L’Euro affaiblit-il notre compétitivité ?

Les statistiques soulignent que l'Euro bénéficie à la compétitivité allemande au détriment de la France et des pays du Sud.

L'Euro affaiblit-il notre compétitivité ?
By: Kārlis DambrānsCC BY 2.0

Par Jean-François Faure, PDG d’AuCoffre.com.

Il y a un peu plus de 25 ans, alors que la chute définitive du Mur de Berlin était encore fraîche dans les mémoires, François Mitterrand et Helmut Kohl fêtaient solennellement, main dans la main, et larmes dans les yeux, la réunification de l’Allemagne et l’ouverture de la future grande Europe Unie. Rien de moins.

L’origine de l’union monétaire

Pour le chancelier allemand de l’époque, cet événement historique représente surtout un investissement sur l’avenir. Certes, le coût de la réunification n’est pas négligeable, en raison notamment de l’intégration d’une Allemagne de l’Est en retard de quelques décennies sur le plan économique, et le risque de dévaluation du Deutsche Mark est bien présent. Mais les perspectives à la fois politiques et stratégiques liées à une Allemagne réunifiée, retrouvant sa place de plus grand pays d’Europe, sont alors bien trop belles pour qu’il y renonce. De son côté, le président français épuisé par 10 ans de gouvernance despotique et à mi-chemin entre deux cohabitations politiques, sent bien que la France a une carte à jouer en s’accrochant au projet allemand. Car le couple franco-germanique a de grandes ambitions pour l’Europe, à commencer par un traité de Maastricht qui marquera, sans qu’on le comprenne vraiment alors, le début de l’hégémonie allemande sur toute l’économie de la région.

Aujourd’hui, la zone euro présente donc la particularité de réunir un grand nombre de pays aux économies disparates sous l’égide d’une seule et unique monnaie, l’euro, qui n’est rien d’autre qu’un Deutsche Mark amélioré. En quelque sorte, la réunification Allemande de 1990 n’était qu’une répétition de la colonisation monétaire qui serait opérée par Berlin quelques années plus tard à l’extérieur de ses frontières.

Une Allemagne qui se sentait à l’étroit dans la vieille Europe

Revenons brièvement sur la notion de compétitivité. À la fin des années 1980, coincée entre des États-Unis déclinants mais toujours bien présents économiquement parlant, une Russie moribonde mais pleine de promesses commerciales ainsi qu’une Asie dont tous les indicateurs montrent déjà qu’elle va très bientôt prendre une place de premier plan sur l’échiquier économique et commercial international, la vieille Europe peine à se projeter dans l’avenir. Trop fragmentée, trop isolée, trop accrochée à ses gloires d’un autre siècle, celle qu’on appelle encore la CEE n’a plus les moyens de ses ambitions face aux mastodontes qui se préparent déjà à la dépecer, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest. Au milieu de ce véritable patchwork de territoires qui s’ignorent les uns les autres,l’Allemagne reste encore le pays qui résiste et dont la monnaie, le Deutsche Mark, demeure une valeur sûre partout dans le monde. Une devise de référence, une industrie encore solide, une voix qui porte, l’Allemagne est alors un pays fort, en dépit de toute sa partie Est amputée par le Plan Marshall 40 ans plus tôt.

Mais c’est un pays qui s’étouffe au milieu d’une Europe frappée d’immobilisme, pour ne pas dire de nombrilisme. Et l’Allemagne craint de plier à son tour. Alors elle décide de réagir, de se rassembler d’abord, peu importe ce que cela coûtera, puis de s’associer avec quelques autres pays autour d’elle afin de grossir et d’imposer un nouveau joueur crédible dans la partie économique mondiale qui s’apprête à se jouer sans elle. L’euro sera la dernière pièce du puzzle pour donner l’illusion d’un bloc communautaire uni, et quoi de mieux que le Deutsche Mark (à raison de 2 DM pour 1 EUR) pour servir de noyau dur à cette nouvelle monnaie créée ex nihilo ?

L’euro a d’abord favorisé la compétitivité de l’économie allemande

Et la stratégie fut payante pour tout le monde. Du moins, les premières années. En particulier face aux États-Unis dont le dollar reste la première devise de référence dans le monde. Désormais, il faudra compter avec l’euro, et la parité « eurodol » va dès lors conditionner une bonne partie des humeurs de toutes les places financières mondiales.

Conséquence directe, la balance commerciale qui était jusqu’ici presque toujours favorable aux Américains commence à s’équilibrer au profit des Européens. Mais très vite on s’aperçoit que tous les pays de l’Union n’en bénéficient pas de la même façon. En clair, ceux qui étaient pauvres et peu compétitifs avant l’euro le restent tout autant, avec toutefois une devise supra-nationale qu’ils ne peuvent plus adapter à leur situation, condamnés à voir les investisseurs s’éloigner d’eux pour cause de monnaie trop forte au regard de leur offre commerciale. Au contraire, les pays qui étaient riches avant l’euro, le sont d’autant plus que, désormais, c’est tout un continent qui travaille à renforcer une devise parfaitement adaptée à leur économie. Et c’est bien l’Allemagne qui y gagne le plus, investissant massivement dans l’automatisation de son industrie manufacturière encore très active qui parvient alors à prospérer malgré ses coûts relativement élevés face à la concurrence chinoise, au point de devenir le moteur de l’économie européenne.

L’Europe devient un nouveau continent économique

D’autres comme la France auraient pu également profiter de cette aubaine, mais pour ne parler que de notre pays, celui-ci avait déjà entamé sa désindustrialisation pour se recentrer sur les activités d’ingénierie, de recherche et de développement des connaissances. Dans un contexte désormais mondialisé d’échanges commerciaux qui n’impliquent plus seulement des nations, mais des continents, chaque pays doit alors compter sur ce qui le distingue des autres pour espérer tirer son épingle du jeu. Un euro qui débute avec un léger déficit face au dollar incite alors les investisseurs à s’intéresser de plus près à ce nouveau « continent » économique. Ce qui était autrefois un kaléidoscope sillonné de frontières aussi économiques que physiques devient tout à coup un immense marché commun unifié et facile d’accès, où tout semble fait pour simplifier l’implantation, l’achat, l’import-export. Entre les années 1995 et 2005, les investisseurs ne s’y trompent pas et contribuent à renforcer l’euro au profit des pays les plus compétitifs… ou plus exactement ceux qui auront réussi à se spécialiser efficacement sur le plan commercial.

Clairement, avec le recul, on comprend que l’euro aura donc surtout profité à l’Allemagne, seul État dont la compétitivité avait su résister jusqu’alors, et aura même constitué une formidable occasion pour les Allemands de se débarrasser des autres pays européens qui auraient pu leur faire concurrence. Exit les pays du sud aux devises fragiles mais terriblement bon marché qui auraient pu séduire les investisseurs. Exit aussi la France dont le positionnement grandissant en matière d’expertise risquait de compromettre l’hégémonie industrielle germanique, surtout avec un franc pas véritablement menaçant quant à son poids économique mais terriblement inquiétant en raison de sa singulière stabilité internationale depuis des décennies.

La fin de l’euro pour aider la France à retrouver son attrait économique ?

Désormais, la France est un pays industriellement sinistré, qui n’attire plus que les investisseurs asiatiques ou du Moyen-Orient désireux d’acheter un bout de l’image historique d’un vieux pays comme ils achèteraient des tableaux de maîtres ou des meubles signés. Pendant ce temps, on continue à concentrer nos efforts sur la « production » de cerveaux, mais dans un environnement national de plus en plus médiocre (économiquement mais aussi politiquement), ces savoirs ne sont plus exploités correctement et nos plus brillants étudiants, nos meilleurs entrepreneurs, s’expatrient chaque année un peu plus, vidant la France son potentiel de compétitivité au profit d’autres pays qui savent en tirer avantage. En Allemagne, sur les 160 000 expatriés Français recensés, la moitié ont moins de 40 ans ayant bénéficié d’une formation supérieure ; urbains et très bien implantés dans le tissu économique local, ils font souvent partie de la classe sociale moyenne la plus aisée.

En guise de conclusion, peut-on supposer qu’un éventuel abandon de l’euro aurait des conséquences favorables sur la compétitivité française ? Difficile à dire sans prendre en compte tous les aspects politiques et stratégiques qui influent également sur la perception qu’ont les investisseurs vis-à-vis d’un pays. Pour autant, on sait que la diversité des monnaies permet le jeu normal de la compétitivité, et qu’en étant maître de sa politique monétaire, un pays peut attirer de nouveaux investisseurs.

Davantage d’investisseurs en France (et pas seulement pour racheter des clubs de foot ou des cépages bordelais), ce serait aussi plus d’emplois qualifiés, et donc la possibilité d’offrir de réelles perspectives aux jeunes diplômés de nos grandes écoles et de nos universités. C’est aussi enfin la remise en valeur de toutes les richesses de notre pays, non plus seulement au titre d’antiquités susceptibles d’être acquises par de riches émirs, mais surtout comme de véritables outils d’attractivité économique propres à renforcer l’image de la France auprès d’étrangers désireux de s’installer dans notre pays pour contribuer à sa richesse nationale.

Mais cela pourrait également très bien se faire en conservant l’euro comme devise nationale (voire supranationale), à condition de le relayer sur le plan local avec des monnaies complémentaires peut-être plus à même de soutenir des projets spécifiques ou innovants propres à la France et à ses territoires ; des projets souvent de long terme qui, pour la plupart, nécessitent une réappropriation par les citoyens, et surtout dont l’économie s’accommode mal des aspects fluctuants inhérents aux devises soumises aux marchés spéculatifs globaux.

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