Indispensable Milton Friedman

The Indispensable Milton Friedman, édité par Lanny Ebenstein, offre une opportunité de mieux connaître l’originalité du père du monétarisme en économie.

Par Brian Doherty.
Un article de Reason.

Milton Friedman 4x4Larry Ebenstein, biographe de Milton Friedman, a édité un recueil délectable d’essais pour la plupart jamais réédités de Friedman, intitulé The Indispensable Milton Friedman. Le livre cherche en fait à être plus original qu’essentiel (ressemblant davantage à une collection de faces B qu’à un Best of) : le titre s’applique donc davantage à l’auteur qu’au livre. Pourtant, les fans de Friedman savoureront ce qu’ils y trouveront, les érudits apprécieront d’avoir à portée de main ces essais habituellement dispersés, et ceux qui cherchent à comprendre la portée et l’évolution de la pensée libérale depuis la Seconde Guerre Mondiale trouveront ce livre fort éclairant.

Le recueil inclut, entre autres, des essais sur la valeur d’un système de soins fondé sur le marché, et sur la légalisation de la drogue (ce dernier prenant la forme d’une lettre au prohibitionniste conservateur Bill Bennett) ; des souvenirs et des réévaluations, le recul aidant, de ses grandes œuvres Capitalisme et Liberté et A Monetary History of the United States, et des analyses quelques peu obscures (pour le lecteur non spécialiste) de certains aspects des théories de Wesley Mitchell, Léon Walras, Henry Simons et John Maynard Keynes.

Le livre se termine agréablement sur des transcriptions d’interviews faites par Friedman pour « Commanding Heights », une série documentaire de PBS retraçant l’évolution et les succès de la pensée économique libérale en Occident après la Seconde Guerre Mondiale. Dans ces transcriptions, Friedman débat des grandes personnalités intellectuelles et politiques de son temps, des controverses autour des liens entre l’École d’économie de Chicago et le Chili sous Pinochet, et de sa conviction que la bataille intellectuelle s’est substantiellement décalée dans la direction du marché libre, même s’il note : « Je ne crois pas que l’on puisse considérer la guerre comme gagnée, de quelque manière que ce soit ».

Il n’est pas certain qu’Ebenstein ait voulu nous narrer une histoire en disposant les essais de manière chronologique dans les deux sections « Politique » et « Économie ». C’est pourtant ce qu’il a fait, et c’est l’histoire d’un homme dont les convictions sont devenues plus affirmées, plus complètes et plus libérales au fur et à mesure qu’il accumulait réflexion et connaissances.

Le premier chapitre du livre est une illustration parfaite des raisons pour lesquelles Murray Rothbard, gardien du temple anarcho-capitaliste, qualifiait avec mépris Friedman de « libertarien de cour ». Dans un essai de 1951 intitulé « Le néolibéralisme et ses perspectives », Friedman fait des pieds et des mains pour souligner l’importance de l’État, alors que Rothbard voyait comme un devoir pour un vrai libertarien de « détester l’État ». Friedman y écrit que c’est « une erreur de base de la philosophie individualiste du dix-neuvième siècle » de n’avoir « assigné presque aucun rôle à l’État en dehors du maintien de l’ordre et de l’exécution des contrats », remettant en question l’idée libérale selon laquelle « le laissez-faire doit être la règle ». Il fait aussi l’éloge du Sherman Antitrust Act, et déclare que « fournir de la monnaie […] ne peut être laissé à la concurrence, et a toujours été reconnu comme une fonction adéquate pour l’État ».

The indispensable Milton FriedmanDans le second essai, daté de 1955, Friedman résume brillamment la dégénérescence du libéralisme, passé de la philosophie des « défenses contre l’arbitraire de l’État et […] la protection de la liberté individuelle » à celle qui consiste à « renforcer le pouvoir de l’État de faire ‘le bien’ des gens ». Mais il continue à croire en l’idée que les externalités sont de bonnes raisons pour l’action publique. Il admettait, dans un style qui faisait enrager Rothbard, que bien que toute « extension de l’action de l’État implique d’empiéter sur la liberté individuelle », le vrai libéral « ne considère cela en aucun cas comme un obstacle fatal » à une telle action, si une analyse coût-bénéfice indique qu’elle entraînerait une amélioration d’ensemble.

Deux décennies plus tard, Friedman est un libéral nettement plus farouche. Dans une leçon donnée en 1976 sur Adam Smith, à la Société du Mont-Pèlerin, il s’identifie comme quelqu’un « qui prêche le laissez-faire » et explique que l’argument des externalités est plus fragile qu’il n’y paraît et utilisé dans une portée trop vaste, et que les actions de l’État ont en tant que telles des externalités négatives que les passionnés des externalités ignorent. Il écrit aussi que « l’analyse coût-bénéfices, d’apparence scientifique » pour justifier l’action de l’État « s’est révélée être un véritable cheval de Troie ».

Friedman l’économiste de la monnaie, dans les textes sélectionnés par Ebenstein, montre des aspects méconnus voire complètement éclipsés par ceux qui se focalisent exclusivement sur le Friedman qui recommandait que la Fed émette de manière monopoliste de la monnaie fiduciaire en se basant sur une règle fixe. Friedman défendait aussi, tout comme Rothbard, un système bancaire idéal à réserve non-fractionnaire, dans lequel les banques n’auraient pas le pouvoir de créer de la monnaie fraîche en prêtant à intérêt l’essentiel de l’argent de leurs déposants.

Bien qu’il ait affirmé, plus tôt dans sa vie, que le monopole de l’État sur la monnaie papier était nécessaire, l’essai de 1984 nommé « Geler la base monétaire1 » nous montre un Friedman devenu aussi radical que Ron Paul dans son opposition à la Fed. Friedman y appelle à l’élimination du rôle de la Réserve Fédérale pour ce qui est de « déterminer la quantité de monnaie », et dit que son rôle de régulateur et de prestataire de services au système bancaire « pourrait, si on le souhaite, persister, et de préférence en le combinant avec les rôles similaires du FDIC2 ». Pour le dire autrement, à bas la Fed !

On voit dans le même essai que Friedman « serai[t] favorable à la déréglementation des institutions financières, incorporant ainsi un élément majeur du système financier proposé par Hayek », mettant donc fin à « l’interdiction faite aux institutions privées d’émettre leur monnaie ». Ces idées accompagnent l’abandon par un Friedman plus mûr de la défense d’une croissance fixe de la masse de monnaie fiduciaire, et son adoption d’une nouvelle position, consistant à geler la quantité existante, quelle que soit cette quantité au moment où cette politique viendrait en vigueur.

Friedman m’a dit en 1995 que la meilleure compréhension des faits l’a aussi amené à abandonner sa croyance en l’enseignement obligatoire. Dans ce volume, Friedman affirme ce même scénario en faisant l’éloge de son meilleur ami et collègue à l’Université de Chicago, George Stigler, un économiste qui est devenu de plus en plus opposé aux lois antitrust au fur et à mesure qu’il apprenait davantage à leur sujet. Ces mêmes lois dont le Milton Friedman de 1951 pensait le plus grand bien.

Que ce soit ou non l’intention d’Ebenstein, cet ouvrage est une excellente opportunité de comprendre la manière dont ce lauréat du prix Nobel, adoré par l’establishment républicain de Goldwater à Reagan en passant par Nixon, est devenu plus radical à mesure qu’il devenait plus respectable.

Lanny Ebenstein (dir.), The Indispensable Milton Friedman: Essays on Politics and Economics, Regnery Publishing Inc, 2012, 256 pages.

Article original titré « The Increasingly Libertarian Milton Friedman » publié le 20.11.2012 par Reason. Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints.

  1. « Freezing High-Powered Money », NdT.
  2. Federal Deposit Insurance Corporation, le fonds de réserve des dépôts bancaires, NdT.