Emmanuel Macron : l’illusion du social-libéralisme

Emmanuel Macron au forum de Davos en janvier 2016 (Crédits : World Economic Forum, CC-BY-NC-SA 2.0)

Emmanuel Macron comme meilleure voie social-libérale en France ? Une théorie qui rend sceptique.

Par Sébastien Laye.

Emmanuel Macron au forum de Davos en janvier 2016
Emmanuel Macron au forum de Davos en janvier 2016 (Crédits : World Economic Forum, CC-BY-NC-SA 2.0)

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » disait Camus. Une certaine gauche française, dont le jeune ministre de l’Économie se fait le nouveau héraut avec son mouvement « En Marche », sème la confusion dans le champ politique et intellectuel français, en s’arrogeant le monopole du social libéralisme comme ses aînés s’étaient arrogés le monopole du cœur…

Et dans un monde académique où le seul magistère intellectuel reconnu est forcément de gauche (vieille soumission aux lunes marxistes), on s’empresse de faire du social-libéralisme la nouvelle valeur du jour et de Macron le nouveau Pierre Mendes France (voir une couverture de L’Express).  D’où vient cette confusion alors même qu’Emmanuel Macron, conseiller économique puis ministre de l’Économie de François Hollande, ne parait pas avoir modernisé notre pays ni même lancé de grandes réformes libérales ; et ne semble même pas en théoriser pour le futur, tant sa réflexion parait pauvre en matière de fiscalité, monétarisme, croissance, etc. ?

Le (social)-libéralisme vient-il de la gauche ?

Dire que le libéralisme vient de la gauche comme le soutient Jean-Marc Daniel dans son livre Le Socialisme de l’Excellence est un abus de langage… Certes, les premiers libéraux étaient contre la monarchie absolue (mais pas nécessairement antimonarchistes et une monarchie constitutionnelle fut, au moins jusqu’en 1848, leur idéal), et on peut les qualifier comme constituant la gauche de la fin du 18ème siècle, mais le socialisme n’existe pas à cette époque et il n’y a aucune continuité entre les Feuillants, les Bastiat et les Guizot, et la gauche socialiste française du XXème siècle, marquée par le socialisme international et le marxisme.

Ainsi, parler de socialistes libéraux paraîtrait une vraie incongruité, un oxymore, dans de nombreux pays mais encore plus en France : seuls certains sociaux-démocrates, en dehors des frontières françaises, n’ayant jamais pactisé avec le socialisme international, ont pu faire leur la formule. La confusion est encore plus manifeste quand nombre de commentateurs en France, faisant fi du qualificatif de socialistes libéraux, usent et abusent du terme erroné de sociaux-libéraux : est-ce à dire que ces libéraux-là, en plus d’appartenir au spectre politique de gauche, seraient engagés dans des œuvres sociales ou une action sociale ? Quel est le sens de cet adjectif, « social » ? Existe-il une continuité entre les grands mouvements d’aide sociale et ces socialistes modernes ? Peu s’en faut… Surtout, le terme parait être une injure à la véritable lignée, dans le monde anglo-saxon en particulier, des libéraux sociaux : des partisans du laissez-faire en matière d’initiatives individuelles et d’un rôle réduit pour l’État, prônant une forte implication de la société civile notamment dans l’aide aux plus pauvres, par le truchement d’une myriade d’associations, d’entrepreneurs philanthropes, de communautés organisées… Les libéraux sociaux ou populaires émergent en France, avec par exemple le mouvement Bleu Blanc Zèbre, Alexandre Jardin et Aurélien Sallé.

Force est de constater que la mouvance socialiste autour de Manuel Valls et a fortiori autour d’Emmanuel Macron ne s’appuie pas sur un tel socle populaire, social et entrepreneurial. Elle n’est qu’un aggiornamento a minima  du socialisme. Mais la variante Macron nous apparaît comme un grand péril pour la démocratie libérale, qui devrait faire réfléchir ceux qui, au sein de la galaxie libérale, comme Mathieu Laine ou Gaspard Koenig, semblent adouber le jeune inspecteur des finances, et qui, ce faisant, prennent la responsabilité de faire imploser la fragile famille des jeunes libéraux.

En cinq années auprès de François Hollande (composant son programme présidentiel, le conseillant sur les questions économiques puis comme ministre de l’Économie), Emmanuel Macron a présidé une des séquences économiques les plus dramatiques pour l’économie française du seul fait de l’incongruité des politiques menées. La comparaison est cruelle avec certaines équipes précédentes, comme celle de François Fillon et Madame Lagarde qui pourtant avaient dû faire face à la pire crise économique depuis les années 1930. Le mauvais bilan économique de Macron peut obérer ses ambitions trans-partisanes, y compris au sein des entrepreneurs. Mais l’ascension d’Emmanuel Macron présente surtout trois périls pour la démocratie libérale, celle que nous appelons de nos vœux.

Emmanuel Macron, une vision « Canada dry » des grands enjeux économiques

Si le talent de pédagogue d’Emmanuel Macron lui a valu une certaine audience parmi les entrepreneurs, les économistes ne cessent de s’étonner de toute référence aux grands agrégats économiques dans son discours ; certes, le pilotage keynésien de nos économies modernes s’est avéré une impasse, mais faut-il pour autant se désintéresser des grands équilibres : croissance, inflation, masse monétaire, politique de crédit, vélocité de la monnaie ? Il semblerait qu’Emmanuel Macron, qui n’a jamais brillé par une connaissance démontrée de la science économique (sa formation d’énarque étant antinomique avec une approche scientifique, malheureusement), se conçoive comme un ministre des startups ou un Motivateur en Chef des Entrepreneurs. Cédant à la vulgate normative européenne, il s’est délesté sur Bercy ou sur les instances européennes de tous ces impondérables pour tout ministre de l’Économie : afin de mieux se départir de son pitoyable bilan ? On est en droit de se poser la question.

Le triomphe de la technocratie et du joug européen normatif

La doctrine Macron est par contre loin d’être un libéralisme ou un non-interventionnisme en matière d’entreprises : le ministre n’a cessé de vouloir s’imposer aux patrons d’entreprises publiques ou non publiques, notamment en adoptant de classiques postures morales au sujet des rémunérations ou même en se comportant effrontément comme à l’égard de Carlos Ghosn chez Renault. Via la BPI, l’État n’a cessé d’étendre son emprise sur l’économie française et la France est le seul pays à s’arroger le droit de « montrer le chemin à ses entrepreneurs » par des initiatives insensées telles que la French Tech dont le monde entier se gausse.

Si libéralisme il y avait dans le cas Macron, même s’il faut en douter, il s’agirait d’un libéralisme technocratique, fruit de son passage à l’ENA et à l’Inspection des Finances, ou encore d’un keynésianisme pseudo-libéral. Une vision verticale, énarchique, ou le mini-Colbert de Bercy pilote la vie des entreprises et ménage des postes de sortie à sa propre caste. Le capitalisme de connivence au profit des Hommes de l’État, formés par la matrice étatique, et qui bien sûr ont vocation de droit divin à diriger nos plus grandes entreprises ou nos ministères…

Duperie ultime, le vernis moderne d’un passage dans le privé : qu’il soit dit ici qu’un passage de deux ans chez Rothschild à faire du lobby, en capitalisant sur son Rolodex acquis sur fonds publics lors d’un passage dans la haute administration, ne fait pas office d’expérience dans le secteur privé, sauf pour des journalistes serviles du pouvoir, trop heureux de ressortir le succédané du jeune technocrate modernisateur… Un véritable archétype du paysage politique français : à cet égard, Macron n’est qu’un énième clone de Fabius, Rocard, Juppé, Giscard, quand ils ont émergé sur la scène publique aussi précocement que lui… On attend toujours l’entrepreneur, le responsable d’association ou le scientifique qui sera porté avec autant de verve sur les fonts baptismaux de la vie politique par les médias – et pourtant, nombre d’entre eux ont essayé de se lancer. Le technocrate, enfant chéri de la Vème république, voilà un paradigme qui trouve son apogée chez Macron : l’Inspection des Finances vaut plusieurs décennies d’expérience pour être nommé ministre ! Cette technocratie rêve bien sûr d’un État supra-national européen qui s’imposerait au peuple français, jugé incapable de se réformer. Mais peut-être devrions-nous changer d’élite avant de jeter le cadre national aux orties ? Le discours de Macron est clair sur ce sujet européen : plus de normes, plus de régulation, plus de fédéralisme.

Le cheval de Troie élyséen et un programme de destruction du libéralisme populaire et social

La connivence à peine feinte entre François Hollande et Emmanuel Macron conjuguée à la possible montée en puissance politique du mouvement Nuit debout laisse entrevoir la main, bien visible, du Président préparant sa stratégie pour 2017 : le phénomène Macron est un siphonnage des voix centristes libérales afin de les intégrer dans la majorité socialiste. Nombre d’entrepreneurs et d’hommes politiques du centre paraissent être séduits, même si certains ont engagé la résistance. Les mouvements de la société civile, eux, libéraux, populaires, et anti-technocratiques, doivent redouter l’ascension de l’inspecteur des Finances. À dire le vrai, s’ils veulent  libérer les énergies de la société civile, il va leur falloir s’organiser pour juguler la tentative Hollande-Macron de les utiliser comme faire valoir et de les intégrer dans une future majorité socialiste.

Delenda est Macron, amis libéraux ?