Éthique de la migration : l’étrange salle d’attente

La migration est peut-être la meilleure question pour préfigurer les défis éthiques du monde à venir.

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Éthique de la migration : l’étrange salle d’attente

Publié le 10 décembre 2016
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Par Johan Rochel.

Ethique de la migration : l’étrange salle d’attente
By: Franck MichelCC BY 2.0

Imaginez que chacun d’entre nous, avant sa naissance, se retrouve dans une sorte de salle d’attente. Cette salle est remplie de petits êtres humains qui vont entamer leur parcours terrestre. Ils sont physiquement à l’état de futurs nouveau-nés, mais possèdent déjà la pleine maîtrise de leur cerveau d’adulte et de leur capacité d’expression.

Spécificité de cette salle d’attente, nous ignorons les contours de notre vie terrestre à venir. Nous n’avons ainsi aucune information sur le pays, le passeport, le type de famille ou même les talents et compétences que nous recevrons. L’imagination de chacun pourra donner forme à cette salle d’attente d’un genre troublant.

Chez moi, elle ressemble au sas d’un avion avant un saut en parachute : la porte s’ouvre, et nous sautons dans l’inconnu (ou tombons, c’est selon). Sans savoir quelle région survole l’avion, sans connaître la qualité du parachute et l’accueil que nous réserveront les habitants.

Cette salle d’attente nous offre de parfaites conditions-cadres pour poser le défi éthique de la politique migratoire : à quoi ressembleraient des règles idéales pour organiser la migration à l’échelle du monde ?

La position originelle

Cette expérience de pensée proposée par le philosophe canadien Joseph Carens, s’inspirant lui-même du philosophe John Rawls et de sa «position originelle», a le mérite de nous forcer à nous interroger sur une réalité que nous estimons souvent «normale» et «naturelle».

Les prérogatives «souveraines» de l’État en matière de migration et les contraintes placées sur la mobilité internationale des individus sont fortement imprégnées de cette idée de normalité. Il semble être dans l’ordre des choses que la migration soit a priori prohibée, et seulement dans certains cas autorisée.

L’expérience de Carens repose sur l’importance de l’idéal d’égalité. Les futurs nouveau-nés sont placés dans une situation d’égalité radicale. Mais l’expérience ne se contente pas de rappeler que l’égalité morale est un présupposé fondamental de la légitimité politique. Le génie des expériences proposées par Rawls et Carens consiste à donner force d’obligation à cette égalité grâce au mécanisme de «voile d’ignorance».

Sans information sur sa situation personnelle et son futur, chacun n’a d’autre choix que de se considérer comme égal aux autres. Nous n’abordons pas la question de la mobilité comme des Suisses ou des Européens, mais comme des Nigérians, des Chinois, ou des Péruviens en puissance. Nous faisons l’expérience d’une transcendance politique, attirés loin de nos réflexes habituels par le champ gravitationnel de l’idéal d’égalité.

Le système d’aujourd’hui défaillant

Une première conclusion s’impose rapidement : le système actuel n’est pas satisfaisant. Le lieu de naissance et la couleur du passeport déterminent largement la qualité de vie – en bien, comme en mal. Donnez-vous la peine de bien naître et vous serez heureux.

Pour les autres, vous serez enfermés dans une malédiction économique, socioculturelle, mais surtout géographique. Sans savoir dans quel pays ils viendront au monde, la majorité des nouveau-nés estime ce système beaucoup trop risqué : ils ne sont pas prêts à jouer leur vie à la roulette russe de la migration.

Outre le constat d’un système injuste bloquant les gens dans une situation souvent inacceptable, l’expérience de la salle d’attente nous conduit à revoir l’importance donnée à la liberté de migrer. De manière générale, cette liberté permettrait d’échapper à la malédiction d’une mauvaise naissance et donnerait à chacun un instrument important afin de réaliser ses objectifs de vie. En d’autres mots, placés dans la situation des nouveau-nés, nous serions rassurés de pouvoir user de cette liberté une fois arrivés sur terre.

C’est particulièrement vrai pour les personnes fuyant une persécution ou un danger. Leur liberté et leurs droits les plus fondamentaux sont directement menacés et la migration représente souvent la dernière chance pour sauver leur peau. À ce titre, en redessinant le système de migration internationale, une place prépondérante doit être réservée à une voie d’urgence capable d’apporter une réponse efficace et circonstanciée aux menaces les plus aiguës.

Liberté de migrer

Mais même pour ceux qui ne fuient pas une menace immédiate, la liberté de migrer reste un instrument essentiel d’émancipation et de réalisation des objectifs de vie. En permettant d’aller mettre ses compétences au service du plus offrant, de rejoindre les êtres aimés et de vivre dans un environnement culturel spécifique, cette liberté de migrer est un élément essentiel de notre capacité à mener la vie que nous souhaitons.

Imaginons que notre existence soit limitée à une seule région de notre pays (un canton), ne serions-nous pas une sorte de prisonnier, sans aucun droit d’aller chercher du travail ou de vivre en famille par-delà ces frontières régionales ? Quelle est la spécificité qui justifie que les frontières nationales soient traitées si différemment ?

L’expérience de la salle d’attente nous permet d’esquisser une réponse. Une fois devenus adultes, les nouveau-nés seront eux aussi les citoyens des différents pays. Ils savent qu’un système qui conduirait à l’effondrement des structures de solidarité nationales ou régionales ne peut être souhaitable. Le défi apparaît donc dans la conciliation de ces deux facettes de la liberté, celle de choisir librement sa vie (et donc de migrer) et celle de décider collectivement du futur d’une communauté politique.

La réponse passe par un effort de cohérence. Tous les individus qui participent au projet de société (les citoyens et les résidents) devraient avoir un droit de co-décider des grandes orientations politiques de leur communauté. Cette liberté n’est pas sans limites, car elle ne peut se concevoir que dans le contexte des libertés de tous les autres et d’un présupposé d’égalité. Notre engagement pour notre liberté comprend donc nécessairement un engagement pour la liberté des autres.

Les citoyens attachés à l’idée de liberté doivent développer une culture de la justification. Concrètement, toute limitation des libertés, notamment une interdiction de migrer, devrait être justifiable et justifiée. La situation initiale décrite plus haut s’inverse donc : par défaut, la migration devrait être autorisée.

Elle pourrait être interdite si des intérêts légitimes le justifient. La communauté politique de destination devra ainsi être à même de démontrer qu’un migrant potentiel représente un danger ou une menace pour les intérêts légitimes du pays.

Ce critère des «intérêts légitimes» offre au débat public une structure bienvenue. Un effondrement des systèmes de solidarité ou un chômage endémique pourrait passer ce critère de légitimité. Le simple ressenti ou la peur d’une société en changement ne fonde pas une base suffisamment solide pour limiter la liberté d’autrui.

Cette culture de la justification répond de la logique de la société libre. Sur ce point, la migration est peut-être la meilleure question pour préfigurer les défis éthiques du monde à venir. Elle est à l’avant-poste de la prise de conscience du fait que tous les individus qui peuplent la planète sont des êtres moralement pertinents pour notre prise de décision. Le défi politique consiste à concrétiser la meilleure façon de les prendre en compte.

L’immigration donne un visage et une réalité tangible à cette éthique globale. À nous de reconnaître ces visages comme des porteurs de libertés et d’avancer vers une politique migratoire plus cohérente, plus juste et source d’une plus grande prospérité pour nous toutes et tous.

Johan Rochel est l’auteur de la première introduction francophone à l’éthique de l’immigration, Repenser l’immigration : une boussole éthique.

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  • La question est beaucoup plus délicate qu’un jeu pour philosophe. Il parait assez naturel et humain qu’un migrant rejoigne un pays pour s’y intégrer en y apportant une contribution par son travail. Beaucoup de pays se sont construit ainsi, notamment les USA en accueillant des migrants qui devaient se débrouiller sans que l’état leur offre grand chose. Le problème est quand le migrant est une charge pour le pays d’accueil en consommant bien plus que ce qu’il produit (raison d’ailleurs pour laquelle les migrants ont attirés par certains pays plus que par d’autres). On peut comprendre que ceux qui ont construit un pays souhaitent réserver le produit de leur effort à eux-même et leurs familles plutôt qu’à de nouveaux venus voulant une part de ce qui a été construit par d’autres. Par ailleurs il y a un aspect écologique de gestion de territoire qu’il ne faut pas oublier. Au nom de quoi des migrants ayant surexploité leur région d’origine (en le sur-peuplant au delà de ce que la nature peut fournir localement) pourraient il librement aller dévaster une autre région en causant son surpeuplement ? Enfin, il y a un aspect culturel à prendre en compte. Pourquoi une culture qui s’est construite difficilement et qui satisfait à peu près la population accepterait elle d’être balayée par une autre culture lorsque la quantité de migrants est excessive ?
    On ne peut traiter raisonnablement le problème qu’en acceptant deux points. Le premier est que l’on peut vivre pratiquement partout sur notre terre si l’on s’adapte aux conditions locales. Le second est que les migrations doivent être régulées par le pays d’accueil qui n’a à les accepter que si cela apporte un avantage à sa population déjà en place.

    • « On ne peut traiter raisonnablement le problème qu’en acceptant deux points.  »

      Vous défendez là un point de vue conservateur qui laissera de marbre tout libéral.
      Pour un libéral, une réification collectiviste telle que la « culture nationale » n’est en aucun cas une raison suffisante pour brimer les libertés individuelles.

      • Conservateur j’en doute, égoïste surement. Il me semble que le « vrai » libéralisme est le règne du contrat librement consenti. Donc, sauf usage de la force, quand deux individus passent un contrat c’est qu’ils ont tous les deux quelque chose à y gagner. De même quand un pays accepte des migrants c’est qu’il doit avoir quelque chose à y gagner. Le libéralisme ce n’est pas chacun fait ce qu’il veut. C’est un ensemble de contraintes que l’on accepte parce qu’elles apportent des avantages. Libéralisme et conservatisme peuvent se concilier. Si une évolution est contraire à mes intérêts, je m’assume conservateur en essayant de l’empêcher, si elle est favorable (ou sans impact) à mes intérêts, je suis libéral. Bien entendu « l’intérêt » doit être apprécié globalement et c’est bien pour cela que j’accepte de vivre dans une société qui impose quelques règles de vie commune, certaines m’étant favorables et d’autres dont je me passerais bien ! Donc j’ai le plus grand doute sur la conception selon laquelle le libéralisme devrait être une sorte d’anarchie sans frontières et sans lois protectrices.

    • « Le second est que les migrations doivent être régulées par le pays d’accueil qui n’a à les accepter que si cela apporte un avantage à sa population déjà en place. »

      Tant qu’à appliquer cette logique aux individus, pourquoi ne pas faire de même avec les marchandises et les capitaux ? Ah ces gens qui veulent à tout pris réguler, mais où s’arrêteront-ils ?

  • Sacrément « étrange » en effet. De l’art de nier la réalité pour vivre dans l’imaginaire.

    • Étrange, dites-vous ?
      De mon côté, ce que je trouve étrange c’est de justifier des mesures liberticides contre les migrants au nom de la défense d’abstraction imaginaire telle que la « culture nationale » ou autres fadaises…

  • Si ma tante en avait on l’appellerait mon oncle (Pensées de P Dac).

    Ou comment mettre Paris en bouteille.

  • Il y a plusieurs sortes d’immigration, je prends mon cas personnel, je me suis expatrie en Chine, naturellement j’y suis pas pour travailler au smic chinois a 150 euros/mois, je ne pique pas le travail d’un chinois, faudrait être fou pour payer un type plus cher, si le travail peut être fais par un local. Je suis donc bien dans le cas du plus offrant car j’ai des competences que les Chinois non pas.

    Que dire des immigrants qui n’ont pas de competences, il ne viennent pas pour le plus offrant, mais pour le moins offrant, tellement ils sont nombreux, en proposant leur bras pour un travail pour moins cher qu’un habitant du pays. (pareil pour les travailleur detaches qui viennent d’europe).

  • Étrange sur un site libéral de trouver une réflexion « éthique » ou « philosophique » s’inspirant plus ou moins directement d’un bon socialiste comme Rawls, au lieu de son « adversaire » Nozick, qui lui était clairement libéral.
    Se baser sur un principe d’égalité et non de liberté ça parle au cœur mais conduit toujours à des catastrophes. Se baser sur des principes de liberté et donc de responsabilité peut sembler injuste et cruel aux sentimentaux mais conduit en réalité à plus de liberté mais aussi généralement à plus d’équité sinon d’égalité…

  • L’article s’est tiré une balle dans le pied dès l’instant où il a acquiescé à l’idée que l’Etat a le droit d’interdire l’immigration s’il y a un risque que celle-ci provoque un « effondrement des systèmes de solidarité (c’est-à-dire de l’Etat-providence) ou un chômage endémique. »

    Du seul fait qu’il a défendu l’Etat-providence l’article a commis la même erreur fatale que commettent tous les antilibéraux (qu’il s’agisse de socialistes de gauche ou de nationalistes de droite.)

    L’article prétend pouvoir concilier l’immigration et l’Etat-providence, mais ce sont deux choses impossibles à concilier !

    Si on est favorable à l’immigration, on doit s’opposer à l’Etat-providence (tel que le préconisent les libéraux cohérents.)

    Si on est favorable à l’Etat-providence, on doit s’opposer à l’immigration (tel que le préconisent les nationalistes de droite.)

    Si comme l’article on prétend pouvoir concilier l’immigration et à l’Etat-providence, cela signifie qu’on est un socialiste de gauche qui n’a pas sa place sur un site libéral.

    • À mon humble avis, vous avez compris de travers cette phrase (il est vrai pas très claire…). Il faut la comprendre, je pense, avec ce que dit la suivante : « Le simple ressenti ou la peur d’une société en changement ne fonde pas une base suffisamment solide pour limiter la liberté d’autrui. »

  • Scène dont j’ai été témoin cet après-midi: une Maghrébine parlant arabe avec son garçon. Donc, un jeune qui aura probablement le plus grand mal à assimiler suffisamment de français pour réussir dans la vie. Sera-t-il mieux que né dans le pays d’origine de ses parents ?

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