Ils étaient Présidents : Alexandre Millerand

Froid, impassible, massif, le pardessus boutonné jusqu’au menton, le chapeau melon enfoncé sur les oreilles, tel était Alexandre Millerand surnommé le Sanglier. Il démissionna avant la fin de son mandat.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Son élection fut triomphale comme celle de Deschanel mais sa présidence ne fut guère plus heureuse. Alexandre Millerand (Paris, 10 février 1859 – Versailles, 6 avril 1943), élu le 23 septembre 1920 par 695 voix contre 69 au candidat socialiste Delory, ne devait pas voir la fin de son septennat. Il devint ainsi le cinquième président de la république acculé à la démission.

Froid, impassible, massif, le pardessus boutonné jusqu’au menton, le chapeau melon enfoncé sur les oreilles, tel était Alexandre Millerand surnommé le Sanglier.

Méprisant les contingences parlementaires mais néanmoins soucieux de ses intérêts, l’homme a suscité bien des jugements contradictoires. Son biographe, Jean-Louis Rizzo, l’a ainsi qualifié : « socialiste discuté, ministre contesté et président déchu.

Du radicalisme au socialisme

Le parcours politique d’Alexandre Millerand était des plus ordinaires. Né dans une famille bourgeoise, il était fils d’un marchand de drap républicain et anticlérical. II avait fait son droit, était devenu avocat et franc-maçon, se fit le défenseur des grévistes. Il plaida dans plusieurs procès retentissants, défendant notamment Paul Lafargue, gendre de Karl Marx. Collaborateur de Clemenceau à La justice, il se fit élire député radical de la Seine en 1885. Il devait être constamment réélu jusqu’en 1920.

Intéressé par les questions ouvrières, il glissa de fait du radicalisme au socialisme. À l’image de Jean Jaurès, il défendait un socialisme humanitaire et idéaliste, bien loin du marxisme. Pourfendeur de la politique menée par les opportunistes, Alexandre Millerand  reprocha au cabinet Charles Dupuy « de creuser un fossé entre les travailleurs et la République bourgeoise par une politique de réaction et de provocation » (1893). Il contribua à la démission de Casimir-Perier, sans prévoir qu’un jour il serait confronté à la même situation.

Le titre de son ouvrage Le socialisme réformiste français (1903) était tout un programme : il rejetait le « verbalisme révolutionnaire ». Le programme de Saint-Mandé (30 mai 1896) proposait déjà la conquête du pouvoir par le suffrage universel et non par la révolution. Il ajoutait même cette phrase qui annonçait son évolution ultérieure : « À aucun moment, nous n’oublierons qu’en même temps qu’internationalistes, nous sommes Français et patriotes… »

Le goût du pouvoir

Pierre Waldeck-Rousseau, constituant son gouvernement de défense républicaine en pleine affaire Dreyfus, lui proposa un portefeuille. Bien que sa mère fut juive, Alexandre Millerand s’était montré d’abord indifférent, comme la plupart des socialistes, au sort du capitaine « bourgeois ». Mais la politisation grandissante de l’Affaire et la remise en question du régime l’avaient amené à réclamer l’union de tous les républicains.

Les socialistes étaient désormais prêts à accepter une participation gouvernementale. Mais la nomination à la Guerre du général Galliffet, le « fusilleur de la Commune » dans la mythologie socialiste, leur fit pousser des cris d’orfraies. Alexandre Millerand participa donc, mais à titre personnel, comme ministre du Commerce et de l’Industrie.

Il fit voter notamment la réduction de la journée de travail à dix heures et inspira le projet de retraites ouvrières qui ne fut voté que bien plus tard. Il devenait ainsi selon le mot de Clemenceau « le témoin de la démocratie sociale, anxieuse des libérations promises. »

Après cette expérience gouvernementale, Alexandre Millerand allait prendre de plus en plus ses distances avec ses camarades socialistes. Le goût du pouvoir lui était venu.

La marche au pouvoir

Excommunié de la famille socialiste en 1904, Alexandre Millerand put ensuite librement participer aux cabinets Briand (1909-1910) et Poincaré (1912-1913). Ministre de la Guerre dans ce dernier gouvernement, il eut le souci d’exclure l’armée de toutes formes de politique.

Partisan déclaré du service militaire de trois ans, il siégea naturellement au cabinet d’Union sacrée de Viviani comme ministre de la Guerre (1914-1915). Rempart de Joffre face aux parlementaires, il laissa une totale liberté d’action au généralissime. Mais il ne fut guère populaire auprès des soldats ne se montrant guère sur le front.

Nommé commissaire général de la république pour organiser le retour des « provinces perdues » en 1919, il sut respecter les traditions et habitudes des Alsaciens-Lorrains.

Inspirateur du Bloc national républicain qui rassembla sur les mêmes listes tous ceux qui avaient participé à l’Union sacrée, il était désormais passé à droite. Les radicaux refusèrent dès lors de faire partie du Bloc national qui triompha aux élections législatives. Chef de la majorité de droite, mais une droite républicanisée, il était appelé par Poincaré à former le gouvernement en janvier 1920.

Disposant d’une écrasante majorité à la Chambre, il n’hésita pas à briser énergiquement les grèves qui avaient éclaté dans le pays. Il était un adversaire résolu de tout mouvement révolutionnaire. À l’extérieur, il soutint ainsi les Polonais confrontés à l’agression de la Russie bolchévique en envoyant argent, matériel et Weygand à la tête d’une mission militaire.

Un quiproquo

La présidence de Deschanel ayant vite pris l’allure d’un naufrage, la question de sa succession fut posée dès l’été 1920. Prestigieux chef du gouvernement, Millerand paraissait à beaucoup le successeur idéal. D’autres l’accusaient de vouloir profiter de la situation pour prendre sa place. Pourtant Millerand hésitait et avait même proposé à l’ancien gouverneur de l’Algérie, Auguste Jonnart, de poser sa candidature. Le sénateur se récusant, Millerand se tourna vers Aristide Briand. « C’est assommant d’être le bœuf gras » répondit le spirituel Nantais. Mais Briand se disait prêt à soutenir une candidature Millerand.

Le 20 septembre 1920, une déclaration publique du président du Conseil liait la question de sa candidature à la réforme des lois constitutionnelles :

« Si, néanmoins, la majorité des deux Chambres estime préférable ma présence à l’Élysée pour maintenir et poursuivre cette politique nationale, si elle pense comme moi que le président de la République, s’il ne doit jamais être l’homme d’un parti peut et doit être l’homme d’une politique arrêtée et appliquée en étroite collaboration avec ses ministres, je ne déroberai pas à l’appel de la représentation nationale. »

Une nouvelle conception de la présidence

Dans son discours du Ba-ta-Clan, n’avait-il pas développé ses idées sur la fonction présidentielle ?

« Le président de la République est aujourd’hui élu par neuf cents membres du Parlement ? Le président de la République n’est pas constitutionnellement le syndic des parlementaires, mais bien le premier représentant de la France. Ce n’est donc pas dans les deux Chambres que doivent être ses électeurs. Sans doute, une cruelle expérience et des raisons d’ailleurs sérieuses, dissuadent de faire nommer le président de la République par le suffrage universel. Mais entre ce mode d’élection et celui d’aujourd’hui, il y a un abîme et l’on peut sans danger aucun et, à mon avis, avec de grands avantages, élargir simplement ce collège électoral. »

Ne dirait-on pas la préfiguration de la Constitution de 1958 avec son collège de grands électeurs ?

La France était le seul pays parlementaire où le pouvoir exécutif était à ce point désarmé devant le pouvoir législatif.

Cette simple idée d’une révision provoqua chez les parlementaires le frisson d’une menace bonapartiste. « J’entends le tambour de Brumaire » murmura Ribot. Le sénateur Gaston Doumergue, au nom de la Gauche démocratique (radicale), dénonça comme « éminemment dangereux d’innover », craignant une « confusion des pouvoirs ». La Gauche démocratique comme un seul homme ou presque refusa « une politique tendant à substituer le pouvoir de l’Élysée à celui du Parlement et du pays. »

Mais les radicaux avaient été laminés aux élections de 1919 et ne pouvaient présenter un obstacle sérieux. Une réunion préparatoire au Sénat montra un ralliement massif à la candidature d’Alexandre Millerand.

Devenu président, Millerand tenta d’abord de gouverner directement en nommant comme chef du gouvernement l’insignifiant Georges Leygue, les autres ministres conservant leur poste. C’était le cabinet Millerand poursuivi sous ce médiocre paravent. La manœuvre était trop grossière pour réussir. Le cabinet chuta rapidement.

 Millerand et Briand

Alexandre Millerand, qui se souvenait du rôle joué par Briand dans son élection, en fit le successeur de Leygues. On vint prévenir Briand alors qu’il était à la noce de son neveu : « voilà bien la vie, vous cherchez un appartement et, à moi, qui n’en ai pas besoin, on vient m’en offrir un. » Le président de la République se méfiait néanmoins de son chef du gouvernement.

Mais la politique trop habile de Briand suscita l’ire d’André Tardieu : une politique de chien crevé au fil de l’eau. Millerand, profitant de la présence du chef du gouvernement à Cannes, n’hésita pas à réunir deux fois les ministres à l’Élysée. Le 7 janvier 1922, il exprima son « regret » et son « inquiétude » devant la perspective d’une participation de la Russie bolchevique à la future conférence de Gênes. Le 11 janvier un second télégramme présidentiel soulignait le refus de tout moratoire à l’Allemagne sans solides garanties. Une photographie montrant Lloyd George apprenant le golf à Briand fut très mal reçue par l’opinion publique. La France n’était-elle pas en train de se faire rouler par la perfide Albion ?

Briand revint précipitamment de Cannes et tint un discours visant le chef de l’État : « Un homme politique où je suis et dans les circonstances redoutables que traverse notre pays, n’a pas le droit d’aller à un tel poste de combat, s’il n’a pas la certitude qu’il ne lui viendra pas de balles d’ailleurs… »

Ayant ajouté qu’il n’avait pas senti la confiance morale dont il avait besoin, il démissionna aussitôt. Le gouvernement n’était donc pas renversé : le président du Conseil s’était incliné devant le président de la République. Cet accident exceptionnel donna à Alexandre Millerand l’illusion qu’il pouvait faire prévaloir ses vues.

Millerand et Poincaré

Poincaré succéda à Briand. En apparence, Alexandre Millerand et Raymond Poincaré, tous deux secrétaires de la Conférence des avocats en 1882, présentaient bien des points communs : gros travailleurs, hommes de dossiers, dépourvus de charisme. Mais en réalité, les deux hommes ne se comprenaient pas.

L’Allemagne refusait toujours de payer les Réparations et la France ne voulait pas lui consentir un moratoire.De son côté, le Royaume-Uni désapprouvait la politique jugée trop dure de la France. Poincaré hésitait à fragiliser l’entente franco-britannique mais le président de la République insista fortement pour une action énergique.

Poincaré : Tu as voulu aller dans la Ruhr. Ce sera un échec et tu en porteras la responsabilité.

Millerand : Ce sera un succès et la gloire en sera pour toi.

Poincaré avait donc avalisé l’occupation militaire de la Ruhr en janvier 1923. Les Allemands avaient bien tenté la résistance passive mais devant l’effondrement économique, le gouvernement du Reich avait du s’avouer vaincu. Mais cette victoire divisa davantage encore les deux hommes.

Poincaré refusa de négocier avec les industriels allemands un accord qui aurait établi la suprématie économique de la France sur l’Allemagne selon les vues de Millerand et Foch. « Causer avec l’Allemagne serait nous brouiller avec l’Angleterre… Je ne ferai pas cette politique là. » Il était surtout inquiet du caractère démesuré du projet pour une France affaiblie par la guerre.

Le président prend parti

Poincaré trouvait par ailleurs que la majorité parlementaire inclinait trop à droite. Il n’était pas prêt à soutenir le président de la République dans la voie dangereuse où il s’engageait. Il devait par son abstention jouer un rôle majeur dans la chute de Millerand.

Le 14 octobre 1923, Alexandre Millerand prononça à Evreux un discours retentissant. Il se félicitait de la reprise des relations diplomatiques avec le Vatican et de l’occupation de la Ruhr. Il y réaffirmait la nécessité d’une révision constitutionnelle : « si la liberté est l’essence de la République, l’autorité n’est pas moins indispensable qu’à aucune autre forme de gouvernement. »

« Que le pouvoir législatif se contente de légiférer et de contrôler ; que le pouvoir judiciaire rende, en toute indépendance, les arrêts que lui dictent la loi et sa conscience ; que, soumis au contrôle de l’un, respectueux de l’indépendance de l’autre, le pouvoir exécutif administre et gouverne : la règle est plus aisée sans doute à formuler qu’à suivre. »

Défendant l’action du Bloc national, il fustigeait le socialisme pour son pacifisme et attaquait le communisme en faisant référence à l’URSS. « instaurer la dictature d’une classe ou plus exactement d’une poignée d’hommes qui s’arrogent le privilège de parler en son nom, ce n’est pas monter aux sommets, c’est retourner aux carrières. » On conçoit que L’Humanité ait qualifié Millerand de « chef de la Réaction ». La presse ne manqua pas d’évoquer les ombres de Gambetta et du maréchal de Mac-Mahon. D’autres plus perfides rappelèrent l’argumentation développée par Millerand en 1894 pour chasser Casimir-Perier de l’Élysée.

La grève des ministres

Le 11 mai 1924, radicaux et socialistes l’emportaient aux élections législatives, en sièges davantage qu’en voix. La nouvelle majorité était résolue à obtenir la démission du chef de l’État. En effet, une motion soulignait que « le maintien de l’Élysée de M. Millerand blesserait la conscience républicaine. »

Millerand demanda en vain à Herriot, chef du « cartel » de constituer un cabinet. Il n’eut pas plus de succès avec Painlevé et Steeg. Poincaré déconseilla à Millerand de demander au Sénat la dissolution de la Chambre. Il l’embrassa avant de le quitter : l’Élysée devenait le jardin de Gethsémani.

Devant cette « grève des ministres », le président nomma président du conseil un de ses anciens ministres, François-Marsal. Ce dernier vint lire devant la Chambre un message rappelant l’irresponsabilité du président de la République. Il mettait en garde contre une violation de la Constitution : « Je me refuse à déserter mon poste ».

Mais en descendant dans l’arène électorale, Millerand n’avait-il pas de lui-même renoncé à cette irresponsabilité ?

La démission d’Alexandre Millerand

Le 10 juin 1924, la Chambre, à la demande d’Herriot, vota une motion où elle refusa « d’entrer en relation avec un ministère qui, par sa composition, est la négation des droits du parlement. »

N’étant pas soutenu par le Sénat, Alexandre Millerand n’avait plus le choix.

Le lendemain, le président de la république démissionnait de ses fonctions. Son dernier message ne manquait pas de dignité.

« Si notre Constitution remet le choix du chef de l’État uniquement aux mains des parlementaires, elle a eu du moins la prudence de disposer qu’une fois élu, il n’aurait, sauf le cas de haute trahison, à rendre des comptes à personne pendant la durée de son septennat.

Une décision inspirée par l’esprit de parti à quelques meneurs vient de jeter bas cette garantie. Sous leur pression, des réunions extra-parlementaires ont déclaré que le président de la République ne plaisant pas à la majorité de la Chambre nouvelle devait se retirer immédiatement, sans attendre le terme légal de son mandat.

Précédent redoutable qui fait de la présidence de la République l’enjeu des luttes électorales, qui introduit par un détour le plébiscite dans nos mœurs politiques et qui arrache à la Constitution le seul élément de stabilité qu’elle renfermât.

J’aurais cru commettre une félonie en me faisant — ne fut-ce que par mon inertie — le complice d’une nouveauté si grosse de périls. J’ai résisté.

Je ne cède qu’après avoir épuisé tous les moyens légaux en mon pouvoir. »

Les dernières années d’Alexandre Millerand

« Le droit écrit ne compte plus. Ce sont les motions qui font la loi des partis » pouvait-on lire dans Le Figaro. Cette fois la présidence de la République ne pouvait plus se relever.

Millerand retourna à son métier d’avocat. Il assistait également aux séances de l’Académie des sciences morales et politiques dont il était membre. Il réussit cependant à sa faire élire au Sénat en 1925. Battu dans la Seine en 1927, il profita d’un décès pour se faire élire dans l’Orne quelques mois plus tard.

Alexandre Millerand ne devait plus cesser de siéger à la Haute Assemblée jusqu’en 1940. Ses seules préoccupations politiques concernaient désormais le danger que l’Allemagne représentait pour la paix. Il attira en vain l’attention en 1934 et 1935 sur Mein Kampf. Selon ses propres mots, le livre suait « la haine de la France et l’appétit de la guerre. »

Conscient de l’impuissance de la SDN, il approuva par réalisme le rapprochement avec l’URSS. Mais il apparaissait comme le dernier survivant d’une époque disparue, celle de Clemenceau, de Poincaré et de Briand.

Alexandre Millerand intervint pour la dernière fois le 7 février 1939. Il se demandait mélancolique « comment on en était venu de Rethondes à Munich ». Il était absent lors du vote sur les pleins pouvoirs demandés par le maréchal Pétain. Ses dernières années furent attristées par l’existence d’un régime autoritaire et antirépublicain dans un pays désormais occupé par les Allemands.

Sources :

La semaine prochaine : Gaston Doumergue