Ne sacrifions pas notre liberté aux terroristes

Ne sacrifions pas nos libertés aux terroristes By: Sarah - CC BY 2.0

Contre le terrorisme, que pouvons-nous faire d’autre qu’éviter de scinder encore plus la société ?

Par Aurélien Véron.

Ne sacrifions pas notre liberté aux terroristes
Ne sacrifions pas notre liberté aux terroristes By: SarahCC BY 2.0

 

Après la sanglante année 2015, dont les attentats de janvier et novembre restent dans toutes les mémoires, l’État Islamique a encore frappé la France à l’occasion de la fête nationale. Pour autant, plus que jamais, il faut faire corps face à la menace et ne pas abandonner nos valeurs.

Le 14 juillet et la fin de semaine ont été infiniment tristes. Une fois de plus, les mots nous manquent à tous après l’effroyable attentat. Une fois de plus. À Nice, des dizaines de milliers de personnes ont assisté en direct au massacre. Le drame ne s’arrête pas là. Les symptômes d’une dislocation de la maison France sont plus forts et plus nombreux qu’auparavant. À chaque nouveau coup des terroristes islamistes, les fondations de notre société se fissurent davantage. Le danger, ce sont évidemment les terroristes, mais aussi nous-mêmes.

C’est ce que Abou Moussab al-Souri a théorisé pour Daech. Faute d’avoir les ressources pour nous affronter, le djihadisme islamiste s’appuie sur le terrorisme de 3ème génération – mobiliser les descendants les plus déstructurés et les plus instables d’une intégration ratée – poussant l’Occident à assurer lui-même le travail de sa propre destruction par la guerre civile. Le week-end dernier, sa théorie a marqué des points chez nous. Sous le choc, notre pays vacille et doute de ses valeurs.

Des réactions indignes

Personne ne peut me reprocher d’être favorable à la politique de l’actuel gouvernement. Quelle que soit notre opinion de son action, les huées, sifflets et insultes adressées au Premier ministre juste après la minute de silence à Nice étaient déplacés pour la France comme pour les victimes qui méritaient le respect du recueillement. Les leaders de l’opposition n’ont pas été plus dignes en dégainant le lance-roquettes – au propre comme au figuré – sans attendre la fin de la période de deuil national. Nous assistons à une combustion rapide de nos institutions qui n’annonce rien de bon au moment où nous devrions être forts et unis.

Quelques minutes plus tard à l’endroit où le terroriste a été abattu, concours de crachats sous les applaudissements de la foule sur un tas de détritus en feu : exutoire ou réveil d’instincts bien sombres chez des Français remués par la peur ? Plus loin, une femme balançait, péremptoire, « Casse-toi, rentre chez toi ! » à une autre femme… simplement parce qu’elle avait un accent. Cette dernière s’est alors effondrée en larmes avant de répondre « Je resterai, je resterai ici, madame, car ma fille est morte ici jeudi ». Le Professeur de Droit Jean-Louis Harouel en est même venu à écrire une tribune appelant à renoncer à la « religion  des Droits de l’Homme ». Sommes-nous devenus fous ?

Allumer des bougies s’est vidé de son sens et ne résout rien, prenons-en acte. Est-ce plus efficace de manifester son envie d’en découdre ? « Nous sommes en guerre », mais contre qui ? Hier Al Qaïda, aujourd’hui Daech, cette nébuleuse protéiforme s’adaptera pour prendre demain un nouveau visage. « Il faut passer à l’action », mais comment ? Plus nous intervenons au Moyen-Orient, plus la fréquence des attentats s’accroît sur notre territoire. « Punissons les coupables », mais lesquels ? Nous avons affaire à des ratés transformés en kamikazes en quelques mois, quelques semaines, peut-être même quelques jours. Les commanditaires sont insaisissables, pour la plupart, cachés à l’étranger au sein de réseaux occultes. Si la solution n’est pas à portée de main, elle passe aussi par des mesures concrètes pour réduire les risques ou les dégâts de futurs attentats.

Les nouvelles mesures n’ont servi à rien

Le gouvernement n’est pas exempt de toute critique, loin de là. Les lois anti-terroristes et l’État d’urgence n’ont servi à rien d’autre qu’à faire reculer nos libertés. L’opération Sentinelles épuise aujourd’hui 10.000 militaires pour rassurer l’opinion alors que les experts s’accordent sur son inutilité. Elle doit être recalibrée. Le rapport Fenech/Pietrasanta offre des pistes trans-partisanes qui vont dans le bon sens en simplifiant SEPT services différents cloisonnés, TROIS coordinateurs qui ne coordonnent pas et SIX bases de données non inter-opérables. Le Ministre de l’Intérieur – en Allemagne ou au Royaume Uni, il aurait démissionné dès le 15 juillet par souci de responsabilité – peut encore revenir sur sa décision d’avoir directement jeté ces propositions à la corbeille.

Les professionnels de la sécurité privée ont aussi des propositions judicieuses pour améliorer la protection des foules lors des grands événements populaires. Policiers hors service et vigiles spécialement formés devront sans doute porter une arme de service sur eux à l’avenir. L’extension du port d’arme à une garde civile formée et encadrée remédierait efficacement à l’épuisement de nos forces de l’ordre et étofferait le maillage d’individus aptes à riposter en cas de nouvel attentat. Mais comme l’admet le président d’un syndicat d’officiers de police : « Il faut oser dire que la police ne peut pas tout et qu’il y a une part d’irrationnel, d’imprévisible devant ce genre d’actes isolés. » Yoram Schweitzer, ex-conseiller antiterroriste du Premier ministre israélien, nous rappelle qu’il faut rester humbles : « Les leçons s’apprennent par le sang versé ».

Vivre avec, et ne pas entretenir une guerre civile

En fait, notre colère révèle notre impuissance dans l’immédiat. Nous savons que nous allons devoir vivre avec le terrorisme. Cette idée est proprement insupportable dans le pays qui est le nôtre, celui du bonheur de vivre, des terrasses et de la bonne bouffe. Nous allons pourtant devoir rester stoïques pendant les années de lutte qui nous attendent. C’est un combat qui engage à chaque instant l’ensemble de la société. C’est un engagement qui exige que les Français fassent corps. Corps contre la menace permanente, corps contre la peur qui noue le ventre à chaque nouvel attentat, corps contre l’intoxication des fausses alertes qui rongent l’unité nationale.

« Les pacifistes d’aujourd’hui sont les collabos de demain », mais collabos de qui ? Des femmes qui portent le voile comme Malala, prix Nobel de la Paix, ou les combattantes qui mettent Daech à mal ? Des Français musulmans ou, plus simplement, des Français d’origine maghrébine ? L’ultra droite qui mène la danse sur ce plan ne fait pas dans la dentelle. Alliée objective de Daech, elle n’attend qu’une chose comme l’a indiqué le patron du renseignement français, Patrick Calvar : la guerre civile entre musulmans et non-musulmans, quitte à réduire notre pays en cendres.

Rien ne serait pire que de considérer les Français musulmans comme complices de ce terrorisme qui tue aux cris de « Allah akbar ! ». Cette barbarie promeut une forme d’Islam que de nombreux savants et théologiens musulmans rejettent comme une interprétation sanguinaire incompatible avec la plupart des autres manières de vivre l’Islam, en particulier en Occident. Comme la première femme fauchée d’ailleurs, un tiers des victimes de Mohamed Lahouaiej Bouhlel sont de confession musulmane. D’une certaine manière, nous sommes tous égaux comme cibles de cet islamisme génocidaire. Nous n’emporterons ce combat de notre civilisation contre ce virus pathogène qu’en restant tous soudés autour des valeurs qui définissent notre pays, à commencer par la liberté.