Des youtubers réclament goulûment une jolie taxe

Ce n’est pas parce que notre indécidable président a, apparemment, renoncé à se représenter que le quinquennat en est pour autant terminé. En six mois, on peut encore faire de gros dégâts. Et c’est ce à quoi semblent s’employer les députés dans leur législorrhée avec le retour, impromptu et obstiné, de la « taxe youtube ».

La question, lancinante, revient régulièrement sur le tapis depuis des mois, des années même, et son développement vient de marquer une nouvelle étape avec un amendement déposé par les députés lors du second examen du projet de loi de finances rectificative. Malgré l’écartement de cette taxe en hémicycle il y a un mois lors des discussions sur le projet de budget 2017, les députés ont remis le couvert en votant cet amendement visant à instaurer une taxe de 2% sur les revenus publicitaires des sites mettant à disposition des vidéos sur Internet.

L’idée est comme d’habitude aussi simple que stupide : puisqu’une technologie fonctionne, puisqu’elle génère du chiffre d’affaire et qu’il y a certainement matière pour l’État à en tirer profit sans trop se fouler, taxons tout ça bien vite, même s’il y a des soucis avec le fait que le contenu puisse être produit ailleurs qu’en France et que les sociétés publicitaires pourraient donc relever d’un droit fiscal étranger. Qu’à cela ne tienne, il suffira de rédiger la loi pour qu’elle soit la plus englobante au possible.

Youpi, une nouvelle taxe.

just think of it as a tax

On pourrait croire que cette manie de taxer, sans arrêt, les domaines émergents qui créent une richesse quelconque finirait par agacer ceux qui produisent du contenu et se voient ainsi dépossédés d’une part de leur revenu ? Après tout, cette taxe sera touchée par l’État, utilisée pour on ne sait quoi d’impérissable comme un caca thermomoulé place Vendôme, le salaire d’un animateur de France 2 ou un nouveau désastre industriel style Areva. Rien que ceci devrait normalement justifier le courroux de ceux qui payent ou, au moins, de ceux qui supportent ainsi cette ponction.

Nous sommes en France : il n’en est donc rien. Au contraire même puisque certains créateurs de contenus vidéos français, non contents de voir une nouvelle taxe s’abattre sur le médium qui leur sert de gagne-pain, se sont mis à réclamer aussi vocalement que possible d’avoir eux aussi leur part du gâteau.

C’est ainsi que dans une lettre ouverte disponible en ligne et au travers d’une vidéo que je ne vous ferai pas l’affront d’inclure ici, une belle brochette de Youtubers déclare sa flamme pour la spoliation de tous au profit de quelques uns.

Eh oui : faire de la vidéo sur les intertubes, ça eût payé, mais ça ne paye plus, mon bon. Dès lors, la question pour nos aventuriers du flux vidéo devient « Comment faire lorsque cette activité ne vous permet pas d’en vivre ? » et la réponse n’est pas, mais alors pas du tout de changer d’activité ce que, pourtant, tous les humains ont fait jusqu’à présent dans l’Histoire de l’Humanité.

Leur réponse est aussi simple et puissamment stupide que celle des députés ci-dessus : il faut prélever « un faible pourcentage des revenus publicitaires générés par les plus importants fournisseurs de publicités » et bien évidemment, « créer ensemble un statut de vidéaste » sans lequel le youtubeur est comme le bébé sans sa couche : tout sale et tout nu.

Ah, le statut ! Ah, la taxe et la subvention ! Que voilà de beaux et nobles buts pour nos jeunes vidéastes en mal de reconnaissance par leurs pairs et leur banquier ! Et puis, ça envoie du lourd de vouloir ainsi aller prendre chevaleresquement dans la poche des autres ce qu’on ne parvient pas à monétiser soi-même ! Qu’y a-t-il de plus beau que faire ainsi marcher, de force, la « solidarité » de ceux qui ne regardent pas leurs contenus et de les obliger à les payer ? Quoi de plus noble que reproduire, quasiment à l’identique, le principe de la redevance télévisuelle qui a permis à la télévision française d’écrire ses plus belles pages de propagande et d’abêtissement des masses, surtout actuellement et alors que le montant versé aux chaînes publiques n’a jamais été aussi élevé ?

pub vintages facebook, youtube, twitter, skypeC’est d’ailleurs, en soi, un excellent argument pour dire à ces frétillants youtubers : oui, vous avez raison, allez-y franco ! La taxe Youtube pour financer vos pitreries doit absolument être mise en place, vite, sans tarder, et toucher un maximum de monde, de façon forte et implacable. Elle doit permettre de bien vous subventionner, au maximum des possibilités de la trésorerie publique, et doit absolument vous permettre de vivre sur un grand pied. C’est indispensable.

La raison de mon enthousiasme face à cette idée géniale est simple : je connais bien l’histoire des subventions en France, et je sais tout le plaisir et le bonheur qu’elles ont apporté (le plaisir aux ponctionnés, le bonheur aux subventionnés). Et par voie de conséquence, je sais aussi que cet arrosage de subventions entraînera les effets habituels.

D’une part, il va nettoyer rapidement les intertubes des productions plus ou moins indigentes de ces petits couineurs, notamment parce qu’il leur enlèvera l’aura de crédibilité qu’ils pouvaient prétendre avoir. Cela a remarquablement bien marché pour la télévision et les journaux, dont la jeune génération actuelle se tient sagement éloignée. Pourquoi ça ne marcherait pas avec Youtube, après tout ?

D’autre part, je me souviens de l’industrie du jeu vidéo dans les années 80 puis 90. Pas subventionnée, florissante, terriblement âpre mais qui a pondu des jeux d’anthologie en France (eh oui m’sieurs dames, en France !) et sur laquelle le gouvernement, à la demande expresse de certains lobbyistes, a joyeusement agi. Maintenant, c’est un champ de ruines avec un nombre très réduit d’acteurs, et des créatifs qui se sont enfuis du pays pour aller trouver ailleurs leur pitance.

Par extension, les mêmes causes ayant les mêmes effets, on peut raisonnablement penser que l’idée lumineuse de nos youtubers va rapidement exiler les vrais créatifs et engendrer tout un écosystème de petits parasites révérencieux. Comme pour les journaux. Comme pour la télé. Comme pour le cinéma. Comme pour toutes les industries lourdement subventionnées en France.

Parce qu’on peut déjà parier que nos belles âmes se sentent fort prêtes à téter le robinet à subvention, mais ne se sont pas posées la question de savoir ce qui se passera lorsque ces subventions iront à des youtubeurs qu’ils ne peuvent pas encaisser. Ou disons qu’ils ont déjà une réponse qui consistera à bien sélectionner les youtubers qui peuvent recevoir, et les autres. Comme pour les journaux. Comme pour la télé. Comme pour le cinéma.

youtube-youtax

Parce qu’on peut aussi rappeler qu’une subvention qui tombe d’un côté, c’est un droit de regard du payeur de l’autre côté. C’est une panoplie de devoirs, pas tous écrits ou pas encore formulés mais bien présents. Vous aimez le Netflix à la française, avec son cadencement des sorties qui lutte mal contre un piratage galopant ? Eh bien vous adorerez le prochain Youtube à la française avec ses sujets officiels imposés, son mode de traitement ou ses quotas taillés au cordeau, pardi !

Vous la voyez, la belle diversité culturelle de Youtube.fr dans quelques années, à ce régime ? Miam.

La réalité, toute froide, de cette magnifique démarche, est que les youtubers sont des fournisseurs comme les autres et qu’ils ne demandent rien d’autre, avec leur subvention et leur taxe, que l’État accroisse leurs marges en tordant le bras du client. Belle mentalité !

Souhaitons-leur toute la réussite qu’on peut souhaiter aux lobbyistes, affidés du pouvoir et autres téteurs de subventions.
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