Mais si, la Terre est plate !

Vous trouvez la thèse complotiste qui énonce que la terre est plate délirante ? On a trouvé pire encore...

Par Guillaume Nicoulaud.

By: cookbookman17CC BY 2.0

J’ai un aveu à vous faire. Je nourris une passion aussi dévorante que coupable pour les théories ésotériques et complotistes. Ça date de l’enfance, juste après ma période science-fiction : je me suis mis à dévorer tous les bouquins de ce type qui me sont tombés sous la main, du Pendule de Foucault d’Umberto Eco au Da Vinci Code de Dan Brown en passant par des théories parfaitement fumeuses développées par des types qui y croyaient vraiment. J’adore ces trucs-là. J’y trouve à la fois le plaisir de m’évader dans une réalité alternative, point commun avec la science-fiction, et celui de déboulonner pièce par pièce la construction imaginée par l’auteur ; c’est passionnant et ça permet d’apprendre un tas de choses.

Or, il se trouve qu’en procrastinant sur Twitter, je suis tombé par le plus grand des hasards sur des adeptes de la théorie de la terre plateFlat Earth Theory (FET) dans la langue de Shakespeare. Il n’en fallait pas moins pour réactiver ma coupable passion et ce, d’autant plus que j’ai réalisé avec stupeur que non seulement ces gens-là sont beaucoup plus nombreux que je le croyais mais en plus, ils ont empaqueté leur délire dans une théorie du complot de la plus belle des factures.

Veuillez donc trouver ci-dessous, chers lecteurs, un rapide résumé de ce que j’appellerais la Théorie de la Cloche à Fromage. Attention, ça pique un peu les yeux.

Le plateau

La Terre est un disque centré sur le pôle nord dont la circonférence est délimitée par un mur de glace (l’Antarctique) qui permet d’éviter que les océans débordent au-delà des limites du monde. Pour coller à peu près avec les observations de distances que chacun peut constater et aux cartes dont nous disposons, ce disque aurait un diamètre d’un peu plus de 40 000 kilomètres (c’est-à-dire le périmètre du globe terrestre) et donc une circonférence de l’ordre de 126 000 kilomètres. Schématiquement, on peut représenter les choses comme suit.

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Au-delà du périmètre de ce disque, c’est le monde glacé de l’Antarctique, une terra incognita qui « échappe aux perceptions humaines ». Il existe manifestement deux versions : selon certains, l’Antarctique s’étend à l’infini (i.e. le monde connu est un contenu dans un cercle sur le plan terrestre) tandis que d’autres supposent l’existence d’un second mur de glace, infranchissable cette fois, qui marque la limite ultime du monde.

Naturellement, cette description du disque terrestre entraîne quelques conséquences amusantes. Par exemple, la longueur des côtes de l’Antarctique, habituellement estimée à 18 000 km, serait en fait de l’ordre de 126 000 km ; c’est-à-dire que Fedor Konyukhov,qui en a fait le tour à la voile en 102 jours, aurait navigué à plus de 50 km/h en moyenne ; pulvérisant ainsi tous les records de vitesse sur un monocoque1. De la même façon, sur une terre sphérique l’arc de cercle qui sépare Sydney de Santiago mesure environ 11 340 km mais, projetée sur une terre plate, cette distance devient une ligne droite d’environ 17 770 km de long. Étant donné que, chaque année, des centaines d’avions réalisent ce trajet en environ 14 heures (parfois moins), nous en concluons que ces derniers ne volent pas à 810 km/h mais à 1 269 km/h ; c’est-à-dire qu’ils sont tous supersoniques.

La cloche

Au-dessus de ce disque, il y a un dôme à l’intérieur duquel2 les objets célestes décrivent des mouvements elliptiques en suivant des anneaux magnétiques invisibles. Le Soleil et la Lune, en particulier, sont des sphères de 51.5 km de diamètre qui circulent ainsi à 4 828 km au-dessus du niveau la mer, plus ou moins à la verticale de l’équateur3. Dans ce modèle, les levers et couchers de soleil sont de simples effets de perspective ; en réalité, le soleil est toujours au-dessus de la terre. Et l’alternance des jours et des nuits s’explique par la portée limitée des rayons solaires ou le fait que le Soleil n’éclaire que vers le bas ou une combinaison des deux. À l’échelle :

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Je devine les multiples questions qui fusent dans vos esprits. Comment expliquent-ils la gravité ? Comment les satellites artificiels tiennent-ils en l’air ? Pourquoi les phases de la Lune ? Qu’y a-t-il en dessous du disque ? Comme je ne suis pas un spécialiste, je me contenterai de répondre aux deux premières (pour le reste, je vous invite à consulter le site de la Flat Earth Society)

C’est bien simple, cette force que nous appelons gravité n’existe pas. Si les objets et la pluie tombent par terre, c’est parce que le disque terrestre, poussé par l’énergie sombre, accélère continuellement vers le haut, comme un ascenseur. La vitesse d’ascension du disque terrestre peut-elle, dès lors, dépasser un jour la vitesse de la lumière ? Croyez-le ou non, ils ont une réponse (spoiler : non) et la démonstration qui va avec. En revanche, si vous leur demandez par quelle sorte de miracle le Soleil et la Lune ne nous tombent pas sur le coin de la figure, la réponse des joyeux illuminés qui tiennent le forum de la FES est un « This is unknown. » à peu près aussi sec qu’un swagger stick de sergent-major de l’armée coloniale britannique.

Le fromage

Comment les satellites artificiels tiennent-ils en l’air ? Là aussi c’est très simple : ils ne tiennent pas en l’air parce qu’ils n’existent pas. C’est ici que la théorie du complot promise plus haut entre en jeu : tout ce que vous avez appris est faux, c’est une gigantesque conspiration organisée par la NASA et le gouvernement étasunien pour vous faire croire que nous vivons sur une planète sphérique qui tourne autour d’une étoile comme les autres.

Toutes les photos de la terre depuis l’espace ? C’est du Photoshop. Neil Armstrong qui marche sur la Lune ? C’est un film de Stanley Kubrick selon un scénario d’Arthur Clarke4 et financé par Walt Disney (je n’invente rien). La Station Spatiale Internationale observable à l’heure prévue avec une simple paire de jumelle ? Une simple projection de la NASA sur le dôme. Le statut spécial de l’Antarctique qui interdit qu’on le survole5 ? C’est pour vous empêcher d’atteindre le grand mur de glace et donc le bord du monde ; il n’a pas d’autre objet que de maintenir le secret.

Mais là où ça touche réellement au sublime, c’est lorsqu’on interroge les adeptes sur les raisons qui motivent tant de gens à nous cacher la vérité. Même si certains évoquent le profit : « ils détournent l’argent de la soi-disant conquête spatiale » ; et d’autre la volonté des États-Unis (ou des Illuminati) de contrôler le ciel — des engins de guerre en orbite — la réponse officielle de la Flat Earth Society est : « le mobile de ‘La Conspiration’ est inconnu. » Voilà, on ne sait pas et si vous y réfléchissez bien, c’est encore pire ! C’est La Conspiration !

Voilà, j’espère que cette petite virée dans l’esprit de ceux qui ne sont pas tout à fait seuls dans leur tête vous a diverti sans trop saper votre productivité. Je l’espère d’autant plus que je risque de remettre ça de temps en temps avec d’autres théories bien délirantes mâtinées d’obscurs complots terrifiants. Vous êtes prévenus.

Note : pour autant que je puisse en juger, il semble que les flatearthers soient aussi adeptes d’à peu près toutes les théories complotistes qui traînent (les chemtrail, la stratégie du choc, lady Diana a été assassinée etc.) et flirtent allègrement (Ô surprise !) avec les partis politiques extrêmes.

Sur le web

  1. Le record actuel est détenu par Casey Smith sur Comanche en juillet 2016 : une transatlantique de 2 880 miles nautiques (5 334 km) parcourus en 5 jours, 14 heures et 21 minutes soit une moyenne à 21.44 nœuds (un peu moins de 40 km/h).
  2. Version alternative : les objets célestes sont des projections sur la surface du dôme.
  3. D’où le fait, Dr Watson, qu’il fait plus chaud sous l’équateur que dans le grand nord ou le grand sud ; le « plus ou moins » expliquant l’alternance des saisons. Notez aussi l’évolution par rapport aux modèles antiques : il est désormais plus difficile d’expliquer que le Soleil passe en dessous de la Terre.
  4. Kubrick et Clarke, c’est l’équipe de 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti l’année précédente (1968).
  5. Vous ne saviez pas ? C’est normal : c’est faux. Au départ de l’Australie, c’est un plaisir que vous pouvez vous offrir à partir de 1 119 dollars australiens (754 euros).