Fillon : un politique comme les autres ?

François Fillon By: European People's Party - CC BY 2.0

Comment passe-t-on de la joie du « il n’est pas comme les autres » à l’amertume du « tous pourris » ?

Par Philippe Bilger.

comme les autres
François Fillon By: European People’s PartyCC BY 2.0

Une histoire de la morosité démocratique serait à écrire. Elle ne s’attacherait pas au grandiose et à la radicalité de projets trop souvent trahis par des reniements invoquant le réel pour se donner bonne conscience. Elle viserait seulement à décrire, sur le plan de la personnalisation politique, ce glissement quasiment inéluctable du « il n’est pas comme les autres » au triste « il est comme les autres ».

D’abord, l’enthousiasme

D’abord il y a l’enthousiasme, l’éclatante certitude que cet homme ou cette femme qui sollicite nos suffrages n’est évidemment pas comme les autres. Qu’avec elle ou avec lui, tout sera différent puisqu’il, ou elle l’est.

L’effervescence de la campagne, la fraîcheur de promesses qui semblent être proférées pour la première fois, l’affirmation d’une singularité. Quelle intelligence, quel talent, quelle éthique, quelle aura ! Il ne peut pas être comme les autres.

Puis après la poésie des espérances, la prose des retombées, l’intendance, l’inadmissible intrusion du concret dans le rêve, les discussions, les négociations, les replis. Tout de même, il résiste. Il n’est toujours pas comme les autres.

Puis les doutes

Arrive le temps des rudes débats, des contradicteurs qui le prennent pour un adversaire ordinaire, le critiquent vigoureusement, le mettent en difficulté, lui parlent de son passé, des échecs de sa vie publique ou au contraire de son inexpérience. Il se défend bien mais affleure cependant l’amorce d’un soupçon, d’un doute. N’est-il pas comme les autres ? On n’est pas sûr mais l’exaltation est dissipée et on ne le considère plus de la même manière. Si on continue de croire en lui, c’est plus par volonté que par conviction.

L’inquisition médiatique s’est mise en branle. On ouvre les tiroirs, on fouille dans les poubelles, on exploite les aigreurs et les jalousies, les proches ne sont pas oubliés, on va chercher sous l’apparence d’une vie irréprochable, derrière l’intégrité proclamée les failles, les transgressions, les indélicatesses, les malhonnêtetés banales. On détruit la statue. Cette personnalité qui se présentait comme unique, on éprouve l’envie de la placer dans le troupeau. Et le citoyen déjà revenu de ses élans d’origine est contraint avec inquiétude, presque avec angoisse, de se questionner : mais au fond ne serait-il pas comme les autres ? Certes il se défend bien, proteste de sa bonne foi, tente de se justifier tant bien que mal. L’estime n’est pas totalement enfuie mais la grâce s’est dissipée.

La chasse continue. Chaque jour apporte son lot de piqûres et d’atteintes. La justice avec ses gros sabots montre que parfois elle sait aller vite. L’enthousiasme se meurt, on se retient au bord du gouffre. C’est pour soi qu’on a encore envie de croire un peu qu’il n’est pas comme les autres.

Les désillusions

Enfin on chute et on le fait chuter avec soi. Le déplorable constat crève les yeux et l’esprit. Il est comme les autres et on a été des imbéciles de s’imaginer que la politique pouvait être autre chose et qu’elle ou lui sauraient échapper à la malédiction commune. La banalité les a ensevelis sous sa grisaille mélancolique.

On ne revient jamais de l’enfer de cette désescalade.

La morosité démocratique est simple à expliquer. Elle tient à l’implacable et traumatisant déclin de la joie du « il n’est pas comme les autres » en l’amertume républicaine ou, pire, sommairement populiste du « tous pourris », du définitif et navrant « il était comme les autres ».

La dépression civique nous a saisis. C’est fini.

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