Ils étaient Présidents : Jean Casimir-Perier

Six mois et vingt jours : voilà la durée du mandat présidentiel de Casimir-Perier. Portrait d’un homme sensible qui reprochait à la fonction présidentielle son impuissance.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Casimir-Perier, domaine public

Trois jours après l’assassinat de Sadi-Carnot, le Congrès de Versailles élisait, par 451 voix dès le premier tour, Jean Casimir-Perier (Paris, 8 novembre 1847 – 11 mars 1907), candidat malgré lui à la présidence. Apprenant la nouvelle, le nouvel élu, pâle et défait, éclatait finalement en sanglots. Il finit par céder aux instances de sa mère et de sa femme et accepter ses nouvelles fonctions.

Le nouvel élu présentait pourtant toutes les garanties : excellente bourgeoisie, républicanisme irréprochable. Les parlementaires étaient persuadés, trompés par l’encolure épaisse et le visage qui évoquait vaguement celui d’un dogue, d’avoir choisi l’homme à poigne idéal face à la menace anarchiste.

Ils n’avaient oublié qu’un détail : dans la France démocratique, une richesse trop importante était un handicap insurmontable. Et Jean Casimir-Perier devait avoir le tort d’être riche, beaucoup trop riche. Alors même que le socialisme s’affirmait politiquement aux élections, il devint très vite l’homme à abattre par tous les moyens.

Condamné à l’abstention permanente

Dans son adresse au Parlement, Casimir-Perier avait promis d’unir dans son action « ces deux forces sociales sans lesquelles les peuples périssent, la liberté et le gouvernement. » Mais le message ne ruisselait pas d’un enthousiasme intense : « Le poids des responsabilités est trop lourd pour que j’ose parler de ma reconnaissance. J’aime trop ardemment mon pays pour être heureux le jour où je deviens son chef. Qu’il me soit donné de trouver dans ma raison et dans mon cœur la force nécessaire pour servir dignement la France. »

Il ne devait guère apprécier cette prison dorée de l’Élysée, « décor menteur où l’on ne fait que recevoir des coups sans pouvoir les rendre ». Sous ses allures raides et hautaines, Casimir-Perier était un sensible, fragile et angoissé. Il ne devait pas tenir au-delà de six mois et vingt jours, le plus court mandat présidentiel qu’ait connu la France. Très vite, il ne supporta plus d’être condamné à l’abstention permanente.

Comment expliquer une démission aussi rapide ?

La politique, une affaire de famille

Dans sa famille, on était ministre de père en fils. Les Perier s’étaient enrichis dans le commerce puis dans la banque. Son arrière-grand-père avait accueilli dans son château de Vizille les États du Dauphiné en 1788. Son grand-père, Casimir Perier avait été le grand homme de la famille. Ce brillant président du conseil du roi Louis-Philippe était mort terrassé par le choléra. Son père, grand propriétaire foncier dans l’Aube, avait siégé à la Chambre des députés à la fin de la Monarchie de Juillet mais aussi sous la Seconde république. En 1874, Jean Perier avait obtenu de joindre le prénom de son grand-père à son nom de famille : il était désormais Casimir-Perier.

Selon les meilleures traditions bourgeoises, Jean devait épouser une de ses cousines, Hélène Périer-Vitet.

En 1870, il avait équipé à ses frais la compagnie des mobiles de l’Aube qu’il commandait comme capitaine. Il devait se distinguer au combat, être cité à l’ordre de l’armée et fait chevalier de la légion d’honneur. Comme quoi le courage physique n’était pas incompatible avec la richesse.

La république affermie, sa carrière paraissait toute tracée. Secrétaire de son père nommé ministre de l’Intérieur par Adolphe Thiers, il avait eu la meilleure des formations aux affaires de ce monde.

Conseiller général dès 1873, il devait représenter Nogent-sur-Seine à la chambre des députés de 1876 à 1894 presque sans interruption. Sa première profession de foi résumait fidèlement ses convictions républicaines et libérales. « Je suis convaincu que la République restera le gouvernement du pays. La République doit être le pouvoir aux mains des plus honnêtes et des plus capables : elle doit respecter tous les droits, toute les croyances, toutes les libertés qui ne sont pas une atteinte à la liberté d’autrui. »

Président de la Chambre puis du Conseil

En 1877, il fit, bien sûr, partie des 363 qui s’opposèrent au duc de Broglie. Il participait ensuite aux cabinets Dufaure puis Ferry comme sous-secrétaire d’État. Mais ce républicain n’oubliait pas les liens personnels, refusant ainsi de voter la loi d’expulsion des princes d’Orléans. Il démissionna même provisoirement de la Chambre (1883) pour concilier ses « devoirs de famille » et sa « foi politique ».

Son influence à la Chambre était grande. Si la vice-présidence (1885) restait purement honorifique, le cumul avec la Présidence de la Commission du budget (1891-93) lui donnait un poids politique certain.

Élu président de la Chambre (1893), il défendit le régime attaqué à l’occasion du scandale de Panama : « Ce ne sont pas des défaillances individuelles qui pourront atteindre la République. Le suffrage universel… sait qu’à d’autres époques le silence et l’impunité étaient acquis aux fautes que la République veut dévoiler et saura punir. »

Nommé président du conseil par Sadi Carnot, il avait d’abord refusé avant d’accepter, pressé de toutes parts. Déjà les larmes, qui lui venaient facilement, avaient coulé. Jeune chef de gouvernement, il avait 46 ans, il composait cependant un cabinet de gambettistes un peu rassis. Fidèle à son libéralisme, il entendait « opposer aux socialistes non le dédain, mais l’action généreuse et féconde des pouvoirs publics ». Devant le péril anarchiste, Casimir-Perier proposa de se rapprocher des catholiques, ce qui affaiblit sa majorité.

Il fit enfin voter par le parlement les « lois scélérates » contre les anarchistes : mesures de salut public mais qui réduisaient les libertés fondamentales. Il n’en fallait pas plus pour être désigné à la vindicte de la gauche socialiste et lui donner la réputation de « liberticide ». Le cabinet fut renversé pour avoir refusé le droit syndical aux employés des chemins de fer de l’État.

Casimir tête de turc des socialistes

Les socialistes étaient entrés en force à la Chambre des députés en 1893 : ils étaient désormais 48 envoyés par des circonscriptions ouvrières. Le nouveau président de la République était à leurs yeux le bouc émissaire idéal. « Un Parlement livré à toutes les influences corruptrices du capital vient d’élire à la présidence de la République Casimir-Perier, d’Anzin » tel fut la réaction des socialistes à son élection. L’extrême droite, avec Rochefort et Drumont, n’était guère plus tendre à l’égard de ce républicain opportuniste, héritier de leur bête noire, Jules Ferry. Aux yeux des extrémistes de tous bords le grand bourgeois « Casimir », incarnation du capitalisme, était l’ennemi du peuple.

Trop riche pour être populaire, beau-frère du duc d’Audiffret-Pasquier, actionnaire majoritaire des mines d’Anzin, Casimir-Perier paraissait l’incarnation même de l’orléanisme au pouvoir.

Son « arrogance brutale d’exploiteur, sans pitié ni noblesse, sans entrailles ni âme » en faisait « l’image fidèle et repoussante d’une caste sanguinaire dont la prospérité a pour étiage la mortalité des travailleurs » écrivait Gérault-Richard dans une série d’articles volontiers injurieux publiés par le Chambard socialiste.

Le réquisitoire de Jaurès

En Cour d’assises, Jean Jaurès vint lui-même défendre le journaliste Gérault-Richard poursuivi pour injures à l’égard du chef de l’État.

Le tribun socialiste dénonça avec véhémence chez les Perier une « bourgeoisie égoïste, vaniteuse et avide ». Casimir Perier, président du conseil de Louis-Philippe, était décrit comme un « banquier de proie », tenant « une maison louche de banque et d’usure ». Et l’élection de Jean Casimir-Perier, « seigneur féodal d’un domaine minier » à la présidence devenait celle de la Banque de France et des grands financiers. Il avait obtenu le concours « de toutes les volontés rétrogrades, de toutes les frayeurs oligarchiques, de toutes les cupidités serviles. »

Néanmoins le journaliste socialiste fut condamné. Gérault-Richard était cependant élu peu après, à la faveur d’une élection partielle, à la Chambre. Les radicaux devaient joindre leurs voix aux socialistes pour voter en faveur de l’insulteur la suspension de la détention. C’était un affront, un de plus, pour la présidence.

L’impuissance de la fonction présidentielle

Casimir-Perier n’avait pas le cuir endurci du politicard qui supporte sans broncher toutes les attaques. Il n’acceptait pas non plus l’impuissance de la fonction présidentielle. Les conseils des ministres étaient de pure forme et leur durée ne cessa de se réduire. Les décisions étaient prises, hors de sa présence, en conseil de cabinet.

Il souffrait d’être ignoré par les ministres, qui ne le consultaient pas avant de prendre des décisions. Ils ne l’informaient pas davantage des événements politiques, surtout dans le domaine des affaires étrangères. « Une fois, en un quart d’heure, Hanotaux m’a parlé des questions extérieures à régler ; il n’est pas venu quatre fois m’instruire des affaires de son ministère. » Le ministre refusa même de lui communiquer les dépêches importantes. Il en était donc réduit à ne parler avec les ambassadeurs que de la chasse et de la température pour éviter toute gaffe.

Pourtant sous les présidents précédents, le ministre des Affaires étrangères collaborait avec la présidence et communiquait les principales dépêches. « Avec les autres ministres je n’ai pour ainsi dire jamais parlé d’une affaire quelconque ; c’est à peine s’ils sont entrés dans mon cabinet. » Raymond Poincaré se permit même de dire : « J’en ai assez du pouvoir personnel de lÉlysée. »

Les manœuvres d’un Machiavel de réfectoire

Charles Dupuy, son président du conseil, avait été son adversaire à l’élection présidentielle et n’avait pas oublié son humiliation : il avait obtenu moins de cent voix. Ce « machiavel de réfectoire » faisait tout pour rendre le président impopulaire. Il y réussissait assez bien.

Casimir-Perier avait cru habile de le conserver à la tête du gouvernement. « Avant six mois, la démission ou la dissolution ! » avait prédit un député plus lucide. Dupuy n’avait eu de cesse d’isoler au maximum le président.

Le 5 janvier 1895, l’ambassadeur d’Allemagne demandait audience à propos de l’Affaire Dreyfus. Casimir-Perier découvrait ainsi que le ministre des Affaires étrangères avait eu des échanges avec le comte de Münster sans l’en informer. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

La démission inéluctable de Casimir-Perier

Fils de famille pour qui tout avait été facile, Casimir-Perier manquait sans doute de personnalité.  Face à l’adversité, loin de lutter, cet hypersensible se replia sur lui-même.

Le président, cloitré à l’Élysée, n’osait pas sortir dans la rue de peur d’être insulté ou sifflé. Il avait demandé aux cochers et valets de pieds de retirer leur cocarde tricolore pour qu’on ne remarque pas la voiture présidentielle lors des déplacements dans la capitale. Se croyant espionné et menacé, il recevait ses intimes sur la pelouse de l’Élysée pour pouvoir parler librement.

Le 14 janvier 1895, le cabinet Dupuy était finalement renversé par l’Assemblée. Suivant la routine parlementaire, le président appelait le ministre de la marine démissionnaire, Félix Faure, dans le cadre de ses consultations. Il lui confiait son intention de se retirer. La Chambre renversant sans cesse des cabinets modérés, il se refusait à faire appel aux radicaux. Son message d’adieu ne manquait pas d’esprit :

« Il est légitime qu’on incrimine mon caractère si ce qu’on me reproche est de ne pas admettre que le chef de l’État ne soit, en cas de crise ministérielle, que l’instrument de la Chambre des Députés, et au regard des ministres un spectateur muet et ignorant, n’ayant d’autre mission que de se montrer en public, à pied, à cheval ou en voiture. »

Le lendemain, le président du Sénat apprenait avec surprise la décision du président de la République. « Si on ne refuse pas un poste au moment du danger, on ne conserve une dignité qu’avec la conviction de servir le pays. Je ne me résigne pas à comparer le poids des responsabilités morales qui pèsent sur moi et l’impuissance à laquelle je suis condamné. »

La lecture du message présidentiel fut accueilli par des murmures.

Le triomphe de la souveraineté parlementaire

Cette démission présidentielle du 15 janvier 1895 fit du bruit. La presse en fut décontenancée et jugea sévèrement ce qui ressemblait à une désertion. « Nous regrettons, écrivit Le journal des Débats, qu’il ait laissé à son successeur une leçon au lieu d’un exemple » Le Figaro rendit ce verdict impitoyable : « M. Casimir-Perier agit suivant les fatalités de son tempérament. Il avait montré dans son passage au pouvoir une humeur ombrageuse et cassante qu’on prenait pour de l’énergie et qui n’était que de la nervosité. Ceux qui le connaissaient … purent prédire avec certitude qu’il s’en irait à la première bourrasque. C’est en effet ce qu’il a fait ».

La « souveraineté parlementaire » l’emportait, une fois de plus. La présidence était abaissée, une fois de plus.

Pour Casimir-Perier, c’était un adieu sans retour. À son décès, la famille, fidèle à son vœu, refusa toute cérémonie officielle. Les obsèques eurent lieu sans fleurs, ni couronnes, ni discours. Il devait être inhumé en toute simplicité dans la chapelle familiale de Pont-Sur-Seine.

Sources :

  • Jean Casimir-Perier, « récit des événements de la présidence », Archives départementales de l’Isère, 11 J 178-105 http://juspoliticum.com/uploads/56afdd0c5204c-jp15_archives3_casimir-perier1.pdf
  • Jean Jolly, Dictionnaire des parlementaires français de 1889 à 1940
  • Adrien Dansette, Histoire des présidents de la république de Louis-Napoléon Bonaparte à Vincent Auriol, Amiot Dumont 1953, p. 95-106
  • Jean-Luc Jarnier, « Jean Casimir-Perier, de la fortune financière à l’infortune caricaturale » in Sociétés et représentations, 2013/2 n° 35, p. 51-63

La semaine prochaine : Félix Faure