Ils étaient Présidents : Paul Doumer

Avec Paul Doumer, pour la première fois, un fils d’ouvrier entrait à l’Élysée, en 1931.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Avec Paul Doumer (Aurillac, 22 mai 1857 – Paris, 6 mai 1932), pour la première fois, un fils d’ouvrier entrait à l’Élysée.

Quatorzième président de la république, il fut aussi le second à tomber sous les coups d’un assassin. Son élection s’était faite le 13 mai 1931 au second tour face à l’obscur Marraud : 504 voix contre 334. Elle confirmait combien la république penchait désormais à droite.

Doumer succédant à Doumergue fit au moins la joie des chansonniers :

Nous avions M. Doumergue. Nous avons M. Doumer, et tout le monde s’écrie : Ah, mergue !… Si chaque fois on perd un tout petit bout, le prochain se nommera M. Dou, puis nous n’aurons plus rien du tout.

Raide, sévère, barbe blanche, le regard triste, le nouveau président promettait un septennat ennuyeux mais paisible.

N’avait-il pas déclaré : « Je m’efforcerais, en dehors et au-dessus des partis, de maintenir la paix intérieure et extérieure souhaitée par les Français. »

En dépit de ses 74 ans, il avait conservé la constitution d’un homme de 40 ans. Le destin devait en décider autrement.

Aucun grand homme n’est devenu président de la République

En élisant Paul Doumer, le Congrès versaillais confirmait sa volonté d’écarter les personnalités trop puissantes. Poussé par son entourage et une partie de la gauche (dont Blum) Aristide Briand rata sa chance en se présentant trop tardivement à l’élection présidentielle de mai 1931. Comme Clemenceau, il s’imaginait se faire élire de façon spontanée par l’enthousiasme des parlementaires. S’il avait pris position plus tôt, Doumer se serait retiré. Mais l’appui trop explicite de Léon Blum effraya les modérés.

Au premier tour de scrutin, il n’obtint que 401 voix contre 441 à Doumer. Persuadé de son succès, il fut contraint de s’asseoir un moment pour se ressaisir. Il se retira aussitôt pour permettre l’élection de son rival. « Mon entourage m’a fait faire une bêtise » grommela Briand.

Gaston Doumergue le consola en lui disant :

Mon cher Briand, voyez Jules Ferry, voyez Clemenceau, aucun grand homme n’est jamais devenu Président de la République.

Briand qui voulait abandonner le ministère des Affaires étrangères sortit en disant : « Doumergue a réussi à m’émouvoir. »

Modeste et vertueux

Paul Doumer était le plus modeste des présidents de la République par ses origines sociales. Son père ouvrier poseur de rails à la compagnie d’Orléans était mort jeune, le laissant orphelin. Sa mère devenue veuve installée à Paris, il avait travaillé dans un atelier de médailles à Montmartre.

Titulaire du seul certificat d’études, il suivait les cours du soir du Conservatoire des Arts et Métiers. Cet apprenti réussit ainsi à passer le baccalauréat puis une licence ès sciences. Devenu professeur de mathématique, le journalisme le fit entrer en politique comme chef de cabinet de Charles Floquet. Il représenta successivement l’Aisne puis l’Yonne à la Chambre des députés.

Travailleur, tenace, intelligent, vertueux, il aurait pu être la figure d’un roman bien pensant, à la nuance près qu’il était radical et franc-maçon. Il s’était marié jeune et se retrouva père de sept enfants. Bon mari et bon père, Paul Doumer était l’homme du devoir accompli.

Il crut devoir publier en 1905 un ouvrage intitulé Le livre de mes fils aussi plein de bons sentiments que soporifique qui provoqua l’ironie de Clemenceau. On pouvait y lire une sorte d’autoportrait :

L’homme de volonté est seul vraiment libre, il est maître de ses jugements et de ses actions, il guide ses pensées, ses sentiments, son imagination même, et soumet tout en lui à l’autorité de la raison.

Le Gouverneur de l’Indochine

Paul Doumer avait la réputation d’avoir été un « homme du Comité des forges ». Il était surtout une figure du parti colonial. Gouverneur général de l’Indochine de 1896 à 1902, il fit construire la nouvelle résidence du gouverneur à Hanoï et lança de grands travaux d’infrastructures : chemins de fer transindochinois et du Yunnan, aménagements du port d’Haïphong. Le César de l’Indochine se voulait un prince éclairé : du moins apporta-t-il les bienfaits de l’électricité à Hanoï. Grâce à lui, la fabrication de l’opium devint également une activité très lucrative pour l’État français.

Pour faire taire les critiques, il devait publier en 1905 un panégyrique de son action sous le titre L’Indochine française (souvenirs) :

Dans les cinq années que j’ai passées à la tête du gouvernement de l’Indochine, il a été possible de donner à notre colonie asiatique, avec une paix profonde qu’elle n’avait jamais connue, une organisation politique et administrative rationnelle, de bonnes finances, un premier réseau de voies de communication ; l’essor économique qui en est résulté a dépassé toutes nos espérances.

L’homme du Comité des Forges ?

Paul Doumer avait mené ensuite de front sa carrière politique et une carrière d’homme d’affaires puisqu’il était devenu président de la Compagnie générale d’électricité, de sociétés métallurgiques en Russie, et administrateur des Forges de la Providence après la guerre, et qu’il avait présidé la Chambre syndicale du matériel de chemins de fer (1911-1914).

Pourtant sa carrière politique démontrerait a contrario la faiblesse du prétendu tout-puissant « Comité des Forges ». S’étant opposé aux combistes, suite au scandale des fiches du général André, il quitta la franc-maçonnerie. Aussi en 1906, une partie des radicaux préféra voter Armand Fallières à l’élection présidentielle. Éphémère président de la Chambre des députés en 1905, il était battu aux élections législatives de 1910, ce qui était fâcheux pour le « principal agent parlementaire » du Comité. De fait les tentatives pour lui trouver un point de chute en Meurthe-et-Moselle devaient échouer. Il finit par se faire élire en 1912 mais comme sénateur de la Corse.

Un Romain à l’Élysée

Dès le déclenchement du conflit mondial, il se mit à la disposition du général Gallieni : «  Je sais commander ; je saurai donc obéir. » La Grande Guerre devait le toucher cruellement : quatre de ses cinq fils furent tués au front. Cet ascète supporta l’épreuve en Romain de la République avec stoïcisme.

Cet homme de rigueur ne supportait pas le gaspillage des deniers publics. Ministre des Finances (1921-22 ; 1925-1926), rapporteur et président de la Commission des Finances au Sénat, il défendait toujours des politiques financières très strictes.

Louis Barthou, qui voulait se moquer de la pudibonderie du chef de l’État, l’avait invité à une matinée théâtrale donnée au Casino de Paris au profit d’œuvres sociales. Il s’était débrouillé pour que le spectacle soit aussi coquin que possible. Le président resta impassible mais profita de l’entracte pour s’éclipser.

De retour à l’Élysée, il éclata : « Une société qui se plait à de pareils spectacles est une société pourrie. Il faudrait y porter le fer rouge. »

Tel était le joyeux luron qui incarnait désormais la France. D’une santé de fer, levé tôt, ne consommant ni alcool ni tabac, cet infatigable travailleur croyait que l’on n’était malade que si on le voulait bien.

Un Président de plus en plus populaire

Sa popularité ne cessa pourtant de grandir. Sa rigueur, sa simplicité, sa dignité et son honnêteté y étaient pour beaucoup. Levé à 5 h du matin, travaillant très tôt à l’Élysée, il s’efforçait de ne pas déranger le petit personnel. Doumer ouvrait d’ailleurs lui-même les volets. Il était le dernier à y travailler jusque tard dans la nuit.

Il n’hésitait pas à se promener dans les rues comme un simple particulier. Et sa froideur naturelle finit par être appréciée des Français.

Il restait toujours soucieux de ne pas gaspiller l’argent du contribuable, refusant de moderniser le palais présidentiel. Même si la salle des fêtes, datant de la présidence de Carnot, lui faisait penser à la « salle d’attente de première classe d’une grande gare », il n’était pas question d’apporter la moindre transformation.

Trois sujets l’intéressaient particulièrement : les finances, l’armée et les affaires étrangères. Partisan de l’alliance étroite avec le Royaume-Uni et du réarmement de la France, il pouvait cependant apparaître dangereux pour certains gouvernements étrangers.

L’assassinat de Paul Doumer

À l’occasion d’une visite officielle, s’étonnant de l’importance du service d’ordre, Paul Doumer avait laissé échapper cette phrase étrange : « À mon âge, ce serait une belle fin de mourir assassiné. » De nouveau, quelques semaines plus tard, comme un vieil ami lui reprochait de prendre des risques au milieu de la foule, il récidiva : « Que voulez-vous ? À mon âge, s’il m’est donné de tomber pour le pays, qu’espérer de mieux ? » Paul Doumer était bien un stoïcien prêt à mourir à tout moment.

Pourtant des indices s’étaient accumulés sur la possibilité d’un attentat.

Ce 6 mai 1932, le président était impatient d’inaugurer le salon des écrivains combattants. L’association qui réunissait Dorgelès, Maurice Genevois ou Claude Farrère, visait à préserver « l’ardente fraternité nouée sur le front ». Bibliophile et patriote, Paul Doumer était en phase avec une manifestation qui devait rassembler des fonds pour alimenter les caisses de solidarité et de secours de l’association. À 15 h, il était à l’hôtel Salomon de Rothschild, 11 rue Berryer dans le VIIIe arrondissement de la capitale.

Mais depuis 14 h, un individu étrange, Pavel Gorguloff, attendait le chef de l’État. « Vous êtes notre premier visiteur ! Vous allez nous porter bonheur. » Pourtant, ce n’était pas le bonheur que le colosse aux lunettes noires dissimulait sur lui mais deux revolvers browning.

Doumer avait refusé d’être précédé par deux responsables de la police. « J’aime mieux être bousculé que de faire bousculer les autres. »

Mais à peine était-il passé dans la première salle que des coups de feu retentirent. Touché, le malheureux président s’effondra. Gorgullof n’en continua pas moins à tirer sur sa victime abattue sans réussi à le toucher d’ailleurs.

« Les Français ne peuvent pas me vouloir de mal »

Grièvement blessé, le président septuagénaire était rapidement transporté à l’hôpital Beaujon tout proche, 208 rue du faubourg Saint-Honoré.

Dans cet établissement moderne, il ne devait pas être mieux soigné que le pauvre Sadi Carnot quelques décennies plus tôt à Lyon. Les médecins étaient très confiants : « Nous allons le sauver ». Ils devaient pourtant commettre erreur sur erreur. Son assassin n’avait pas réussi à le tuer et la blessure n’était pas mortelle. Mais l’hémorragie artérielle ne fut pas correctement traitée.

« Les Français ne peuvent pas me vouloir de mal » murmura Doumer.

Il succomba le lendemain au petit matin.

Un hommage unanime ou presque

La nouvelle de sa mort provoqua une indignation et une émotion très grande. Cent cinquante mille personnes passèrent devant la dépouille funèbre à l’Élysée.

La veuve refusa les funérailles au Panthéon : « Je vous l’ai laissé toute sa vie. Alors maintenant, s’il vous plaît, laissez-le-moi. » Néanmoins les hommages devaient fleurir. Aurillac éleva une statue à son illustre enfant, et son nom fut attribué à de nombreuses voies urbaines et à plusieurs établissements scolaires. À l’étranger, Paul Doumer fut partout présenté comme « l’exact représentant des vertus françaises ». Le Temps évoquait « l’apôtre de la raison active »1.

Comme devait le déclarer le vice-président du Sénat :

Il fut essentiellement l’homme du devoir, de tous les devoirs. Il avait le culte de la patrie, qu’il aimait d’un amour ardent et passionné jusqu’à lui sacrifier ses enfants.

Gorguloff, l’étrange assassin de Paul Doumer

Gorguloff affirmait avoir agi seul et avoir été poussé à tuer Paul Doumer en raison d’une force quasi-hypnotique correspondant à une idée fixe : sauver la Russie du bolchevisme.

À la question « Pourquoi s’en prendre au Président français ? », sa réponse fut : « La France est complice des autorités soviétiques, elle a laissé tombé les armées blanches qui combattaient le bolchevisme, elle a reconnu le gouvernement soviétique en 1924, elle a signé des traités avec l’URSS. »

Médecin de contrebande, ce fils de paysan avait créé un parti fasciste russe dont il était l’unique membre. Gorguloff rêvait d’une « dictature verte » prétendant incarner la paysannerie russe.

Ce raté, qui avait erré de pays en pays et avait abandonné ses quatre épouses successives, se mit à hurler des phrases incohérentes à son procès. Dans la presse les descriptions qui étaient faites de Gorguloff insistaient toutes sur son apparence bestiale. Ses mains énormes, ses méplats accentués, son regard de bête traquée sous le cheveu rebelle étaient pointés du doigt.

Les avocats, pour sauver la tête de leur client, plaidèrent la folie. Condamné à mort le 27 juillet 1932, il accueillit le verdict avec indifférence.

Le 13 septembre, le président Lebrun refusa solennellement la grâce de Gorguloff : l’opinion publique ne l’aurait pas accepté. La clémence, même envers un fou, semblait inconvenante.

À qui profitait le crime ?

L’assassinat était une aubaine pour l’URSS et le PCF. Les Russes blancs étaient montrés du doigt. Les communistes dénoncèrent la complicité voire la responsabilité du gouvernement d’André Tardieu. L’attentat serait « une manœuvre tendant à précipiter la guerre contre l’URSS. »

Le gouvernement français était ainsi accusé par les communistes d’avoir lui-même organisé le meurtre du président de la République pour préparer l’opinion publique à une répression sans précédent à l’égard des organisations révolutionnaires et à une intervention armée contre l’Union soviétique

Mais qui était vraiment derrière la brute tarée ? Les communistes ? Les Russes blancs ? Les nazis ? Finalement devait s’imposer l’idée d’un crime commis par un solitaire.

Alors a-t-on vraiment voulu abattre un président attaché au réarmement français ? Si c’était l’objectif, il fut atteint.

Au stoïque Doumer devait succéder le fade Lebrun.

Sources :

  • Jean Jolly, Dictionnaire des parlementaires français de 1889 à 1940 (consultable en ligne : https://www.senat.fr/senateur-3eme-republique/doumer_paul0473r3.html#1889-1940 )
  • Amaury Lorin, « Un « régicide républicain » : Paul Doumer, le président assassiné (6 mai 1932) », Criminocorpus [En ligne], Varia, mis en ligne le 17 novembre 2011, consulté le 14 mars 2017. URL : http://criminocorpus.revues.org/435
  • Jean-Marie Moine, « La sidérurgie, le Comité des forges et l’empire colonial. Mythes et réalités » in Hubert Bonin, Catherine Hodeir & Jean-François Klin (dir.) L’esprit économique impérial 1830-1970 Groupes de pression & réseaux du patronat colonial en France & dans l’empire, Paris, Publications de la SFHOM, 2008, 850 p.

La semaine prochaine : Albert Lebrun

  1. Le Temps 8 mai 1932