Ils étaient Présidents : Gaston Doumergue

Portrait de Gaston Doumergue, qui a été le plus populaire des présidents de la Troisième république. Pour les Français, il était « Gastounet » tout simplement.

Par Gérard-Michel Thermeau.

L’élection présidentielle du 13 mai 1924 fut rondement menée. Elle opposait deux candidats radicaux. Au premier tour, Gaston Doumergue l’emportait sur Painlevé par 515 voix contre 309.

Le président du Sénat accueillit la nouvelle de son élection sans surprise : « j’en étais sûr » répliqua-t-il à un ami.

Le profil du candidat expliquait ce résultat. Pour les parlementaires soulagés c’était le retour au président type Armand Fallières. Le caractère de Doumergue garantissait le maintien de la tradition républicaine. Et pourtant, Doumergue présentait deux caractéristiques très atypiques pour un président de la République française : il était protestant et célibataire.

Mais pour les Français, il devait être « Gastounet » tout simplement. Pas de doute, Gaston Doumergue a été le plus populaire des présidents de la Troisième république.

Il était pourtant le treizième, chiffre fatidique, sur la liste présidentielle. Mais le malheur glissa sur lui pour mieux frapper les numéros 12 et 14. Son prédécesseur, Millerand, avait été acculé à la démission. Son successeur, Doumer, tombera assassiné.

Ainsi, la présidence de ce méridional à l’accent fleurant bon le thym et le laurier fut la seule parenthèse paisible dans cet entre-deux-guerres qui voyait s’enliser inexorablement le régime.

Un juge de paix en politique

Fils d’un modeste vigneron du Gard, le jeune homme ambitieux était allé faire son droit à Paris. Avocat au barreau de Nîmes, avide d’exotisme, il devint juge en Indochine puis en Algérie. Il entra en politique par hasard. Le procureur général lui ayant refusé un congé, il se présenta à la députation, pour bénéficier automatiquement du congé refusé. Dans la foulée, il se retrouva député. Comme tous les protestants de sa région il était de gauche.

Aussi ce franc-maçon fit-il une tranquille carrière au sein du parti radical d’abord à la Chambre puis au Sénat (1910). Ministre des Colonies (1902) puis du Commerce (1906) et enfin de l’instruction publique (1909) il ne présentait aucun caractère bien saillant. Il ne se fit remarquer qu’une seule fois en défendant victorieusement les courses de taureau avec mise à mort. Il n’était pas méridional pour rien. Guère intellectuel, l’homme ne manquait cependant pas de sens pratique. « Dans une démocratie bien organisée, Doumergue serait juge de paix en province » aurait dit Viviani. En 1913 Poincaré se tourna pourtant vers lui pour lui proposer la présidence du conseil.

Le jovial méridional se présenta ainsi devant les députés : « Je suis républicain de gauche. Je ne fais appel qu’aux voix de gauche. J’entends gouverner à gauche avec une majorité de gauche. » Mais sous ses airs de ne pas y toucher, Doumergue réussit à ressouder les divers tronçons d’une gauche divisée sur la question de la loi militaire des trois ans. Il fit voter la loi instaurant l’impôt sur le revenu. Il devait ensuite participer à l’union sacrée comme ministre des Colonies.

Un habile manœuvrier

Hostile à toute remise en question du rôle traditionnel du président de la République, il attendait son heure tranquillement au Sénat. Le cartel des gauches ayant renversé Millerand s’imaginait pouvoir installer son candidat, Painlevé, à la présidence. Mais chef d’une coalition électorale était-il le mieux à même de jouer le rôle d’arbitre ? Millerand conseilla à Doumergue de se présenter : celui-ci n’attendait que cela.

Mais habilement, il ne posa pas officiellement sa candidature lors de la réunion plénière des gauches du 12 janvier. Painlevé obtint 306 voix et Doumergue, non-candidat, 149 voix. Une délégation venant lui demander de se retirer, le rusé sénateur répondit qu’il lui était difficile de se désister d’une candidature qu’il n’avait pas posée. S’affirmant prêt à se rallier au candidat de gauche le mieux placé en cas de « candidature réactionnaire » menaçante, il ne pouvait tout de même pas empêcher ses amis de voter pour lui ! Aucune candidature réactionnaire n’étant en vue, c’était une promesse en l’air.

« C’est la bouillabaisse » sourit Aristide Briand en fin connaisseur des manœuvres politiciennes. Les chefs du cartel mécontents menacèrent de « faire un malheur ».  Si Doumergue était élu président, une nouvelle « grève des ministres » le forcerait à la démission. De la bouillabaisse, on tombait dans la galéjade. Briand s’empressa de rapporter la chose à Gastounet qui rétorqua narquois : « Dans ce cas, c’est vous que j’en chargerais. »

Colette décrivit ainsi le « romain affable » qu’était le nouveau chef de l’État :

Rose et noir – de noir vêtu, rose du front au menton – sa joue reluit, peinte aux couleurs de la pomme d’hiver. Une étonnante prestesse d’expression maintient la jeunesse sur ce visage méridional.

Avec l’âge et les fonctions, Doumergue s’était fait de plus en plus conservateur : « voyez-vous, les formules sont opportunes, mais périssables. Les étiquettes défigurent toujours les réalités… »

L’autorité gracieuse de Gaston Doumergue

Comme Fallières, chaque matin, le président marchait une heure, occasion de réfléchir aux difficultés du moment. Ce méridional n’était pas du style à rester boucle close pendant les conseils des ministres. Depuis Jules Grévy on n’avait pas vu un président intervenant autant, avec une « franchise parfois vive ». Un jour où Caillaux, jouant du monocle, se livrait à des attaques contre ses successeurs aux Finances, le président de la République soulignait combien la polémique n’avait pas sa place dans un projet de loi.

Monsieur le président, c’est dans mon tempérament.

Monsieur le ministre, quand on veut commander aux autres, il faut d’abord se commander soi-même.

Satisfait intérieurement quand chutait un gouvernement qui ne lui plaisait pas, il savait accueillir le malheureux président du conseil renversé avec un sourire compatissant : « Eh bien ! mon ami, comment cela vous est-il arrivé ? »

Comme s’il l’ignorait, le finaud…

Il appréciait particulièrement les deux grands doyens de la vie politique française : il fit appel quatre fois à Aristide Briand et deux fois à Raymond Poincaré pour constituer le gouvernement.

L’ennemi subtil du Cartel

Hostile au cartel qui avait tenté de s’opposer à son élection, il dût néanmoins choisir en 1924 Édouard Herriot, chef naturel de la coalition de gauche. Il attendit patiemment la chute du cabinet pour appeler son ancien rival Painlevé.

La Chambre paraissait de plus en plus ingouvernable : huit ministères se succédèrent entre avril 1925 et août 1926. Le cabinet Briand constitué fin novembre 1925 était renversé début février 1926. « Vous revenez bien souvent, Messieurs » déclara Gaston Doumergue, furieux d’avoir été réveillé de bon matin. Et il demanda à Briand de constituer le nouveau gouvernement.

Celui-ci tomba le 15 juin et Briand dut constituer à nouveau une équipe : c’était le dixième gouvernement de sa carrière. Qui tiendra un mois… renversé à l’initiative d’Édouard Herriot. En effet, le président de la Chambre, outré des pleins pouvoirs en matière financière réclamé par le ministre des Finances Caillaux, était descendu de son fauteuil pour mieux voter contre le cabinet.

Doumergue vs Herriot

Cette fois, Doumergue était décidé à sortir de l’impasse. Le temps du Cartel lui semblait terminé. Pour mieux le démontrer, il fit appel à Édouard Herriot dans l’idée de provoquer un échec cinglant du maire de Lyon.

Herriot doit être renversé par le Parlement car il est descendu du fauteuil présidentiel pour mettre en échec le ministère Briand-Caillaux, ce qui est impardonnable dans les circonstances que nous traversons.

Sentant le piège, Herriot tenta vainement de se dérober. Il finit par constituer un cabinet mais chargea Georges Bonnet de se livrer à une violente critique du ministre des Finances, Anatole de Monzie, en plein conseil des Ministres, pour torpiller le gouvernement avant qu’il ne se présente devant la Chambre.

Doumergue déjoua la manœuvre :

Il ne m’est pas possible d’accepter votre démission. Vous avez été investi par moi. Vous avez ma confiance. Les décrets ont paru à l’Officiel. Maintenant c’est au Parlement à se prononcer après vous avoir entendu. S’il y a des ministres qui ne sont pas d’accord, remplacez-les.

Le 21 juillet 1926, alors que des manifestants se réunissaient devant le Palais-Bourbon, la séance fut des plus houleuses. Le ministère fut renversé dès sa présentation. Satisfait, Gaston Doumergue pouvait dès lors se tourner vers Raymond Poincaré pour imposer un ministère d’Union nationale.

Notre Gastounet national

Doumergue n’était pas l’homme du faste élyséen. Il ne se sentait pas l’âme d’un monarque. Fini le temps des postillons, piqueurs et autres valets d’écurie. Les économies étaient à l’ordre du jour. Cinq véhicules et une voiture d’apparat constituèrent toute l’écurie présidentielle. Plutôt que les chasses d’Auteuil, il préférait assister à la finale de la coupe de France de football.

Avec son sourire et sa corpulence, il savait dire agréablement les choses désagréables. À chaque fois qu’il revenait dans sa petite patrie, à Aigues-Vives, il serrait toutes les mains du canton. « Vous êtes notre Gastounet national » ne put s’empêcher de lui dire la comtesse de Noailles.

Lui qui n’avait cessé de s’intéresser à l’Empire colonial devait inaugurer la Mosquée de Paris (1926) et la Grande exposition coloniale (1931).

Avec sa popularité sans égale, Gaston Doumergue aurait pu solliciter le renouvellement de son septennat. Mais il était trop sage et trop heureux de retrouver les plaisirs simples de la vie. Le 12 juin 1931, il se leva à la fin de son dernier conseil des ministres et s’exclama : « Ouf ! »

En fait, il avait une excellente raison de quitter l’Élysée : elle s’appelait Jeanne Marie Joséphine Gaussal. Elle était veuve, riche et quinquagénaire. Gastounet avait mis longtemps à réaliser son rêve : épouser son amour d’enfance. Le vieux célibataire s’était marié le 1er juin 1931, peu avant l’expiration de son mandat, dans le salon vert du premier étage du palais. Le personnel de l’Élysée attendait les jeunes mariés les bras chargés de fleurs. Gaston Doumergue qui s’était montré discret en fut surpris. « C’est l’Ambassade d’Angleterre qui nous a prévenu » lui répondit-on.

Gastounet : le retour

Doumergue goûtait depuis trois ans les joies d’une retraite bien méritée quand il reçut un appel téléphonique du président Lebrun. C’était le 7 février 1934. La veille, le sang avait coulé sur la place de la Concorde.

Devant l’abîme où paraissait plonger le régime, on se tournait vers le « sage de Tournefeuille ».

« L’arrivée au pouvoir de M. Doumergue offre à ce régime l’occasion à la fois de se maintenir, de s’amender et par là-même de se sauver (…) C’est sans doute le dernier barrage » pouvait-on lire dans L’Œuvre du 11 février.

Gaston Doumergue constitua un gouvernement d’union nationale allant de la droite nationale à la gauche néo-socialiste. Il souhaitait réaliser une « trêve » entre les partis. Mais son cabinet réunissant des hommes d’expérience, dont six anciens présidents du conseil, déçut l’opinion publique. Les « vieux chevaux de parade » du parlementarisme n’étaient pas les mieux à même de relever l’image dégradée du régime. La présence d’André Tardieu, ardent défenseur d’une réforme constitutionnelle, devait fournir à la gauche de bonnes raisons pour entraver l’action gouvernementale. Très vite, les relations allaient devenir exécrables entre les radicaux et Tardieu au sein même du cabinet.

Réformer les vices de la constitution ?

N’était-ce pourtant pas l’occasion de réformer les vices de la constitution ? Bien revenu de ses idées de 1913, Doumergue était désormais convaincu de la nécessité de renforcer l’autorité présidentielle. Il souhaitait permettre au chef de l’État de dissoudre la Chambre sans l’avis du Sénat. Mais cet habile manœuvrier semblait avoir perdu la main.

Gaston Doumergue devait commettre plusieurs erreurs comme président du conseil. La première fut de ne pas profiter de l’état de grâce pour mettre aussitôt en chantier la réforme de l’État.

Trop prudent, voire attentiste, Gaston Doumergue se laissa submerger par les difficultés quotidiennes et l’urgence des questions financières. « La révision ne peut se faire comme une opération à chaud estime-t-il, C’est un travail qui exige patience et réflexion » déclara-t-il le 9 février. Mais seule une dissolution de la Chambre pouvait permettre une révision. Les circonstances étaient favorables : devant la pression populaire, le Sénat ne se serait pas opposé à la dissolution. Il se refusa ensuite à défendre devant les députés la réforme du scrutin avec le retour à la proportionnelle. Aussi la réforme fut-elle repoussée.

La politique déflationniste du gouvernement et l’immobilisme institutionnel déçurent l’opinion publique. Quand il présenta son projet à l’automne, il était trop tard.

L’échec de Gaston Doumergue

Édouard Herriot tint l’occasion de prendre sa revanche sur Doumergue. Il se méfiait de la « démocratie directe » et n’appréciait guère les allocutions radiodiffusées qui permettaient au chef du gouvernement de s’adresser directement aux Français. Léon Blum dénonçait de son côté dans la réforme le spectre d’un bonapartisme toujours utile à brandir. En faisant fi de ses ministres, en voulant s’appuyer sur le peuple contre la classe politique, Gaston Doumergue précipita sa chute. Populaire dans l’opinion publique, comme en témoignait les résultats des élections partielles, il irritait par là-même les parlementaires.

Sa volonté de concocter seul le projet de réforme, sans consulter ses ministres, même Tardieu, fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Les radicaux tirèrent à boulet rouge sur le texte. Le 8 novembre, Gaston Doumergue présentait sa démission.

Léon Blum se fit le juge sévère de cette tentative :

Le ministère Doumergue aura duré neuf mois jour pour jour. Mais pendant le temps d’une grossesse normale, il n’a enfanté que le néant. (…) M. Doumergue n’a rien fait parce qu’il était inégal au rôle où l’avait juché un caprice de l’histoire.

Désormais, la Troisième république descendait la pente fatale qui allait la conduire à la chute et au déshonneur.

Sources :

  • Adrien Dansette, Histoire des présidents de la république de Louis-Napoléon Bonaparte à Vincent Auriol, Amiot Dumont 1953, p. 216-231
  • Christopher Charles, « Héros de la normalité » et circonstances inhabituelles : l’incapacité de Gaston Doumergue à réformer l’État à la suite du 6 février 1934 » Revue française de droit constitutionnel, 4/2005 (n° 64), p. 685-702.

La semaine prochaine : Paul Doumer