Pour une poignée de facteurs

En France, contrairement à ce qu’on pourrait penser, toutes les entreprises ne licencient pas, loin s’en faut. Au-delà de celles qui, choisissant courageusement de ne surtout pas passer par Pôle Emploi, parviennent alors à trouver des candidats, on se doit de signaler ces entreprises publiques, para-publiques ou encore lourdement acoquinées à l’État et qui, elles, recrutent à tour de bras.

Il va de soi que la proximité des élections n’est qu’une coïncidence dans le redoublement d’activité de ces sociétés en termes de recrutement : avec le redémarrage vrombissant de l’économie française, tout le monde sait que les besoins sont énormes et que l’inversion de la courbe du chômage, c’est maintenant.

Sans surprise, aux premiers rangs des futurs employeurs, on trouve La Poste. La Poste, c’est cette entreprise qui, au départ, se chargeait de transmettre à dos de cheval des plis et courriers depuis un lieu A vers un lieu B. L’avènement des moyens de communication puis des transports modernes, à commencer par le vélo et le téléphone, auront profondément modifié le cœur de métier de l’ancestrale institution.

Modifications à ce point importantes qu’elles nécessitent, semble-t-il, une nouvelle vague de recrutements : on apprend ainsi que la Poste va doubler ses embauches de facteurs, proposant ainsi 3000 CDI dans l’année à venir au lieu des 1500 prévus initialement, qui viendront grossir les rangs des 70.000 facteurs déjà en place dans les villes et les campagnes françaises.

Les syndicats, fidèles à leurs habitudes, râlent. Quand l’entreprise licencie ou ne renouvelle pas les postes, ils râlent. Quand il pleut, ils râlent. Quand il ne pleut pas, il fait trop chaud, ou trop froid, ce qui les fait aussi râler. Ils râlent lorsqu’ils sont mal équipés, mais ils râlent d’autant plus fort lorsqu’ils sont trop bien équipés. Sans surprise, lorsque l’entreprise embauche, et embauche plus que prévu, ils râlent en prétextant que ce n’est pas encore assez.

On peut donc légitimement en conclure que tout va bien : pour embaucher ainsi tant de nouveaux facteurs, et déclencher des petits sons gutturaux chez les syndicalistes, c’est que les activités reprennent. Forcément, le courrier prend son envol, la distribution de paquets est en plein boom, et, très manifestement, le Français, qui ne sait plus trop lire et — à en juger les performances journalistiques moyennes — ne sait plus trop écrire s’est malgré tout furieusement lancé dans la production épistolaire au point de nécessiter de nouveaux bataillons de facteurs pour porter les millions de missives vers les millions de destinations que le pays abrite.

Que c’est beau, cette vague de plis affranchis à 20c 40c 50c 80c 85c qui déferlent dans nos campagnes et viennent apporter des nouvelles fraîches des contrées lointaines ! Qu’elle est revigorante, cette institution postale qui dépêche ainsi des milliers d’ardents préposés pour transmettre ces informations essentielles qui tissent ainsi du lien social à grands jets puissants, qui tissent partout, qui tissent tout le temps !

Enfin presque.

Parce qu’après analyse, il semble bien qu’en fait de vague épistolaire, on assiste plutôt à la mort lente (et joyeuse) du pli postal traditionnel, remplacé qu’il est par le courrier électronique, les SMS, le téléphone, l’internet, et tout l’attirail numérique moderne des citoyens français moyens. Parallèlement, la libéralisation des services d’acheminement des colis de plus de 50 grammes aura amené de nouveaux acteurs sur les platebandes jadis incontestables de La Poste : cela fait plusieurs années que vous pouvez faire perdre vos colis par d’autres gougnafiers que La Poste !

Bref, de façon générale, La Poste a décidé d’embaucher à tour de bras, alors même que toute l’activité postale, progressivement ouverte à la concurrence, est en nette perte de vitesse et ne permet certainement plus de justifier, à elle seule, le maintien de nombreux points de présence ou d’un nombre conséquent de facteurs sur tout le territoire : ainsi, les volumes de courrier ont chuté de 31% depuis 2008 et le chiffre d’affaires correspondant s’érode de 7% chaque année, malgré la hausse du prix du timbre plus rapide que l’inflation.

Ce qui explique sans doute pourquoi l’institution, dans sa légendaire clairvoyance, a décidé de multiplier les services que ses facteurs seront en mesure de couvrir. Philippe Wahl, son PDG, explique d’ailleurs que, je cite :

« Avec le vieillissement de la population, les services aux personnes âgées peuvent devenir une fonction essentielle et un des piliers de la future Poste »

Intéressante mutation : constatant, après tant d’années, l’inéluctable disparition du courrier traditionnel et ne parvenant pas à conserver une clientèle pour les colis qu’elle perdait pourtant très bien seule, la Poste a décidé de réorienter ses activités vers de nouvelles activités sociales. Pendant qu’Amazon planifie l’utilisation de drones et de livraison en quelques heures, l’État français, principal et très majoritaire actionnaire de La Poste parie sur une bonne vieille technologie du XIXème siècle qui a fait ses preuves au XXème et a depuis largement démontré que ce n’était pas la plus efficace au XXIème. Lucide, il décide ensuite de réaffecter discrètement ces bataillons de livreurs dans le service à la personne.

Dans ce nouveau cadre, on a donc des employés en CDI qui vont voir des personnes âgées et s’enquérir de leur état de santé, faire des courses ou régler un certain nombre de démarches administratives ou commerciales pour elles, et le tout pour un prix relativement modique, à tel point qu’interrogé sur le coût de ces opérations, Gilbert Pautasso, l’adjoint au maire de Saint- Colomban-des-Villards, déclare sans embages :

« Ne le dites pas mais ce n’est pas très cher. C’est surtout une demi-journée économisée pour les employés, une voiture et l’essence. »

Eh oui : le travail qui, traditionnellement, entrerait plutôt dans le giron de la municipalité, tombe gentiment dans l’escarcelle de La Poste, pour un prix modique dont on ne sait pas trop bien si, finalement, il n’est pas quelque peu subventionné. Autrement dit, la Poste n’embauche pas 3000 nouveaux facteurs, mais 3000 « aides à la personne », coursiers, livreurs et autres « hommes et femmes à tout faire », chargés de faire les livraisons de courses, de médicaments, de pressing ou de pain, la relève des compteurs de gaz, la collecte des papiers à recycler, les diagnostics énergétiques et même les constats de petits sinistres. En somme, tout se passe comme si les mairies externalisaient discrètement toute une série de services auprès d’une institution qui n’est pas réellement taillée pour et dont la mutation aboutit à créer des milliers d’emplois dont on ne sait pas s’ils seront pérennes financièrement parlant.

On peut l’espérer, et il y a même gros à parier que ces activités pourraient être rentables. Malheureusement, le passif de La Poste est lourd : entreprise publique lourdement habituée à ses manies syndicales, tout aussi lourdement contrainte par les impératifs (législatifs, économiques voire électoraux de façon indirecte) que l’État lui impose régulièrement, on peut douter que tout ceci se traduise par une franche réussite économique.

En attendant, regardons calmement le nombre de « facteurs » s’envoler alors que le courrier s’éteint. Manifestement, même si les dirigeants de La Poste ont correctement arpenté la moitié du chemin intellectuel leur permettant de réorienter leur entreprise vers le service à la personne, l’autre moitié, essentiellement constituée par la libéralisation complète et définitive de ce dinosaure, semble impraticable.

Cela n’augure rien de bon.
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