Union européenne : face à la Russie, la faiblesse coupable

La faiblesse de l’Europe face aux ingérences russes en Ukraine est lourde de menaces. Les anciens satellites de la Russie sont en droit d’interpréter la passivité européenne comme un blanc-seing accordé aux velléités impérialistes du Kremlin.

Par Vincent Barteaux.

Union européenne : face à la Russie, la faiblesse coupable
By: Jedimentat44CC BY 2.0

Donald Trump l’a dit et, une fois n’est pas coutume, il pourrait bien avoir eu raison : d’un point de vue militaire, l’Europe est incapable de se défendre par elle-même. Biberonnés à la protection militaire américaine depuis l’après-guerre, l’Union européenne et ses États membres se retrouvent aujourd’hui sommés par le président élu américain de contribuer davantage aux efforts militaires, fixés à 2 % du PIB pour les États faisant partie de l’OTAN.

Une réalité qui rappelle l’absence tenace de défense européenne, depuis l’échec de la Communauté européenne de défense (CED), en 1954, en passant par la guerre en Yougoslavie, jusqu’à l’incapacité de l’Europe à empêcher la Russie d’annexer la Crimée, soixante ans plus tard. Vingt-cinq ans après la chute du Mur, l’Europe ne semble toujours pas dotée d’une volonté politique à même de défendre les intérêts des pays qui souhaitent la rejoindre, comme l’Ukraine, ni même de ceux qui l’ont déjà intégrée, à l’instar des pays baltes.

L’Union européenne impuissante en Ukraine

Le 27 février 2014, les unités spéciales russes, n’arborant ni drapeau ni insignes militaires, pénètrent en Crimée. Elles prennent rapidement le contrôle de plusieurs sites stratégiques de la péninsule, dont le Parlement de la République autonome de Crimée. À peine deux semaines après l’invasion des forces de Vladimir Poutine, un référendum valide le rattachement de la Crimée à la Russie, avec un score digne des pires républiques bananières : le « oui » remporte 96,6 % des scrutins, pour une participation officielle de 82 %. L’indépendance de la péninsule est proclamée dans la foulée par le Parlement, qui demande son rattachement à la Russie. Ce qui sera fait le 21 mars 2014, au terme d’un processus législatif accéléré.

L’annexion de la Crimée par la Russie est une conséquence directe des événements survenus en Ukraine durant l’hiver 2013-2014. En réaction à la suspension de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne par le président pro-russe Viktor Yanoukovitch, la place Maïdan se soulève. Le pouvoir est renversé le 22 février 2014. Les intérêts russes en Ukraine, ainsi que la base navale de Sébastopol, sont menacés.

À la faveur de l’instabilité régnant en Ukraine, Moscou décide donc d’accélérer « le retour de la Crimée dans la mère patrie » russe. Une annexion militaire puis politique, opérée en violation de toutes les règles internationales et de plusieurs traités, signés par la même Russie : le Mémorandum de Budapest (1994), signé entre l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni ; le Traité d’amitié, de coopération et de partenariat entre la Russie et l’Ukraine (1997) ; et l’Accord entre la Russie et l’Ukraine sur leurs frontières respectives (2003).

La communauté internationale n’est pas restée sans voix face à cette tentative de déstabilisation de l’État ukrainien. L’Union européenne a adopté une série de sanctions internationales, allant du gel des avoirs de certaines personnalités russes à la suspension des programmes financés par la Banque européenne d’investissement (BEI) en Russie, en passant par la limitation de l’accès de certaines banques russes aux marchés des capitaux européens, la suspension de nombreuses négociations bilatérales ou un embargo sur le commerce des armes. La France, de son côté, a annulé la livraison des deux navires de guerre Mistral à la Russie.

Malgré les rodomontades du locataire du Kremlin, ces mesures de rétorsion ont eu un poids non négligeable sur l’économie russe. Mais une batterie de sanctions, pour efficace qu’elle soit, n’effacera jamais l’inaction coupable de l’Europe. De fait, la Russie de Vladimir Poutine a réussi à annexer, en un temps record, une partie du territoire souverain d’un pays aspirant à rejoindre l’Union européenne. Kiev a beau jeu de déclarer la Crimée « territoire ukrainien temporairement occupé », on ne voit pas quelles circonstances permettraient de rejouer l’Histoire à son profit.
La faiblesse de l’Europe face aux ingérences russes en Ukraine est lourde de menaces. En première ligne, les anciens satellites de la Russie soviétique sont en droit d’interpréter la passivité européenne comme un blanc-seing accordé aux velléités impérialistes du Kremlin. Les États où vit une minorité russe seraient les premiers menacés, à l’instar de la Géorgie, de la Moldavie ou encore des pays baltes.

Les pays baltes, nouveau front pour l’influence russe ?

Membres de l’Union européenne, l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie sont aux premières loges face à leur ancienne puissance tutélaire russe. Et se trouveraient bien démunis en cas d’agression militaire. « C’est vrai que la Russie pourrait conquérir plus vite les États baltes que nous ne pourrions arriver pour les défendre » : c’est sur cet aveu saisissant, prononcé par l’un des chefs militaires de l’OTAN en Europe, le général Ben Hodges, qu’a débuté l’été dernier l’exercice militaire Anaconda-16, en Pologne. Il s’agissait, pour les 31 000 soldats de 24 pays membres de l’Alliance atlantique, de manœuvrer contre un ennemi imaginaire, surnommé pour l’occasion… « l’Union des Rouges ». On ne saurait être plus explicite quant à la menace ravivée que fait peser, pour les stratèges de l’OTAN, une Russie qui a envahi la Crimée et l’Est ukrainien sans rencontrer d’opposition militaire autre que locale.

Mais l’influence de Moscou sur les pays baltes ne se limite pas au spectre d’une invasion militaire. En faisant construire, via l’entreprise d’Etat Rosatom, une centrale nucléaire en Biélorussie, aux portes de l’Europe, la Russie entend bien user d’une nouvelle carte dans sa manche. Situé à seulement 20 kilomètres de la frontière lituanienne, et 50 kilomètres de la capitale Vilnius, le chantier de la future centrale d’Ostrovets fait peser de nombreuses menaces.

La centrale d’Ostrovets se trouvant dans une zone sismique, ses réacteurs ne seront pourtant pas pourvus de « sarcophage », ce réceptacle de béton supposé recueillir le cœur nucléaire en fusion afin qu’il ne s’enfonce pas dans le sol et ne pollue pas les environs. Et ce alors que la rivière servant au refroidissement des réacteurs se déverse en Lituanie et dans la Mer Baltique. Rosatom ne respecte aucune des normes transfrontalières en la matière. L’entreprise russe s’est également passée des tests de résistance, pourtant spécifiés dans une déclaration signée avec la Commission européenne, en 2011.

Cette série de manquements graves aux normes de sécurité ne recueille, du côté de Bruxelles, qu’un silence gêné. Alors que la centrale d’Ostrovets menace directement la population de plusieurs de ses États membres, l’Union européenne fait la sourde oreille. Un silence coupable, qui rappelle l’inaction des institutions européennes en Ukraine, et qui interroge sur le sens de « l’intérêt général » que les membres de la Commission, pour ne citer qu’eux, sont censés défendre.