François Hollande et la justice : le bistro au pouvoir

Le président de la République, que les constituants de 1958 imaginaient en surhomme ou en homme-institution, est devenu un professionnel de la politique bien humain qui n’a aucun scrupule à piétiner la justice quand elle est susceptible de le gêner.

Par Pierre-Marie Meeringen.

François Hollande et la justice : le bistro au pouvoir
By: Jean-Marc AyraultCC BY 2.0

Qu’est-ce qu’un propos de bistro ? C’est une considération d’ordre général proférée avec beaucoup de conviction, énoncée au présent de vérité générale, visant à clore une réflexion ou une discussion par un trait qu’on veut déterminant ou particulièrement mémorable. Les propos de François Hollande sur la justice tels que rapportés par F. Lhomme et G. Davet dans leur ouvrage Un Président ne devrait pas dire ça relèvent de ce genre littéraire.

François Hollande et le « gouvernement des juges »

Dans cette affaire, on a rappelé, non sans raison, que les propos de François Hollande s’inscrivent dans une tradition de méfiance ancienne du politique à l’égard des magistrats. Inutile de revenir ici sur la suspicion des révolutionnaires de 1789 à l’encontre des juges ; sur la hantise, sans cesse entretenue par les politiques de tout bord, d’un introuvable « gouvernement des juges » ; puis sur la réduction par les constituants de 1958 du pouvoir judiciaire à une simple « autorité judiciaire ».

Pourtant, à y regarder de plus près, les propos de François Hollande n’ont rien d’un discours argumentatif, soutenu par une position intellectuelle hostile au pouvoir des juges. Rien à voir avec François Mitterrand, qui, s’adressant en 1982 au premier président de la Cour de Cassation, fustigeait le risque d’une « loi des juges » qui, selon lui, serait incompatible avec les règles de la démocratie. Rien à voir, même, avec les mises en causes personnelles de Nicolas Sarkozy, qui, quoi qu’on en pense, se fondaient sur la critique d’une prétendue irresponsabilité des juges dans les décisions qu’ils prennent.

Les propos incohérents de François Hollande

À vrai dire, les fragments de phrase rapportés sont plus proches des borborygmes que de la pensée rationnelle. « Une institution, de lâcheté, dit-il. C’est quand même ça, tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue le vertueux… On n’aime pas le politique. » Loin de considérations de droit constitutionnel, ces généralités évoquent plutôt les éclairs de vérité dont se croient illuminés, à l’aube, les adeptes du petit blanc du matin, ou, plus tard dans la nuit, l’ami gênant que le whisky rend loquace quand la fête est finie.

Il est surtout difficile ne pas entendre poindre dans ces mots la haine constante des politiques pour ces petits juges qui pourrissent leur vie et leur carrière. Qui appliquent aveuglément les lois votées par le parlement, alors qu’on devrait toujours pouvoir s’arranger. Qui n’ont aucune idée du coût d’une campagne électorale ou des arrangements qu’implique le lien avec les électeurs. Qui ne mesurent pas qu’en mettant un politique en examen, on ruine sa carrière. Qui ne comprendront jamais rien aux difficultés du métier de politique. Bref, les propos habituels du bistro de l’Assemblée Nationale.

L’indépendance de la justice sur la sellette

Évidemment, l’ennui, dans tout cela, est que ces propos sont proférés par celui à qui la Constitution attribue la mission de garantir l’indépendance de l’autorité judiciaire. Là réside une erreur majeure de la constitution de 1958, devenue flagrante avec la révision de 1962.

Confier la garantie de l’indépendance de la justice à un homme politique est tout aussi absurde que de demander à l’écolier le plus turbulent de surveiller la cour de récréation. Surtout quand le président, élu au suffrage universel direct, est devenu le plus madré des compétiteurs. Surtout quand la classe politique, fonctionnant désormais en circuit fermé, entraîne les hommes politiques à se faire de plus en plus volontiers les avocats de leurs corps de « métier ».

Qu’on le veuille ou non, le président de la République, que les constituants de 1958 imaginaient en surhomme ou en homme-institution, est devenu un professionnel de la politique bien humain, soucieux de préserver sa personne, ses intérêts et ceux de sa corporation.

Ne nous y trompons pas : la nullité intellectuelle des propos de François Hollande n’implique pas leur innocuité. S’il est une leçon à tirer de cette pitoyable histoire, c’est que, pour la magistrature, le danger, ce n’est plus seulement la défiance du politique ; c’est d’abord et avant tout sa médiocrité.