Affaire Cahuzac : pourquoi ne pas amnistier les élus ?[Replay]

Jérôme Cahuzac (Crédits : Parti socialiste, licence CC BY-NC-ND 2.0)

En réalité, ce n’est pas leur faute si les élus sont tous pourris : c’est la faute du système. Amnistions Cahuzac, amnistions les élus !

Le scandale Cahuzac éveille enfin l’opinion au manque de probité et d’intégrité des élus. En réalité, ce n’est pas leur faute : c’est la faute du système. Amnistions les élus.

Par Baptiste Créteur.

Jérôme Cahuzac (Crédits : Parti socialiste, licence CC BY-NC-ND 2.0)
Jérôme Cahuzac (Crédits : Parti socialiste, licence CC BY-NC-ND 2.0)

On ne compte plus les élus que la justice a condamnés, ou ceux qu’elle devrait condamner ; à tel point qu’il semble devenu impossible de trouver un seul élu exemplaire. Les politiciens qui se font prendre, minoritaires parmi les délinquants, ne sont inquiétés que lorsque leurs infractions à la loi ne relèvent pas du cadre de leurs fonctions ou sont devenus trop difficiles à couvrir.

Tous se déchainent alors sur le malheureux. Tous aujourd’hui jettent la pierre sur un Jérôme Cahuzac devenu indéfendable, comme si le salir allait les blanchir. On lui reproche étrangement bien plus fréquemment d’avoir menti à des élus de la république que d’avoir fraudé le fisc, et sans doute à dessein : ce n’est pas la « parole publique » qu’il discrédite comme l’a affirmé Arnaud Montebourg, mais la parole des élus.

Grâce à lui, et ce serait souhaitable, plus personne ne croira les hommes politiques sur parole ; ils pourraient enfin être jugés sur leurs actes, leurs résultats, leurs bilans. Ils en seront rarement inquiétés, et il est étonnant que si peu d’entre eux choisissent de vivre sans risques de confortables indemnités sans risquer de perdre leurs fonctions en cas de mauvaise gestion. Alors que depuis 40 ans tous les budgets votés par les députés et sénateurs sont déficitaires, on se scandalise d’une évasion fiscale de quelques millions d’euros tout au plus ; alors que tous les hommes politiques sont élus par des citoyens qui espèrent tirer quelque avantage du candidat pour lequel ils votent et sont payés pour cela, on se scandalise de quelques millions d’euros obtenus pour une activité de lobbying avec pignon sur rue.

Jérôme Cahuzac n’est pas idiot ; quitte à devenir le bouc émissaire, il préfère avouer que son mensonge est bien plus large qu’une évasion fiscale et quelques revenus louches et porte sur l’ensemble de ses fonctions politiques.

On me dit que j’ai menti sur ma situation personnelle. Cela veut dire quoi ? Qu’il y aurait des mensonges indignes et d’autres qui seraient dignes ? Quand on ment sur ordre, et pour des raisons politiques, à l’Assemblée, est-ce digne ? A ce compte-là, j’ai menti devant l’Assemblée, sur la possibilité de réaliser 3% de déficit en 2013.

Il préfère également montrer qu’il n’est pas le seul à mentir, a fortiori dans l’hémicycle :

Si tous ceux qui ont menti à la représentation nationale devaient quitter l’hémicycle, il y en aurait des tonnes.

Et quitte à avouer qu’on fait partie d’une classe de pourris, autant ne pas y renoncer.

Il n’y a que mes électeurs ou la justice qui peuvent me priver des bancs de l’Assemblée. Or je n’ai pas été battu et je n’ai pas été, pour l’heure, déclaré inéligible.

Si je votais, je serais presque tenté de voter pour Jérôme Cahuzac, un homme qui a enfin décidé de dire la vérité aux Français et qui, contrairement aux autres, semble capable de comprendre et d’apprendre de ses erreurs.

Tous les élus sont coupables de détournements de fonds : ils utilisent l’argent du contribuable pour réaliser des projets qu’ils sont seuls à porter, et a minima se trouve-t-il toujours au moins un contribuable n’approuvant pas les desseins qu’il est pourtant tenu de financer. Tous les élus sont des lobbyistes : ils utilisent le pouvoir pour servir les idées d’une partie des électeurs, en théorie ceux qui ont voté pour eux. Tous les élus sont des menteurs : ils prétendent résoudre les problèmes du pays, accélérer la croissance, favoriser la prospérité, lutter contre le chômage, et font tout l’inverse. Il faut donc considérer comme une infraction le simple fait de vouloir être élu pour autre chose que réduire le pouvoir et la taille de l’État, ou amnistier les élus.

Même si les politiciens volent, détournent ou gaspillent l’argent du contribuable, celui-ci n’est jamais remboursé lorsque les faits sont révélés. Pire, le contribuable paie bien souvent pour la défense des politiciens véreux ainsi que tout ou partie des pénalités qui leur sont infligées. Le contribuable n’a, dans cette configuration, rien à gagner à ce que les élus soient condamnables ; proches d’une justice pas tout à fait indépendante et souvent protégés par l’immunité ou par une bien pratique prescription après des années de patinage artistique judiciaire.

Les syndicalistes mafieux et violents bénéficient déjà d’une amnistie, pourquoi ne pas en faire bénéficier les autres mafieux ? Barons locaux qui tiennent des régions entières par la barbichette, maires pourris jusqu’à l’os qui font enfler la masse salariale de la mairie et exploser le nombre de ronds-points en même temps que les impôts locaux, conseillers généraux qui s’auto-subventionnent, ministres qui offrent des primes colossales à leurs collaborateurs et des petits-fours et du champagne à ceux qui ont la bonne idée d’être d’accord avec eux, élus de tous niveaux qui financent leurs amis et leurs électeurs : ce n’est que la partie émergée du gigantesque iceberg France dont certains morceaux – les plus petits – commencent à tomber alors que l’iceberg, lui, coule.

Commençons par amnistier les exilés fiscaux. Dans le tas, nul doute que beaucoup sont des hommes politiques. Et, compte tenu des niveaux d’imposition actuels en France et de ce que les prélèvements servent à financer, l’exil fiscal est à partir d’un certain niveau de revenus une preuve de rationalité. C’est le sens d’une proposition de loi de députés UMP, qui voient là un moyen de faire revenir en France des capitaux. Si j’étais exilé fiscal, je soupçonnerais un piège, mais peut-être suis-je devenu trop méfiant à l’égard de la parole publique.

Amnistions également les détournements de fonds. L’argent public est quasiment toujours indument prélevé aux contribuables, gaspillé et ne bénéficie qu’à une partie des électeurs ; que cela change-t-il réellement, si cette partie des électeurs est infime et constituée de l’élu et ses proches ?

Amnistions enfin toutes les utilisations du pouvoir à des fins personnelles. On le leur a confié, pourquoi ne l’utiliseraient-ils pas comme ils l’entendent ? Les hommes politiques auraient tort de s’en priver.

Amnistions les hommes politiques, car ce ne sont pas eux les fautifs mais le système politique dans lequel ils s’inscrivent. Les élus font la loi et sont élus par une partie des citoyens qui cherchent, par leur choix, à tirer un peu plus à eux la couverture. Chacun cherche à obtenir, qui une protection de ses acquis, qui des droits nouveaux, qui un peu d’argent public pour embellir son jardin ou contre quelques emplois qui disparaitront quelques années plus tard ; tous, nous serons à blâmer, tant que ce système perdurera. Car tant que nous considérerons que la légitimité vient de la légalité au lieu de comprendre que la légalité doit venir de la légitimité, tant que nous accepterons les fondements et les principes de la social-démocratie et d’une souveraineté absolue du peuple sur l’individu, les détournements de fonds seront le principe même du fonctionnement de l’État.

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