Liberté économique : la réponse d’un frontalier à Marine Le Pen

Le frontalier faisant ses courses à l’étranger n’est pas condamnable, il est un héros car il dope son pouvoir d’achat et encourage les commerçants à baisser leurs prix, y compris pour les personnes un peu trop éloignées de la frontière.

Par Gabriel Delauney.

Lors de L’Émission politique du 9 février dernier sur France 2 où Marine Le Pen était l’invitée du jour, David Pujadas est parvenu, non sans mal, à la suite d’un désaccord sur la nature de la monnaie unique, à remettre son invitée et sa collègue sur les rails d’une discussion à peu près sereine.

Léa Salamé a alors demandé à la candidate du Front National ce que l’abandon de l’euro changerait pour nos compatriotes, notamment sur la nature des espèces qui garniraient nos portefeuilles.

Léa SalaméMadame Le Pen (…) je repose mes questions qui sont basiques. Quelqu’un qui habite dans le Pas-de-Calais, un Français, dans un an après votre élection (sic) et qui va faire ses courses de l’autre coté de la frontière en Belgique – même chose pour un Alsacien de l’autre côté de la frontière – comment ça se passe ? (resic) Il doit changer ses francs en euros à la frontière ? Expliquez-nous comment ça va se passer. 

Marine Le Pen Oui madame. Comme on l’a fait à chaque fois que vous allez dans un pays qui a sa monnaie nationale, c’est-à-dire 95% des pays du monde (quelqu’un pour mettre à mal cette statistique ?). 95% des pays du monde ont leur monnaie. Et quand on va aux États-Unis, eh bien on change son argent pour prendre des dollars.

Léa Salamé Donc cet habitant du Pas-de-Calais aura des euros et des francs dans la poche s’il veut passer de l’autre côté. On va devoir jongler avec les monnaies.

Acheter à l’étranger, un crime ?

Marine Le Pen a riposté alors en disant que l’euro ne sera plus d’actualité dans de nombreux pays d’ici son élection. Terminons en là.

Sur Twitter la phrase de Léa Salamé a fait réagir Julien Dufour – chargé de Mission du FN 92, Secrétaire du FN-RBM de Boulogne-Billancourt  comme vous pouvez le constater :

Il trouve anormal que les frontaliers fassent leurs courses à l’étranger.

Sans doute considère-t-il cette attitude comme antipatriotique, des enseignes et commerçants français étant délaissés par ces choix de consommation. Pour lui, même s’il ne le dit pas, certes le coût de la vie en France est plus élevé que chez certains de nos voisins, mais faire ses courses en France quand on a l’opportunité de le faire à l’étranger est un sacrifice louable, une attitude noble.

S’il était seul dans ce cas, cela ne poserait pas de problème.

Or monsieur Dufour est suivi par près de 10 400 personnes sur ce réseau social et a près de 5000 amis sur Facebook ; je le sais pour avoir vérifié s’il avait fait part de son indignation des propos de Léa Salamé sur cet autre réseau social.

Son tweet est à ce jour (13 février) aimé 28 fois et retweeté 27.

C’est peu pour un membre d’un parti qui progresse et se montre très actif sur les réseaux sociaux, cependant le message a touché des milliers de personnes, lesquelles, en leur for intérieur sont du même avis.

Et combien de milliers, de millions d’autres partagent cette indignation de voir des Français rémunérés en France dépenser leur argent à l’étranger afin de réaliser des économies, infligeant apparemment un manque à gagner à leurs compatriotes ?

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas

Beaucoup trop, surtout pour une opinion saisie d’un manque passager de logique, une opinion qui pourrait, qui sait, être la source d’une loi liberticide en cas de victoire du Front National, ou de volontés populistes d’un gouvernement quelconque.

Maintenant, expliquons à tous ceux qui partagent cette opinion en quoi elle est infondée.

Il y a plus d’un siècle, plus précisément en juillet 1850, un grand économiste nommé Frédéric Bastiat a publié un pamphlet baptisé Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Dès l’introduction l’auteur annonce la couleur :

« Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n’engendrent pas seulement un effet, mais une série d’effets. De ces effets, le premier seul est immédiat ; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas ; heureux si on les prévoit. »

Ensuite viennent douze chapitres qui sont autant d’exemples de politiques de dépenses publiques infondées.

Le premier chapitre, La vitre cassée est le plus célèbre de tous, et c’est sur lui que nous allons nous attarder. Dans ce chapitre, Bastiat fait mention d’un bourgeois, Jacques Bonhomme, pestant contre son fils qui vient de casser une vitre de sa fabrique. Voilà non pas sept ans de malheur mais 6 francs de dommage. Cependant, tous ses assistants le consolent en lui disant « À quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l’industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l’on ne cassait jamais de vitres ? ». En effet dit Bastiat, « le vitrier va venir, il fera besogne, touchera six francs, se frottera les mains et bénira de son cœur l’enfant terrible. C’est ce qu’on voit. »

Devant cet apparent retour à l’équilibre et à la prospérité, notre économiste met le holà :

« Puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. On ne voit pas que s’il n’eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi quelconque qu’il ne fera pas. »

Si l’accident n’avait pas eu lieu, notre bourgeois bénéficierait de six francs en chaussure et aurait eu tout à la fois l’usage d’une paire de souliers et celui d’une vitre, et comme il est membre de la société, cette dernière a perdu la valeur de la vitre cassée.

Ce que la société a à perdre

Pour reformuler les choses, la société perd le montant des dépenses inutiles.

Transposons notre condamnation de la logique des partisans des vitres cassées dans le contexte des achats transnationaux.

Imaginez monsieur Dufour dans un autre monde peuplé d’humains avec des cultures semblables à la nôtre et où toutes les nations du monde ont comme nom une lettre de l’alphabet. Vous vivez dans le pays A, frontalier des pays B, C, D, et E.  Vous y avez une famille et un travail. Imaginons que ces 5 pays ont une monnaie commune, l’alphabéfric, ce sera plus simple et plus proche de ce que nous vivons.

Il se trouve que vous êtes près de la frontière que votre pays partage avec B, là où les biens de consommation sont moins chers que dans la nation A, pour diverses raisons.

Cependant, en bon patriote, vous considérez comme un devoir de dépenser votre salaire gagné dans ce même pays ; c’est votre droit, et vous jugez sévèrement les habitants de A qui dépensent leur salaire dans les nations B, C, D et E ; et là encore c’est votre droit.

Votre idée du devoir repose toute entière sur l’idée que, certes la vie chez vous est plus chère, mais qu’à quelque chose malheur est bon, qu’il faut que tout le monde vive, et qu’après tout, que deviendraient les commerçants et enseignes françaises de A si on allait tous faire nos courses à l’étranger pour économiser du pouvoir d’achat ?

La solidarité consumériste envers vos compatriotes est que nous sommes juste passés du coût d’une vitre cassée à celui de commissions entières et perpétuelles.

Pourquoi perdre de l’argent ?

Au lieu de casser des vitres afin de les rembourser, vous préférez perdre de l’argent en achetant auprès de commerces tenus par des compatriotes pratiquant des prix plus élevés que les proches voisins, lesquels sont à votre portée.

Selon vous, ainsi vous enrichissez les vôtres, et non pas les nations voisines. Mais l’excédent que vous dépensez ainsi est aussi en un certain sens une dépense inutile.

En effet quid de ce que vous ne voyez pas, vous et tous ceux qui partagent votre avis ?

Si dans la fable de Bastiat, l’enfant terrible a fait perdre 6 francs à son père au profit d’un vitrier, et par conséquent de l’argent à un autre artisan, ou à plusieurs commerçants qui auraient tous eu 1 ou 2 francs d’attention de la part de Jacques Bonhomme, les sommes sont bien plus importantes pour des courses prévues pour plusieurs jours.

Si vous payez plusieurs fois par mois dans votre pays 125 alphabéfric pour des courses identiques à celles que vous ferez dans le pays B pour un prix de 100, 105, 110 alphabéfrics, alors certes vous aurez bien nourri une enseigne ou quelques commerçants de votre pays.

Toutefois vous aurez perdu par votre choix une forte somme d’argent, soit 15 à 25 alphabéfrics multipliés par le nombre de vos courses, si vous êtes constants dans vos achats, ce qui aurait pu vous permettre bien des folies profitables à nombre de vos compatriotes responsables d’un commerce.

Entre autres, une robe à 150 alphabéfrics comme cadeau d’anniversaire à Madame au lieu de l’habituelle à 100 alphabéfrics, par exemple…

Sans aborder la possibilité de payer des œuvres de charité, ou même des frais relatifs aux études de vos enfants, études qui les amèneront dans notre histoire à produire des richesses pour A.

Parler d’études me permet d’évoquer les petits budgets, et donc des pauvres ; comment ne pas soutenir tous ceux qui préfèrent économiser de l’argent en allant à l’étranger, sachant qu’ils y gagneront ?

Qui plus est, chez A comme dans une France qui sera bien un jour de nouveau économiquement libre, faire le choix de commerçants étrangers, c’est pousser les siens à baisser leurs prix.

Perspective réjouissante pour tous les clients et qui, du point de vue des commerçants, ne revient pas à se mettre une balle dans le pied au sein d’un pays dénué de folie taxatoire.

Pour conclure, Monsieur Dufour, le frontalier faisant ses courses à l’étranger, n’est pas condamnable ; il est un héros car il dope son pouvoir d’achat et encourage les commerçants à baisser leurs prix, y compris pour ceux un peu trop éloignés de la frontière qui ne gagneraient rien à gâcher de l’essence pour la traverser.

Si vous voulez connaître d’autres héros je vous invite à découvrir le livre de Walter Block, Défendre les indéfendables, en plus de ceux de Bastiat.