni la Malaisie, ni l’Indonésie, ni Singapour n’ont basculé).

Il y avait toutefois un avantage à ne pas s’engager selon Gavin : en abandonnant le Vietnam, les États-Unis cessaient d’être une menace immédiate pour la Chine voisine, ce qui ouvrait la possibilité à un rapprochement avec ce pays, face à l’URSS.

Nixon en Chine

C’est effectivement ce qui s’est produit : les derniers Américains ont quitté le Vietnam en 1975, et un an après seulement, Nixon était à Pékin, concrétisant une césure au sein du monde communiste entre deux géants, et opérant ainsi un bouleversement stratégique considérable.

Cependant, ce type d’option peut parfois difficilement être envisagé. Pour comprendre pourquoi, il faut se replonger dans le contexte historique dans lequel la question du Vietnam est abordée par le gouvernement américain, et surtout par Kennedy qui prend les décisions initiales d’engagement à la suite d’Eisenhower.

En 1949, après une longue guerre civile, les communistes de Mao prennent le pouvoir en Chine. Dans le contexte de la guerre froide, la ‘perte’ de la Chine est un traumatisme pour les États-Unis. Même s’ils avaient renoncé à intervenir directement, l’Amérique avait fortement soutenu les nationalistes de Chiang Kai-Shek.

Chine et Corée

Le Président démocrate Harry Truman est accusé par les républicains d’avoir ‘perdu’ la Chine et d’être faible vis-vis du communisme qui se développe, une accusation qui collera à la peau des démocrates pendant longtemps (on sort alors juste de la période de McCarthy). Immédiatement après, en 1950, démarre la guerre de Corée, une attaque surprise du Nord communiste, soutenu par la Chine, contre le Sud, qui n’est repoussée qu’in extremis. L’affaire se termine sur un status quo ante, mais pas une victoire.

Dès lors, après la Chine et la Corée, il était extrêmement difficile de ne pas voir dans l’affaire vietnamienne le troisième épisode d’un grand complot communiste, auquel il fallait donc absolument résister par tous les moyens. Sans compter qu’en 1959, c’est Cuba, à moins d’une heure d’avion des États-Unis, qui à son tour bascule dans le communisme.

Face à la menace communiste

C’est dans ce contexte, où l’accusation de faiblesse des démocrates vis à vis des communistes reste forte, que le Président Kennedy prend le dossier en main. L’épisode malheureux de la Baie des Cochons, la tentative avortée en avril 1961 de débarquement de rebelles soutenus par les Américains pour renverser le jeune pouvoir communiste à Cuba, ajoutent encore à l’impression de progrès communiste et de faiblesse américaine, et surtout démocrate.

La dernière chose que veut le Président c’est apparaître faible face à cette menace. Ce contexte conditionne donc très fortement sa réponse et réduit donc de facto le nombre d’options considérées : il est tout simplement hors de question d’énoncer froidement que le Vietnam n’a pas d’importance stratégique pour les États-Unis, ou que le pays a d’autres priorités.

On voit comment l’exercice d’anticipation peut être très fortement contraint par le contexte, par les préférences des acteurs et par les blocages qu’ils s’imposent dans l’étude de leurs options, voire dans la création des options possibles. On est toujours très loin, pour de multiples raisons, de la situation idéale de prise de décision évoquée dans les manuels où le décideur est libre, ou se croit libre, de considérer toutes les options possibles.

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