Merkel paie-t-elle son angélisme politique ?

Angela Merkel à Davos (crédits : World Economic Forum, licence Creative Commons)

L’approche et le comportement d’Angela Merkel face au terrorisme sont très éclairants sur une méthode politique qui peut faire des dégâts partout.

Par Philippe Bilger.

Merkel paie-t-elle son angélisme politique ?
Angela Merkel à Davos (crédits : World Economic Forum, licence Creative Commons)

D’un côté il y a l’infirmité des mots et des consolations face à la gravité des dévastations criminelles islamistes. Les morts, les victimes du 19 décembre à Berlin (LCI, Le Figaro, Le Monde).

D’un côté il y a la sensation que malgré l’efficacité théorique et sophistiquée des dispositifs collectifs de sauvegarde, la solitude malfaisante de personnalités déséquilibrées et inspirées par Daech est plus forte que tout.

D’un côté il y a nos démocraties qui s’arc-boutent sur leurs principes en même temps qu’elles croient s’être armées contre une guerre – elles qualifient ainsi le combat à mener – atypique, singulière, imprévisible et diffuse.

Et, de l’autre, il y a les gouvernants qui, emplis de bonne volonté, font tout ce qu’ils peuvent pour rassurer après avoir inquiété.

Créon et Antigone

Il me semble que la Chancelière Angela Merkel, longtemps considérée comme « l’homme fort de l’Europe », a connu avec les réfugiés une évolution très révélatrice de l’inaptitude politique à embrasser dans un même mouvement la générosité et le réalisme, le coeur et l’esprit, Créon et Antigone.

Qu’on se souvienne en effet d’une première séquence où elle ouvrait grand les bras de l’Allemagne aux réfugiés en exhortant ses compatriotes à faire la preuve de leur compassion et de leur sens de l’hospitalité. D’une certaine manière elle était Antigone qui, contre les vents et marées de la suspicion et de la peur, se dressait dans sa pureté morale.

Mais la seconde séquence a vu surgir Créon avec l’irruption d’une réalité et la manifestation d’une lucidité, voire d’un pessimisme pratique qui ont mis à bas, par un mouvement contrasté et inverse, l’idéalisme d’avant. Ce qui était récusé devient nécessaire. La déchéance de nationalité s’impose dans l’ordre du jour et des exigences sont formulées pour que l’Allemagne ne déverse pas une manne indistincte sur des réfugiés qui ne la mériteraient pas.

Incapacité au plus haut niveau de l’État

Il n’y a rien de honteux dans cette alternance contradictoire.

Seulement la démonstration qu’au plus haut niveau de la politique, il y a une totale incapacité à appréhender la matière et l’action, en même temps sous deux angles qu’il est absurde de séparer puisqu’ils sont l’avers et le revers d’une unique réalité. Aussi bien sur le plan intellectuel, éthique que dans la conduite des affaires d’un État.

Pourquoi Angela Merkel n’a-t-elle pas été capable, au moment même où elle plaidait sincèrement en faveur de l’accueil libéral des réfugiés, de percevoir et d’expliquer le risque, de mêler le pragmatisme de la clairvoyance à la sollicitude espérée de la part de l’âme collective, de sa communauté nationale ? Quand Antigone oublie Créon, si Créon se moque d’Antigone, le monde ne tourne plus rond.

Pourquoi n’avoir pas pu et su faire preuve de l’affirmation d’une obligation réunissant Créon et Antigone, l’empirisme de l’un et la générosité de l’autre, les valeurs certes mais aussi la pesanteur des choses, le caractère fanatique de certaines natures humaines et la criminalité évidente et revendiquée de l’islamisme radical ?

Exigence de rectitude

Parce que, d’abord, l’intelligence, où qu’elle se déploie, manque de cette plénitude qui embrasse les contraires et touche donc de très près la vérité. La synthèse n’est pas forcément un compromis lâche ou facile mais une exigence de rectitude pour ne rien laisser sur le bord du chemin.

Ensuite l’idéologie et le caractère partisan de la vie démocratique fût-ce la moins imparfaite contraignent à des choix pour ne pas paraître donner une place à l’adversaire. Il faut à tout prix, même artificiellement, se distinguer en se campant dans une position dont on sent profondément qu’elle est partielle, inachevée et incomplète. Il est plus important de s’opposer que de succomber à la tentation d’accepter une vérité complexe, moins politique qu’humaine.

Enfin, face à une politique qui brillerait moins, sous le regard et avec l’écoute des citoyens, par une radicalité forcément sommaire mais avec de la nuance, du scrupule, non plus une vision hémiplégique du réel mais une analyse globale et donc pertinente de celui-ci, nul doute qu’une majorité se détournerait de l’intelligence et de ses finesses au bénéfice d’une partialité avec ses certitudes.

Ce qui me touche dans les positions successives d’Angela Merkel tient à ce qu’elle est certes vilipendée de manière indigne – pour certains, à Berlin, ce seraient ses « morts » – mais que son approche et son comportement sont très éclairants sur une méthode politique qui peut faire des dégâts partout.

Combien de fois, par exemple, ai-je regretté qu’en France, la droite et la gauche aient eu chacune leur politique pénale ! En gros l’humanisme décrété par la seconde et la rigueur voulue par la première. Alors que Créon et Antigone, ce serait évidemment l’humanisme mais ferme et vigoureux. De tenir les deux bouts d’une chaîne par honnêteté mais aussi par efficacité.

Comme il est plus confortable de se persuader que Créon et Antigone sont fatalement un couple impossible ! Pourtant récuser cette facilité serait alors, mais pour de bon, faire de la politique autrement.

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