Alimentation : les organismes officiels n’ont plus le droit à l’erreur

Prises très au sérieux, les autorités sanitaires ne peuvent plus se permettre de diffuser des informations erronées au risque de mettre à mal des secteurs entiers de notre économie.

Par Bertrand Mayeux.

Les différents scandales alimentaires qui ont éclaté ces dernières années ont profondément modifié le comportement d’achat des Français. Ces derniers sont en effet de plus en plus attentifs aux produits qu’ils consomment. Prises très au sérieux, les autorités sanitaires ne peuvent donc plus se permettre de diffuser des informations erronées au risque de mettre à mal des secteurs entiers de notre économie.

Avec près de quatre consommateurs sur cinq prêts à payer plus cher pour des aliments de qualité, la France est fidèle à sa réputation de pays de la gastronomie. D’après un sondage publié en 2015 par l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA), les Français seraient même beaucoup plus regardants qu’avant sur la composition des produits qu’ils achètent : ils étaient 53 % à s’en soucier en 2015, contre seulement 35 % en 2013.

De nombreux scandales alimentaires

Et pour cause, depuis la fin des années 90, les nombreux scandales sanitaires ont suscité une méfiance souvent légitime vis-à-vis de l’industrie agroalimentaire. Avec à chaque fois un fort impact sur la consommation, que les faits soient avérés ou non. Parfois salutaire, le réflexe des ménages de bannir certains produits de leur caddie peut aussi, en cas d’informations erronées, mettre en péril les filières mises en cause.

C’est aujourd’hui le secteur agricole français et européen qui se trouve mis à mal par de récentes déclarations sur la possible dangerosité du glyphosate, herbicide très largement utilisé par les agriculteurs. Jugé comme « probablement cancérogène » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), le glyphosate pourrait voir son autorisation de vente ne pas être renouvelée par la Commission européenne fin 2017. Sa nocivité est toutefois largement contestée par les autres organismes sanitaires.

À commencer par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dont dépend pourtant le CIRC, qui lors d’une réunion conjointe avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a déclaré que le glyphosate « ne pos(ait) vraisemblablement pas de risque cancérogène pour l’Homme par l’exposition à l’alimentation ». Un point de vue partagé par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence de protection environnementale américaine (EPA), qui considèrent aussi « improbable que le glyphosate présente un danger cancérogène pour l’Homme ».

Interdiction du glyphosate : un coût élevé pour la planète et l’agriculture européenne

Beaucoup moins toxique que le sel de table (dose létale médiane de 5 600 mg/kg contre 3 000 mg/kg), que le fongicide Copper utilisé en agriculture bio (300 mg/kg) ou que la vitamine D (10 mg/kg), le glyphosate est surtout indispensable au monde agricole, qui utilise ce produit pour éliminer les mauvaises herbes aux dépens des méthodes de labourage conventionnel, plus coûteuses en énergie et moins respectueuses de l’environnement.

Ainsi, d’après une étude de l’Institut pour l’agribusiness de Giessen, réalisée en 2012, en revenant à ces techniques traditionnelles, l’Allemagne doublerait sa consommation de combustibles pour faire fonctionner ses véhicules agricoles ainsi que ses émissions de tonnes de CO2 contenus dans les sols. En Europe, l’érosion des terres serait, elle, multipliée par six.

Pour les agriculteurs européens, les conséquences seraient également de nature économique puisqu’ils enregistreraient une baisse des rendements de l’ordre de 5 à 40 % selon les types de cultures et les pays. D’après le rapport allemand, l’Union européenne perdrait alors entre 2 et 4 % de sa part de marché au niveau mondial pour le maïs, le blé, le colza et le sucre. Un manque à gagner impensable pour le secteur. Et particulièrement en France où celui-ci affiche déjà une détresse inquiétante après une année 2016 marquée par les intempéries, la concurrence mondiale accrue et la baisse des prix d’achat.

30 % des agriculteurs français auraient en effet déclaré des revenus inférieurs à 354 euros par mois en 2015, selon la Mutualité sociale agricole (MSA). Le fameux désherbant est aujourd’hui devenu « un produit irremplaçable, dont l’impact sur les rendements et la qualité des récoltes est inestimable » témoigne Éric Thirouin, président de la Commission environnement de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Celui-ci ajoute d’ailleurs que « S’il était interdit du jour au lendemain, ce serait une catastrophe pour une grande partie de la profession. »

Le CIRC, critiqué pour son manque de sérieux

En stigmatisant un produit comme le glyphosate, le CIRC et le gouvernement français, opposé à sa commercialisation, mettent en danger tout le secteur agricole européen. Par le passé, les annonces d’ordre sanitaire ont souvent entraîné des mouvements de peur parmi les consommateurs, qui modifient leurs habitudes d’achat en conséquence.
Parfois à raison, comme en 2013, lors du « chevalgate ».

Ce fameux scandale sanitaire touchant plusieurs fabricants de plats cuisinés dans lesquels la viande de bœuf était en vérité de la viande de cheval. Ainsi, selon une étude du cabinet Nielsen, il a été observé une baisse de 45 % des ventes de lasagnes, de hachis parmentier et de moussakas dans la semaine suivant les révélations. Par ailleurs, selon un sondage BVA, à peine un mois plus tard, un quart des Français avait cessé tout achat de plats cuisinés à base de bœuf.

Et alors que le géant Findus, principale marque mise en cause, a accusé en 2013 une baisse de 17 % de son chiffre d’affaires pour les plats cuisinés surgelés, certains concurrents plus modestes n’ont pas supporté la désaffection des consommateurs après cette affaire. C’est notamment le cas du fabricant de lasagnes, Fraisnor, qui même s’il n’a pas été directement impliqué dans le scandale a dû mettre la clé sous la porte et licencier ses 110 employés.

Les erreurs passées du Circ

Ainsi, si les accusations fondées font des victimes directes et collatérales, il en va de même pour les conclusions erronées, dont le CIRC a la réputation d’être coutumier. En 1991, ses chercheurs avaient en effet publié une étude affirmant que le café pouvait favoriser l’apparition du cancer. Propos confirmés 10 ans plus tard par la classification de la boisson stimulante en produit potentiellement cancérogène.

Face à l’incrédulité du reste de la communauté scientifique, l’organisme basé à Lyon a finalement admis en 2016 ne pas avoir trouvé d’éléments prouvant de telles conclusions, reconnaissant même les effets protecteurs du café sur l’apparition de certains cancers…

En 2015, c’est la consommation régulière de viande rouge et de charcuterie qui avait été déclarée « hautement cancérogène » par le CIRC, semant par la même occasion la panique parmi les consommateurs et chez les producteurs puisque durant les trois semaines qui ont suivi l’annonce, les ventes des produits concernés par l’étude ont baissé de 5,3 % en grande surface. Les organisations sanitaires sont aujourd’hui très écoutées par les consommateurs qui modifient de manière quasi instantanée leurs habitudes de consommation en fonction des dires de celles-ci. La moindre erreur de diagnostic peut dès lors avoir des conséquences désastreuses pour des pans entiers de notre économie…