Djihad : ne pas se tromper de guerre

L’Islam est un masque dont s’affublent les terroristes pour devenir de grands criminels : avant d’être des djihadistes, ils restent des criminels et devraient être combattus comme tels, sans pompeux discours.

Par Guy Sorman.

Djihad : ne pas se tromper de guerre
By: thierry ehrmannCC BY 2.0

Tout attentat terroriste devrait-il être immédiatement qualifié de djihadiste ou islamiste ? Le gouvernement français s’y est résolu quelques heures à peine après qu’un tueur fou a écrasé une centaine de promeneurs à Nice. Or, à ce stade, aucune enquête n’avait commencé, on ne connaissait que l’identité du criminel, un Tunisien résidant en France. Tunisien, donc Arabe, donc musulman, donc suspect, donc islamiste, nécessairement djihadiste ? Bien des médias, français ou non, se sont engagés dans ce syllogisme et les gouvernements du monde entier ont vite déploré une nouvelle offensive du terrorisme islamique.

Le Président français a annoncé que les contrôles seraient renforcés aux frontières, bien que le meurtrier habitât légalement en France ; François Hollande s’est engagé à renforcer les assauts contre le califat (Daech) en Syrie, bien que cette organisation djihadiste parût surprise par cet attentat dont, avec 24 heures de décalage, elle s’est réjouie sans le revendiquer.

Radicalisation rapide

À mesure qu’il s’est avéré combien le meurtrier n’avait jamais pratiqué l’islam, les autorités françaises se sont accrochées à leur thèse initiale en inventant le concept innovant de « radicalisation rapide ». Une semaine avant l’attentat, le meurtrier n’était pas djihadiste ni même musulman, mais le jour de l’attentat, il l’était devenu ; au cours de cette semaine de radicalisation, il se serait « laissé pousser la barbe », aurait rencontré quelques djihadistes niçois et, sans doute, consulté le web.

Cela suffit-il à inscrire l’attentat de Nice dans le tableau tragique du terrorisme islamique, d’assimiler ce qui s’est passé à Nice avec les attentats du 13 novembre 2015 contre le Bataclan à Paris, ceux de Bruxelles le 22 mars 2016, passant par la gare d’Atocha à Madrid le 11 mars 2004, en remontant jusqu’au 11 septembre 2001 à New York, ? À tout mélanger, on introduit, me semble-t-il, une cohérence là où elle n’existe pas nécessairement entre des événements qui se ressemblent mais n’ont pas les mêmes auteurs ni les mêmes motivations. Je ne nie pas l’évidence : ces attentats ont tous une dimension islamique, mais pas seulement.

Si comme Donald Trump, on claironne une « guerre de civilisations » entre l’Islam et l’Occident, on risque de créer cette guerre qui, globalement, n’existe pas. La quasi-totalité du milliard de musulmans de notre planète n’est pas en guerre et elle ne l’est pas vraiment avec l’Occident. Si guerres il y a, elles opposent avant tout les musulmans entre eux : Chiites contre Sunnites en Syrie, en Irak, au Bahreïn, au Pakistan ; Kurdes contre Turcs en Turquie, en Syrie ; Talibans contre Afghans et Pakistanais ; tribus contre tribus au Mali, en Centre Afrique, au Nigeria… Dans ces circonstances, les Occidentaux sont visés par rebonds, parce qu’ils prennent le parti d’un camp – les Chiites en Irak, les Kurdes et les Sunnites en Syrie – contre un autre.

Si les Occidentaux, hypothèse gratuite, n’étaient jamais intervenus dans le monde musulman ou cessaient d’y intervenir, nous ne serions probablement plus des cibles du terrorisme. Mais les Occidentaux n’ont cessé d’être présents depuis la colonisation des mondes musulmans, du Maghreb au Proche-Orient, à l’Inde et à l’Indonésie. Quand ils se sont retirés de ces colonies, des États dysfonctionnels les ont remplacés : le terrorisme est, en grande partie, le résultat d’une décolonisation ratée, il émane de sociétés sans liberté, sans prospérité.

Djihadisme de l’échec

Le djihadisme a fleuri sur cet échec. Échec là-bas, et échec chez nous dans la mesure où les pays d’accueil des ex-colonisés, devenus des immigrés, n’ont pas mieux réussi l’intégration que la décolonisation. Si bien que le djihadisme en Syrie ou au Mali n’est pas différent du djihadisme des banlieues européennes.

Si on en revient au meurtrier de Nice, il n’était pas djihadiste depuis une semaine, mais pour commettre son attentat, il a bien dû s’identifier aux djihadistes : la revendication islamiste a certainement apporté à son geste une sorte de légitimation, quand bien même sa motivation réelle venait de ses frustrations sociales, de ses déboires de couple et de ses troubles psychiatriques. De cette tragédie à Nice, je suis tenté de conclure, provisoirement, que ce n’est pas l’islam qui conduit au terrorisme, mais que des criminels se drapent dans les couleurs de l’Islam. La totalité des auteurs d’attentats en Europe sont des voyous repérés par la police avant qu’ils ne se métamorphosent en terroristes islamistes : le djihadisme vient en second.

Si mon hypothèse est juste, il devient plus urgent de lutter contre la criminalité que contre le djihadisme en soi. Les interventions militaires en Syrie, au Mali, en Libye évitent que ne se constituent là-bas des États dangereux, mais elles ont peu d’effet sur le terrorisme en Europe. Chez nous, appliquer la stratégie policière américaine de la tolérance zéro, réprimant sévèrement la moindre infraction pour stopper l’escalade du crime, me paraîtrait plus efficace que de laisser, comme on le fait, les petits criminels en liberté. Pour ceux-là, l’Islam est un masque dont ils s’affublent pour devenir de grands criminels : avant d’être des djihadistes, ils restent des criminels et devraient être combattus comme tels, sans pompeux discours.

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