Le programme du Front national est un catalogue de poncifs

Il n’est guère étonnant d’entendre Marine Le Pen déclarer rejeter les visions comptables et les débats techniques, lors de l’Émission Politique sur France 2 le 9 février. Il n’existe aucune évaluation de faisabilité préalable.

Par Claude Latiberle.

Après avoir lu certains programmes présidentiels, il faudrait être démuni d’empathie et de tout sentiment compatissant pour reprocher à certains électeurs de ne pas s’y intéresser. De la prose politicienne à l’énumération de phrases choc, chaque candidat a sa propre stratégie de production écrite, son style unique dans la complexification de propositions simples, son registre personnel de messages subliminaux ou de formulations à double sens.

Au travers d’un vocabulaire basique, chacun décuple d’ingéniosité dans sa façon d’exprimer ses propositions, tout en éludant les contraintes associées qui les rendront inapplicables, ou en insérant des nuances en apparence anodines. Lorsque François Hollande affirmait dans son programme présidentiel de 2012 « je renégocierai le Traité européen issu de l’accord du 9 décembre 2011 … » (proposition n°9), il oubliait de dire que l’article 14-2 de ce traité entravait toute perspective de négociation dès lors  « que douze parties contractantes dont la monnaie est l’euro aient déposé leur instrument de ratification…. ».

Par ailleurs, le recours à des expressions telles que « je veillerai », « j’encouragerai », « je proposerai », « je ferai en sorte que », « je soutiendrai », « je favoriserai », ont toujours été des subterfuges langagiers modérant la concrétisation des objectifs visés.

Au fond, de nombreux candidats privilégient la suggestion et se prévalent par avance de leur responsabilité quant à leur bilan. Mais il faut admettre qu’en la matière, Marine Le Pen fait preuve d’une habileté redoutable. Ses 144 engagements représentent le carré parfait de sa vision du monde tout en s’abstenant d’être terre à terre sur les spécificités comptables et techniques. Tout y est méticuleusement travaillé dans le but de concilier l’illusion d’une capacité à répondre aux attentes de son électorat  et l’anticipation de l’échec dont ce dernier ne pourrait se prévaloir.

La première page de son programme est déjà en soi tout un symbole. Grâce à la sobriété de sa présentation, celle-ci parvient à métamorphoser le rêve en une aspiration rationnelle et à sous-entendre avec élégance que la rose bleue va rester sur les dents, comme elle l’est sur les dents du « E » de Engagements. Le choix des caractères et des couleurs, de même que leur disposition sont tout aussi évocateurs. Le peuple restera sur le côté, planté comme un piqué à la verticale, avec un bouton de rose illustrant son « du ». Au nom du peuple se retrouve au garde à vous avec du bleu à l’âme.

Puis, l’italique Marine, dont la familiarité ferait presque oublier son patronyme et son parti, se retrouve sur un fond blanc immaculé que les trois affaires politico-financières en cours n’ont toujours pas entaché. Il est inutile de vouloir toucher le pompon d’un bachi avant de plonger dans sa déferlante d’annonces. Ce programme ne laisse aucune chance à ceux qui méconnaissent les fondements juridiques, fiscaux et économiques, de même que le fonctionnement des institutions nationales et européennes.

Une déresponsabilisation avant toute mise en responsabilité

La présentation générale du programme est tout à fait en adéquation avec les fondamentaux du parti et conforme à sa propension à jouer sur les mots. Ainsi, le peuple (=ensemble de personnes) est rapidement évincé des priorités au profit de la France (=territoire) avec pour objectif une France libre, sûre, prospère, juste, fière, puissante, durable, et non un peuple libre, en sécurité, prospère, fier, puissant, et à l’abri.

Implicitement le peuple n’est pas le bénéficiaire naturel ; il devra se contenter de la redistribution. Tout comme la Chine est souveraine et de surcroît la première puissance mondiale, sans que le peuple chinois en profite pleinement. De plus, le passage de l’humain à une entité permet d’évincer toute tentative de personnalisation des ennemis désignés par le parti : la finance, l’Union européenne, les étrangers, la mondialisation.

Avec des ennemis sans visage, chacun peut fantasmer à sa guise, puisque même des hommes et des femmes du peuple, travaillant dans des banques deviennent des fantômes, tout comme les membres du FN rémunérés avec largesse par l’Union européenne et complices du fonctionnement de celle-ci par le consentement de son argent, d’une partie de notre T.V.A.

En abordant les grandes lignes du programme, il faut reconnaître que le Front National a l’art et la manière de recycler de vieilles propositions, de glisser quelques nouveaux détails, de procéder à certains aménagements de circonstance, et d’afficher avec aplomb l’ère du renouveau. Mis à part quelques remarques, telles que « culture du laxisme » concernant l’École Nationale de la Magistrature, « les pompes aspirantes de l’immigration », « privilèges indus » pour les pays du Golfe, les poncifs habituels et les jeux de mots douteux ont même disparu. Par contre, leur invariable tendance au verbiage demeure, en dépit d’une formulation plus synthétique.

Parmi tous les exemples, il y a le n°122 « Fonder la politique internationale sur le principe de réalisme » qui avec le « principe de réalisme » renvoie chacun à sa conception de la réalité. Il y a aussi le n°93 « Pavoiser en permanence tous les bâtiments publics du drapeau français et en retirer le drapeau européen » qui ne change rien au quotidien des Français. Mais le plus audacieux est de préserver à l’écrit des mensonges outranciers tels que « mettre fin à l’acquisition automatique de la nationalité française par mariage » en n°26, alors que les articles 21-1 à 21-6 du Code civil remettent en cause ce soi-disant automatisme et prévoient un délai de 4 à 5 ans.

L’article 21-1 précise même que « Le mariage n’exerce de plein droit aucun effet sur la nationalité ». Il est tout aussi audacieux de prétendre « Mettre en place une taxe additionnelle sur l’embauche de salariés étrangers » en n°38, sans évoquer que ce genre de taxe existe déjà. L’employeur est redevable à l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII) d’une taxe fixée à 55 % du salaire (dans la limite de 2,5 SMIC). L’utilisation du terme additionnelle et l’absence de précision sur le taux envisagé laissent présager l’inexistence d’une telle taxe.

Par ailleurs, l’alignement en cascade de verbes d’action est de nature à inspirer de la détermination, de l’inflexibilité, notamment les verbes interdire, refuser, supprimer, défendre, priver, lutter. Mais le recours systématique au mode impersonnel de l’infinitif, dispense la candidate de tout engagement personnel et, de facto, de toute responsabilité.

Il y a une différence de portée entre « je lutterai » et « lutter ».  Les seuls je apparaissent dans les quelques lignes de présentation de la candidate, et à la fin où elle déclare : « Ce projet, je le mettrai en œuvre en votre nom….. ». Étant donné que « mettre en œuvre » est synonyme de mettre en place, d’utiliser, sans garantie et non un synonyme de réaliser, de concrétiser ou de mettre à exécution (= l’application des propositions est l’objectif), il faut s’en référer au tout début pour connaître la teneur de son engagement réel : « Remettre la France en ordre, en cinq ans. C’est l’engagement que je prends. » Chacun peut, bien entendu, conjecturer sur le contenu factuel de l’expression « remettre en ordre ».

La sortie de l’Union européenne conditionne l’application du programme

La tentative de banalisation des fondamentaux du parti, par la prolifération de propositions concrètes semblables à des « Y’a qu’à… », ferait presque oublier qu’un grand nombre de mesures énoncées ne peuvent être engagées qu’après une sortie de l’Union européenne. Tout comme la seule sortie de la zone euro, en vue d’un retour à une monnaie nationale, ne dispenserait pas la France de ses engagements, notamment en matière budgétaire, ni du respect des accords internationaux et de toutes les décisions prises à la majorité des représentants des pays membres au sein des instituions européennes.

Le rétablissement des frontières de façon pérenne, la redéfinition du droit d’asile, la priorité nationale, les nationalisations, la suppression de droits sociaux (du moins pour les ressortissants de l’Union européenne résidant en France), la Contribution Sociale sur les importations prévue pour le financement de la Prime de pouvoir d’achat (PPA), le renoncement à la Politique Agricole Commune, l’inscription dans la Constitution de la priorité nationale, ainsi que d’autres mesures seraient contraires aux traités signés et anticonstitutionnels.

En fait, toutes les raisons pour lesquelles des électeurs pourraient choisir le Front National sont tributaires d’une sortie de l’Union européenne. Et la plupart des mesures emblématiques pré-supposent une modification de la Constitution, à laquelle s’ajoute celle concernant les réformes institutionnelles du n°2 au n°6 inclus (élargissement modalités du référendum article 11, suppressions des régions article 72, rajout d’un référendum d’initiative populaire).

Bien entendu, pour remplir les conditions juridiques, il faudrait que Marine Le Pen dispose d’une majorité à l’Assemblée Nationale. Selon l’article 11 de la Constitution, le Président de la République ne peut faire un référendum qu’en ayant au préalable une proposition du Gouvernement ou une proposition conjointe des deux assemblées. De plus, l’absence probable de majorité parlementaire au 3/5 des voix du Congrès prévue par l’article 89 justifie le recours à cet article 11, et non un renforcement de la démocratie du peuple, comme tente de faire croire le Front National.

Si nous rajoutons à cela un délai de deux ans avant une sortie effective de l’Union européenne, voire davantage du fait de l’appartenance à la zone euro, de nombreux investisseurs, de nombreuses entreprises, et de nombreux Français pourraient prendre leurs dispositions en bénéficiant de la liberté de circulation des capitaux, des biens et des personnes, toujours en vigueur durant les négociations. Et les électeurs du Front National auraient tout loisir de payer la mise de leur loto à 144 numéros dont les seuls gagnants seraient les élites du Front National.

Ce serait une erreur de croire que Marine Le Pen est une utopique farfelue. « L’objectif est de parvenir à un projet européen respectueux de l’indépendance de la France », en n°1, démontre dès le départ ses aptitudes exceptionnelles dans l’art de la manipulation. L’Union européenne respectant l’indépendance de tout pays, l’expression « projet européen respectueux de l’indépendance » ne peut avoir de sens qu’avec une France au sein de l’Union européenne et non en marge ; elle ne peut être compatible avec une priorité nationale.

Dans le cas contraire, elle aurait déclaré : l’objectif est de parvenir à une entente (ou un projet) entre l’Union européenne et la France. À moins qu’elle n’ait la fatuité de croire que sans la France il n’y aurait plus d’Union européenne. Pourquoi pas. Mais dans ce cas, la précision sur le respect de l’indépendance de la France n’aurait pas plus de sens. Ce respect s’appliquerait à l’indépendance de tous les pays européens et les rapports de force ne pencheraient pas automatiquement, ni spécialement, en faveur de la France.

Sans les fondamentaux, il reste encore et toujours le socialisme

En dehors des mesures relevant du nationalisme, de l’ostracisme, et d’un système socialiste  fortement interventionniste, le reste du programme comprend deux axes essentiels. Le premier est un domaine régalien sécuritaire. Le second correspond au reste des « réjouissances » du système socialiste que pourrait tout aussi bien défendre certains membres du Parti Socialiste. De nombreuses mesures se rajoutent à celles déjà existantes actuellement. Parmi celles-ci, il y a entre autres :

  • contrôle public du financement des syndicats en n°10
  • abaissement des « charges sociales des TPE-PME » « conditionné au maintien de l’emploi » en n°46
  • retrait de la loi Travail (dite loi El Khomri) en n°53
  • baisse immédiate « de 5 % les tarifs réglementés du gaz et de l’électricité » en n°60
  • création d’un « contrat sportif de haut niveau » en n°116
  • garder le contrôle de l’État sur EDF, en lui redonnant une véritable mission de service public en n°134
  • grand plan d’aide à la construction et à la réhabilitation des logements et «Protection-Logement-Jeunes» en n°14.

Toute tentative de chiffrage du programme, même réduit au minimum constitutionnel, ne ferait qu’aggraver le gouffre financier qu’il laisse entrevoir, sans pour autant convaincre son électorat. Il est clair que les sympathisants du Front National suivent la devise : quand on aime, on ne compte pas.

Avec un tel programme, il n’est guère étonnant d’entendre Marine Le Pen déclarer rejeter les visions comptables et les débats techniques, lors de l’Émission Politique sur France 2 le 9 février. Il n’existe aucune évaluation de faisabilité préalable, ni d’analyse de concordance avec la Constitution, les traités européens et internationaux. Ce programme est une diversion pour détourner l’attention du véritable objectif de Marine Le Pen : prendre le pouvoir sans être tenue par son programme. Elle prépare très habilement son électorat au possible maintien dans l’Union européenne et tente de se préserver des attaques de celui-ci sur l’effet collatéral du renoncement à ses fondamentaux.

Son meilleur allié demeure le monde politique et médiatique, tantôt calculateur, tantôt caricatural, mais nullement disposé à démêler le vrai du faux et à fournir les  explications nécessaires. Il n’y a aucun doute sur la volonté de tout ce monde : l’avoir, coûte que coûte, au second tour de l’élection présidentielle.

Des semaines à éluder par des banalités le fond de son programme, mais à réclamer en boucle celui de Macron, à spéculer sur la stratégie de Hamon, et à en remettre une louche sur le Pénélopegate, est somme toute symptomatique des intérêts en jeu. Grâce au monde politique et médiatique, elle dispose de toute latitude pour distribuer à vau-l’eau ses pamphlets démagogiques et mener tout le monde en bateau, y compris ses électeurs. Et elle le sait.