Pour Pâques, réconcilier catholicisme et libéralisme

Raymond Bucko_Resurrection_Holy Trinity_Russian Orthodox Monastery Jordanville_New York(CC BY 2.0)

Vivre sa vie selon ses valeurs, tout en laissant les autres absolument libres de choisir leurs propres valeurs, un beau programme libéral pour Pâques.

Par Nathalie MP

Raymond Bucko_Resurrection_Holy Trinity_Russian Orthodox Monastery Jordanville_New York(CC BY 2.0)
Raymond Bucko_Resurrection_Holy Trinity_Russian Orthodox Monastery Jordanville_New York(CC BY 2.0)

 

« Comment parvenez-vous à concilier catholicisme et libéralisme – attendu que le libéralisme est un péché » m’a-t-on écrit récemment, ce commentaire étant suivi de l’assentiment d’un autre lecteur et d’une avalanche de liens vers des sites internet catholiques plus ou moins sérieux visant à donner corps à cette idée. « Ton site est beaucoup trop extrême » m’avait-on dit auparavant, dans une tentative complètement absurde de me rapprocher du Front national. Ajoutez à cela des réflexions éparses, des bribes de conversations, des remarques diverses, et le pire de tout, le manque total d’encouragement de la part de bon nombre de mes amis. Mon site a bousculé ma routine quotidienne dans des proportions que je n’imaginais pas. Énorme secousse, besoin de réfléchir et de m’expliquer. 

Je me place donc ici surtout du point de vue de l’auteur que je suis devenu, un auteur qui regarde, commente et fait la critique de ce qu’il voit. « De quel droit ? Avec quelle autorité ? » Ce sont les questions qu’on semble me poser en permanence et je vais essayer d’y répondre. En cette Semaine Sainte, assombrie par les attentats de Bruxelles auxquels s’est mêlé par hasard un douloureux décès dans la famille, toutes ces remarques se rejoignent et tressent aussi plus que jamais dans ma tête une injonction très claire, celle de m’efforcer d’être juste. Juste comme faire acte de justesse, et juste comme faire acte de justice.

En choisissant de donner mon avis sur l’actualité politique et économique, en analysant les causes et les effets à travers le filtre de la pensée libérale, le tout teinté de catholicisme, je ne suis pas loin de la position de celui qui distribue les bons et les mauvais points sans avoir l’inconvénient « d’être aux responsabilités » comme dirait François Hollande dans son langage indirect et ampoulé. Je suis du côté aisé de la critique et je laisse à d’autres les difficultés de l’art, ce dernier terme étant à prendre comme « l’art de faire », c’est à dire la responsabilité de la décision et de l’action. Cela est une première objection qu’il est loisible de porter à l’encontre de tous les commentateurs de ma sorte : de quel droit critiquez-vous alors que si vous étiez à la place de nos hommes et femmes politiques vous ne feriez pas forcément mieux ?

En réalité, cette objection ne tient pas, à trois titres. Dans nos sociétés ouvertes, il existe tout d’abord la liberté d’expression qui nous permet non seulement de nous exprimer sur tout sujet qui nous plait, mais qui nous enjoint aussi de laisser les autres s’exprimer sur tout sujet à leur convenance. Face à ces expressions imprescriptibles, il est parfaitement possible d’écouter avec ravissement, de ne pas écouter du tout, de rester dans l’indifférence ou au contraire de contre-argumenter avec logique ou passion suivant les tempéraments. Écrire est donc une forme de la liberté d’expression qui m’est reconnue par tous et que je reconnais aux autres, indépendamment de ma position dans la société, indépendamment de mes responsabilités sociales et indépendamment de mes facultés politiques éventuelles.

Deuxième remarque, l’auteur d’articles politiques n’est pas dans une situation anecdotique vis-à-vis du monde politique. Comme tout citoyen, il est en position de gouverné par rapport à des gouvernants que le peuple a élus, leur confiant ainsi une mission de représentation et non pas une mission de domination arbitraire. De là découle aussi la légitimité de chacun à l’observation critique de l’action politique. Il ne s’agit pas uniquement de faire oeuvre d’opposition, mais de veiller à ce que la classe politique agisse conformément au rôle prévu par une démocratie libérale. Or les entorses à la rigueur démocratique sont légions, ainsi que nous le rappellent régulièrement les rapports de la Cour des comptes, ainsi que les chroniques judiciaires de nos journaux sur les abus sociaux ou fiscaux de nos politiques et de nos syndicalistes préférés. À ce titre, l’auteur politique n’est qu’un citoyen parmi d’autres, avec la petite différence qu’il prend la peine de noter à voix haute ce qui va et surtout ce qui ne va pas dans le fonctionnement de nos institutions.

Enfin, s’il est toujours possible de critiquer sans rien proposer, je m’efforce autant que possible de ne pas tomber dans ce travers. J’ai toujours eu peu de considération pour des revendications du type « not in my backyard. » Je pense par exemple à un collectif qui s’était créé dans la commune où j’habitais à une époque pour s’opposer à l’implantation d’une usine d’incinération. Toutes les raisons de s’y opposer étaient largement listées, mais il manquait, à mes yeux, l’essentiel : une proposition alternative crédible.

Dans ma critique, l’alternative que je propose est celle du libéralisme. Sur le plan économique, il s’agit de laisser les initiatives individuelles s’exprimer sur des marchés rendus lisibles par des systèmes de prix non faussés. L’intervention de l’État dans la champ économique s’opère toujours sur la base d’un « volontarisme stratégique » qui ne tient pas compte de la réalité de la demande, qui biaise les prix donc fausse l’information, et finit toujours dans des catastrophes coûteuses. Non pas que ce que fait aujourd’hui l’État ne doive pas être fait, mais il est préférable d’en laisser la responsabilité à une multitude d’acteurs plus aptes à l’innovation, plus près à se remettre en cause et plus disposés à se laisser guider par le système des prix.

Il s’agit aussi de remettre l’État à la place qui est la sienne, celle de garant de nos libertés fondamentales. La vie, la liberté et la propriété sont les droits naturels des hommes. C’est à l’État qu’il revient de les faire respecter et malheureusement, les événements sanglants de Bruxelles comme de Paris nous indiquent clairement que l’État a manqué à ses missions régaliennes en s’occupant beaucoup plus de fidéliser des électeurs par pur clientélisme électoral. L’État-providence a sombré dans l’encouragement du communautarisme et dans le recrutement de fonctionnaires aux dépens de la justice sociale et du dynamisme économique, comme en témoignent l’évolution de nos chiffres du chômage et de nos comptes publics : les dépenses comme le nombre de chômeurs ont une irrésistible tendance à la hausse. Les impôts aussi, forcément. La solution libérale proposée consiste à faire reculer la part de l’État partout. Elle comporte l’avantage supplémentaire d’en limiter les possibilités d’abus de pouvoir.

Mais le libéralisme vient de bien plus loin que sa simple application économique. Contrairement à ce que s’imagine mon correspondant cité au début, il n’est nullement question de faire ce que l’on veut, sans repère ni valeur. Il est question au contraire de vivre sa vie selon ses valeurs, catholiques par exemple, tout en laissant les autres absolument libres de choisir leurs propres valeurs, tout comme, à travers les multiples apports de notre éducation, de notre famille, de nos études et de nos rencontres, nous avons choisi les nôtres. Cela veut dire qu’on ne peut être qu’un modèle pour les autres, jamais une contrainte. C’est exactement ce que Jésus a fait quand, ayant dit ce qu’il avait à dire, il était sur le point de quitter les deux pèlerins d’Emmaüs avant que ceux-ci, de leur propre chef, ne le retiennent pour dîner (Luc 24, 28-29). Dieu nous laisse libre. Dieu est le premier à nous laisser libre. Et on voudrait imposer nos valeurs, notre foi, aux autres ? Impossible.

Le libéralisme représente, je crois, le summum de la tolérance positive. Positive car elle se développe aussi loin que le permet le respect des droits naturels. C’est là que l’État libéral intervient. Il veille à réprimer toutes les atteintes aux biens et aux personnes, afin que chacun de nous puisse développer, dans cette unique mais essentielle limite, les valeurs de notre existence.

Passer de la position de simple citoyen auteur politique donne bien sûr une audience un peu plus large aux propos que l’on peut tenir et aux critiques que l’on peut formuler. Pour ma part, j’ai bien conscience que cela demande une extrême rigueur dans les faits relatés, les sources et les chiffres cités, les mots employés pour analyser et conclure. Il est essentiel d’être toujours dans la justesse, il en va de la crédibilité de l’auteur.

Si je me voyais commettre un péché d’auteur, ce ne serait pas celui du libéralisme, qui n’en est certainement pas un à mes yeux, mais peut-être celui d’une trop grande présomption de vérité et d’un manque de nuance, alors que le monde est si complexe. À vrai dire, autant j’ai tendance à ne guère mâcher mes mots quand je m’exprime à l’oral, autant le passage par un média me pousse à prendre du recul et à adoucir le trait. C’est du reste une des raisons de son existence. On ne peut se contenter d’y écrire « c’est nul » ou « c’est génial. » Encore faut-il écrire pourquoi, et quand on commence à y réfléchir, on voit bien que tout est plus compliqué.

Je m’efforce donc de peser chaque mot et d’examiner les faits sous plusieurs angles. J’essaie d’apporter les structures théoriques qui sous-tendent la critique. J’essaie de varier les sujets tout en restant dans l’actualité. Bref j’essaie d’être juste, car même si j’ai toutes les bonnes raisons de clamer mon droit à m’exprimer comme je l’entends, je sais aussi qu’il existe face à moi une multitude d’opinions contraires. Quant aux faits exacts, ils ne sont pas toujours clairement établis et ils sont souvent ignorés de bonne foi.

Quel rapport avec Pâques ? L’idée que si Dieu nous appelle à la vie éternelle, il nous a d’abord appelés à la vie telle que nous la connaissons sur terre. L’idée que la vie terrestre n’est pas méprisable, au contraire. Il est de notre rôle de la rendre plus belle. La seule façon possible, celle que Dieu nous suggère, c’est de changer nos coeurs. Pas le coeur des autres, le nôtre. Quoi de plus libéral que ce programme que Dieu, Père, Fils et saint-Esprit, nous propose ?

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