Vitesse d’internet : la France en queue de peloton

Comment la France est-elle à la 52ème place mondiale en vitesse moyenne d’accès à l’Internet ?

Par Philippe Lacoude. 

Akamai vient de sortir son classement mondial The State of the Internet de la vitesse de l’Internet dans le monde au quatrième trimestre 2016.

Comme à l’accoutumée, la Corée du Sud prend la première place du classement en termes de vitesse moyenne. Le Coréen moyen a la chance de naviguer sur Internet, en moyenne, à 26,1 Mbit/s. Sans grande surprise, le classement de la France est très médiocre puisqu’elle prend la 52ème place. Sa voisine la Belgique prend une très honorable 16ème place.

 

Rang Pays Vitesse moyenne T3 à T4 Sur un an % > 4 Mbit/s Vitesse de chargement IPv6
1 Corée du Sud 26.1 -0.7% -2.4% 97% 1898 1.7%
2 Norvège 23.6 18.0% 26.0% 91% 2121 9.7%
3 Suède 22.8 16.0% 20.0% 94% 1908 4.0%
4 Hong Kong 21.9 8.9% 31.0% 93% 2265 2.1%
5 Suisse 21.2 15.0% 27.0% 95% 2399 21.5%
6 Danemark 20.7 25.0% 29.0% 94% 1788 1.8%
7 Finlande 20.6 17.0% 24.0% 93% 2577 8.9%
8 Singapour 20.2 11.0% 45.0% 95% 2133 1.3%
9 Japon 19.6 8.6% 13.0% 92% 2133 11.9%
10 Pays-Bas 17.6 1.4% 3.6% 96% 2135 6.8%
11 République Tchèque 17.3 8.4% 8.7% 86% 1699 8.8%
12 Lettonie 17.2 1.8% 3.0% 94% 1882 0.2%
13 Etats-Unis 17.2 5.5% 21.0% 88% 2712 21.7%
14 Royaume-Uni 16.3 10.0% 18.0% 91% 2650 12.5%
15 Roumanie 16.1 8.5% 22.0% 93% 2009 7.1%
16 Belgique 15.9 2.9% 12.0% 94% 2099 37.7%
 . . .
52 France 10 2.8% 12.0% 70% 3273 10.3%

 

Même si la vitesse de l’Internet français est en augmentation de presque 2,8% sur le quatrième trimestre et de 12,0% sur l’année, cette croissance est beaucoup plus faible que dans les autres pays développés ce qui rend impossible de combler le retard. Cette remarque vaut également pour la Belgique dont les taux de croissance sont quasiment identiques à ceux de la France.

Un web français poussif

En France, le web est poussif. Les pages web se chargent lentement en 3273 millisecondes en moyenne. Un temps de chargement bas n’est pas seulement le fruit d’une vitesse de téléchargement élevée.

La moindre page contient une cinquantaine d’éléments – la page elle-même, bien sûr, mais aussi les images, les scripts, les publicités, les données de session – pour lesquels il faut faire des requêtes séparées.

Au vu de ces chiffres, on peut dire que la France manque d’infrastructure de réseau même si elle est plutôt dans la moyenne en ce qui concerne l’adoption du protocole d’adressage IPv61.

En Belgique, à 2099 millisecondes, le temps moyen de chargement d’une page est 30% meilleur qu’en France. La Belgique est aussi le numéro un mondial pour ce qui est de l’adoption de l’IPv6 avec 37% des adresses belges déjà basculées.

Encore plus problématique, la France prend vaillamment la 78ème place mondiale en ce qui concerne le nombre de personnes qui sont au-dessus de la barre des 4 Mbit/s.

Juste derrière des places fortes de l’Internet comme le Sri Lanka (40ème), le Portugal (43ème), la Grèce (57ème), la Turquie (62ème), la Chine (72ème), l’Indonésie (76ème) et l’Arabie Saoudite (77ème). Ce débit de 4 Mbit/s est à peine suffisant pour regarder des films, faire du télétravail sur VPN, jouer en ligne ou télécharger la dernière image de Linux ou de Windows.

Il est pourtant difficile de sous-estimer la quantité de contenu vidéo diffusé par Internet. Aujourd’hui, l’Internet, c’est la vidéo à la demande. Selon le rapport Global Internet Phenomena Report de Sandvine, le streaming vidéo et le trafic audio en temps réel occupent maintenant plus de 70% du trafic de l’Amérique du Nord aux heures de pointe. La compagnie Netflix représente maintenant à elle-seule 37,1% du trafic en première partie de soirée.

Pourquoi la France est-elle tellement à la traîne ?

Densité de population

À la vue des données, on s’aperçoit immédiatement que Hong Kong et Singapour sont en tête de classement alors que les États-Unis – où je réside – tirent mal leur épingle du jeu. Après tout, les États-Unis étaient le numéro un mondial au temps d’ARPANET. De même, la France est supposée avoir un surplus d’ingénieurs brillants.

Serait-il possible que la bande passante d’Internet soit liée à la densité de population ? Ceci expliquerait les cas de Hong Kong, de Singapour, des États-Unis, de la Belgique et de la France.

Ça a l’air évident. Les réseaux, c’est du génie civil. Il faut poser de la fibre optique. Plus on a de zones rurales, moins on a de chance d’avoir un Internet rapide. N’est-ce pas ?

En fait, il n’en est rien. Si on fusionne les données d’Akamai avec les données de densité de population par pays, on voit que la seule densité de population explique moins de 5% des données d’Akamai. En fait, aucun modèle économétrique que j’ai essayé ne donne la densité de population comme une variable significative.

Le niveau de revenu per capita

En revanche, tous les modèles économétriques que j’ai essayés retiennent le PIB par habitant comme variable statistiquement significative pour expliquer la vitesse de l’Internet.

En fait, parmi les pays aux revenus similaires la France est à peu près dans la moyenne. Pour faire court, son Internet est lent parce qu’elle s’appauvrit. Contrairement aux autres grands pays industrialisés, la France avait en 2016 à peu près le même PIB per capita qu’en 2006.

La liberté économique

L’autre remarque immédiate lorsque l’on observe attentivement le classement Akamai, c’est que les pays en tête de ce classement sont à peu près les mêmes que ceux de l’indice de liberté économique de la Heritage Foundation et du Wall Street Journal. Hong Kong, Singapour, la Nouvelle Zélande et la Suisse en tête. Les États-Unis, 17ème. Le Danemark, 18ème. La Belgique, 49ème. Et France, 72ème.

Comme le niveau de revenu, cette variable est statistiquement significative et peut expliquer jusqu’à 45% de la vitesse de l’Internet2. De ce point de vue, l’Internet serait moyennement lent en France parce que l’économie y est moyennement libre.

En fait, les deux seules données aberrantes que l’on peut trouver sont le Kenya et la Corée du Sud. Ces deux pays surfent beaucoup plus vite que leur niveau de revenu et que leur indice de liberté économique ne le laisserait supposer.

La liberté importe

Mais pourquoi la liberté économique serait-elle explicative de la vitesse de l’Internet ?

Sans liberté d’embaucher, de débaucher, de construire des data centers, sans énergie bon marché, sans concurrence entre les fournisseurs d’accès à l’Internet, sans fiscalité attractive, sans capital risque, il n’y a aucune chance d’avoir un service à la pointe du progrès.

En France, pays d’ingénieurs et de mathématiciens de talent, les élites sont complètement débordées par le numérique. Il faut bien avouer que les politiciens français ne comprennent pas grand-chose à l’informatique : il n’y a qu’à voir les bêtises de Fillon sur le filtrage de l’Internet et les élucubrations de Macron sur le chiffrement.

Le flou des nouvelles technologies

Les politiciens parlent de « nouvelles technologies » sans vraiment jamais comprendre de quoi ils parlent. Le récent débat sur la loi de sécurité était intéressant à cet égard.

Les investisseurs privés ne s’y trompent pas : sur « trois milliards et demi d’euros levés par des startups en Europe au deuxième trimestre 2015, un milliard est allé au Royaume-Uni, 600 millions en Suède, 550 millions en Israël, 500 millions en Allemagne et… seulement 100 petits millions en France3. » Quand les investisseurs engagent leurs fonds, les tribunaux détruisent leur capital comme dans la sordide histoire de Heetch.

Du coup, sentant bien que le pays est à la traîne, les hommes de l’État sont contraints de combler les manques dans l’esprit des plans quinquennaux de l’ex-URSS. Ceci nous a donné le fumeux cloud français avec, en particulier, le merveilleux plantage de Cloudwatt qu’Hseize avait prévu des mois en avance.

Tout l’Internet français est malade. Les startups, leurs financements, le stockage en ligne…

Finalement, la vitesse de l’Internet n’est qu’une mesure en général. Elle est cependant objective. La 52ème place en vitesse moyenne ou la 78ème place pour le nombre de foyers sans Internet rapide sont des symptômes visibles du mal qui ronge la France.

Le manque de liberté.

  1. Le protocole d’adressage IPv6 est destiné à succéder à l’IPv4 qui commence à manquer d’adresses libres. Bref, si on ne passe pas tous à IPv6, c’est terrible, on va manquer d’internet !
  2. Sans entrer dans les détails, tous les modèles donnent cette variable comme significative.
  3. Cf. « Élites et numérique : la grande déconnexion française », Jonas Haddad, Robin Rivaton dans Les Échos, 13 août 2015 ainsi que « Élites politiques et numérique : le grand bug », Sylvain Rolland, dans La Tribune, 15 mars 2016.