La République est en marche mais elle prend déjà une sale direction

Qu’y a-t-il de plus horrible que de constater que la France a récemment basculé dans la pire des abominations, sans que personne ne s’en rende compte ? Je veux bien sûr parler du catastrophique retour de la mode des claquettes-chaussettes dont la presse s’émeut déjà et dont on sait qu’elle va probablement contaminer d’innombrables victimes qu’aucun traitement ne pourra arracher aux souffrances inouïes qu’elle entraîne. Ah, et puis, accessoirement, le pays, muni de ces claquettes-chaussettes, s’est mis En Marche. Mais la direction choisie commence à inquiéter.

Ici, je pourrais parler des affaires qui entourent le ministre Ferrand.

Le pluriel est de mise puisqu’à l’affaire initiale d’immobilier juteux autour d’une mutuelle en Bretagne, décrite par le Canard Enchaîné avant les législatives, s’ajoute celle récemment mise au jour par Médiapart entre les deux tours et qui, tout comme la première, essentiellement douteuse sur le plan moral, serait là encore le sujet d’écarts éthiques.

Le média payant en ligne s’interroge ainsi : « Pour régler ses mensualités, le député Ferrand a-t-il utilisé des fonds publics, en l’occurrence son IRFM ? » Même si cette pratique de rembourser un emprunt sur fonds publics a finalement été réglementée en février 2015, l’interrogation fait remonter la douloureuse question de la probité des représentants d’En Marche.

Cette question est d’autant plus prégnante qu’elle est reposée à la suite des affaires concernant le ministre Bayrou.

Le pluriel est encore de mise puisqu’à l’affaire initiale qui concerne des emplois soupçonnés fictifs d’assistants parlementaires rémunérés par le Parlement européen, s’ajoute l’intervention particulièrement maladroite du ministre auprès de journalistes de Radio-France qui a personnellement contacté la cellule investigations de la radio publique en pleine enquête sur son parti.

Malheureusement, le ministre Bayrou ne peut pas se permettre ce que le citoyen Bayrou peut faire, comme, d’ailleurs, le chef de parti Bayrou l’expliquait doctement en 2007. Ce dernier peut toujours se fendre d’un coup de téléphone outragé auprès d’un journaliste de Radio-France ; qui n’a pas déjà eu envie de les appeler devant l’écart entre le coût de la redevance et la qualité abyssale de leur propagande ? Mais le premier, ministre d’État, à la Justice qui plus est, ne peut guère se permettre d’aller fourrer son nez et ses petits doigts gourds dans une enquête en cours, indépendance médiatique oblige, et surtout pas quand elle concerne le parti politique du ministre en question, indépendance de la Justice oblige aussi.

Corruption : j'en veux moins, ou plus d'opportunité pour en profiterBref, au sein du gouvernement de la République En Marche, on sent déjà quelques malaises s’installer. D’autant que la dernière affaire ci-dessus a occasionné une fort jolie partie de ping-pong entre le Premier ministre Édouard Philippe et le rescapé du Modem. Ce dernier, toujours aussi imbu de lui-même, refuse d’entrer dans le rang des ministres macroniens, persuadé qu’il tient là le fruit de son intelligence politique et une revanche sur des années de nihilisme électoral dans lesquelles l’avaient plongé ses invraisemblables positionnement idéologiques.

L’avenir proche nous dira s’il a autant de marges de manœuvres qu’il se l’imagine, mais il apparaît déjà, après quelques semaines seulement de mandat, que le choix par Macron du chef du Modem comme ministre de la Justice semble provoquer plus de soucis que de bénéfices électoraux, de plus en plus hypothétiques et de moins en moins nécessaires.

À la limite, ces affaires et l’obstination butée du ministre pourraient constituer d’excellents motifs pour se débarrasser et de l’encombrant maire de Pau et du micro-parti centriste, laissant ainsi Macron et son assemblée En Marche régner sans partage et sans avoir besoin de faire la moindre concession à qui que ce soit.

Ce qui sera d’autant plus pratique pour passer les lois et réformes que Macron évoquait lors de sa campagne.

Oh, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : compte-tenu de la modestie des « réformes » envisagées, les risques sont faibles que, subitement, le nouveau président se découvre des envies puissantes de chantiers législatifs profonds. Sa grosse majorité à l’Assemblée, peut-être même aidée d’un nouveau groupe de sénateurs « En Marche » à la Chambre haute, ne risque donc pas de servir à refonder de façon drastique le Code du travail ou la Sécurité sociale : n’en déplaise aux Insoumis, tout indique qu’on restera sur ces sujets dans le domaine balisé des petites retouches d’usage.

En revanche, sur d’autres domaines où le candidat Macron n’avait guère exprimé de positions franches et solides, les surprises s’accumulent déjà.

Et elles ne sont pas bonnes du tout.

Difficile en effet de se réjouir de l’actuel projet de loi du gouvernement Philippe qui vise à faire entrer, lentement mais sûrement, l’actuel état d’urgence dans le cadre du droit commun.

Comme bien souvent dans les pires trahisons de l’état de droit au profit d’un nouveau rabotage des libertés, cette idée lumineuse est avant tout présentée comme moyen de sortir gentiment de l’actuel état d’urgence, qui – en attendant – va être prorogé (pour la sixième fois, ne boudons pas notre plaisir) au prochain Conseil des ministres du 21 juin, la semaine prochaine. Et donc, pour sortir de cette situation normalement exceptionnelle donnant de larges marges de manœuvres au gouvernement, on va la transformer en situation exceptionnellement normale, afin – je cite – de « renforcer la lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure », en plaçant quasiment toutes les mesures de cet état d’urgence dans le droit commun.

Pour un gouvernement qui devait mettre en musique la volonté exprimée par Emmanuel Macron le 24 mai dernier de vouloir organiser la sortie de l’état d’urgence, voilà qui met singulièrement les pendules à l’heure, et pas celle d’un retour à la normale. Pour le coup, le changement, c’est peut-être maintenant mais c’est sûrement inquiétant, et pas seulement pour quelques activistes libéraux ou libertariens : n’importe quel juriste avec deux sous de bon sens comprend rapidement les dérives qui peuvent s’ouvrir avec de telles propositions, et ce d’autant plus que les mesures actuelles de l’état d’urgence n’ont apporté significativement aucune sécurité supplémentaire. Avec les juristes, pas étonnant que la presse s’inquiète (y compris étrangère).

Et au-delà de ces analyses, il ne faudrait surtout pas oublier que les lois perdurent au-delà des politiciens. Si, actuellement, notre choupinet président et ses gentils ministres peuvent vaguement prétendre à leurs meilleures intentions et leur désir pur d’assurer la sécurité et une lutte farouche contre les terroristes, absolument rien n’indique qu’ils détricoteront ces mesures drastiques une fois la menace calmée.

Pire encore : un beau matin, il faut s’attendre à ce que nos probes politiciens En Marche, ayant peut-être un peu trop lassé l’électeur de leurs foulées sportives, se voient remplacés par d’autres dont on peut craindre, à force, que la probité et la grandeur d’âme ne soient pas aussi belles (pari osé, j’en conviens, mais baste, faisons-le). Ces lois si finement ouvragées pour « sortir de l’état d’urgence » pourraient alors servir d’armes redoutables entre les mains d’autoritaires parvenus au pouvoir par des discours lénifiants, creux ou carrément démagogiques.

Il serait alors vraiment ballot qu’un démagogue, parvenu au pouvoir par d’habiles manigances médiatiques et politiques, ait de telles facilités à sa disposition, ne trouvez-vous pas ?