TPP : Trump a-t-il raison de vouloir suspendre les négociations ?

Le libre-échange est la voie de la prospérité, voici pourquoi.

Par Emmanuel Martin, délégué général de l’École de la Liberté.

By: ricardoCC BY 2.0

Ah ! Ce bon vieux mercantilisme…

Voilà donc le président américain Donald Trump qui met fin aux négociations du TPP (partenariat trans-pacifique), érige son glorieux mur avec le Mexique et voudrait en faire payer le coût aux méchants Mexicains grâce à une taxe de 20% sur les produits importés du Mexique. On ne peut évidemment reprocher au nouveau président US de respecter ses promesses de campagne… Même si elles sont stupides. Et dangereuses.

Pourquoi le libre-échange, ça marche

La logique du libre échange est fondée notamment sur l’idée, de Smith, que la division du travail est limitée par l’étendue du marché. En gros : un marché plus vaste permet davantage d’opportunités de division de travail. Et comme la division du travail explique aussi en moyenne la productivité et donc les revenus, un marché plus vaste permet des revenus plus élevés. D’où le lien profond chez Smith entre échange, division du travail, taille du marché, et développement. C’est même le cœur de sa théorie évolutionniste du progrès économique – et donc social.

Mais tout cela n’est pas que la « théorie » de livres universitaires poussiéreux : en deux siècles l’humanité est passée d’une situation dans laquelle l’immense majorité des gens vivait dans la pauvreté extrême à une situation de marginalisation de l’extrême pauvreté, autour de 10% en 2013 (alors que le population mondiale a été multipliée par sept). Entre 1990 et 2010 le taux de pauvreté a été divisé par deux. Voilà le résultat de ce que permet entre les hommes l’échange, c’est-à-dire la capacité à se rendre mutuellement service à travers le marché. Vouloir revenir sur ce processus qui permet la réduction de la misère humaine est donc une erreur fondamentale, politique et morale.

Évidemment on rétorquera à juste titre que, dans le cas qui nous tient, un accord de libre échange (TPP ou ALENA) n’est pas « vraiment » du libre échange. C’est d’abord souvent du commerce qui est détourné d’anciens vers de nouveaux partenaires. Ainsi, un accord de libre échange entre A et B se ramène à une forme de discrimination à l’encontre de C. Ensuite, les négociations de libre échange tiennent souvent du commerce « régulé » plus que « libre », avec toutes les possibilités que cela représente en termes de lobbying et de connivence. Pourtant, la multiplication des accords de libre échange, même si elle finit par ressembler à un – coûteux – plat de spaghettis comme le dit Jagdish Bhagwati, permet au final d’exclure de moins en moins. Et c’est tout de même mieux que la fermeture des frontières et l’imposition de tarifs douaniers

Le protectionnisme a tout faux

Ces décisions protectionnistes de Trump sont stupides parce que Made in America ne veut rien dire dans le monde actuel. Durant la campagne, on faisait remarquer à Trump le paradoxe ironique que ses casquettes Make America Great Again étaient… made in China. Ironique en effet. Mais en réalité elles étaient made in the world. Les chaines de valeurs actuelles sont en effet mondialisées. Un produit est un assemblage de sous-produits qui viennent eux-mêmes de sous-produits de toute la planète. L’iPhone d’Apple est fabriqué en dernière étape en Chine. Pourtant son gyroscope est fabriqué près de Marseille. Mais les composants de ce gyroscope viennent d’un peu partout… Bref, c’est toute l’histoire du célèbre crayon noir de Leonard Read : made in the world, encore une fois.

D’ailleurs qui paiera la taxe pour financer le mur ? Les exportations mexicaines nous dit Trump ! Mais qui paye les exportations mexicaines ? Les consommateurs américains pardi ! Voilà un sophisme dénoncé il y a fort longtemps par Frédéric Bastiat (voir à ce propos l’excellente série de vidéos de Damien Theillier). Les consommateurs américains de papayes mexicaines, de bière Corona, de guitares Fender ou Charvel made in Mexico etc. seront ceux qui paieront pour le mur ! Mais ils ne seront pas les seuls perdants : car tout cet argent qui leur sera volé – appelons un chat un chat – ne sera plus disponible pour acheter aux… producteurs américains qui auront ainsi un marché encore plus rétréci en face d’eux.

Ensuite, les producteurs américains devront également payer plus cher leurs inputs non substituables par de la production « nationale », ce qui se répercutera sur le prix aux consommateurs, et verront leurs ventes nationales et à l’étranger baisser, ce qui impactera leurs revenus, et ceux des travailleurs américains. Enfin, en cas de représailles commerciales étrangères, le marché des producteurs américains se rétrécira encore d’autant. Si l’Amérique se coupe du monde, elle s’inflige elle-même une punition.

Et ce cycle infernal fondé sur la haine du voisin passe généralement de la guerre commerciale à la guerre tout court. « Si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront » disait encore Bastiat, dans une terrible préscience. Car c’est bien la leçon des années 30 après la calamiteuse décision – américaine là encore – des tarifs douaniers Smooth-Hawley, qui a entrainé une série de représailles et largement contribué à la montée des nationalismes.

On envoie rarement des bombes sur ses partenaires commerciaux : il y a trop à perdre. Mais quand on coupe les liens économiques entre voisins, la haine de l’autre s’exprime facilement – et est facilement manipulable ! Et comme le rétrécissement de la taille du marché va nécessairement conduire au recul économique, les conditions économiques et sociales pour que la guerre émerge sont réunies. Ce qui se passe aux USA est donc extrêmement grave.

Les pères fondateurs de l’économie prônaient le libre-échange non seulement pour ses vertus développementales mais aussi ses vertus pacificatrices. En réalité sans paix, pas d’échange et pas de développement, et sans échange pas de paix et pas de développement. Ils avaient compris que le mercantilisme, comme Corentin de Salle le rappelle brillamment dans cette vidéo de l’École de la Liberté, est une doctrine erronée et dangereuse :

On consultera également avec profit l’ouvrage édité par Tom Palmer : Peace, Love & Liberté, aux éditions Libréchange.