Le digital labor : ce travail qui ne dit pas son nom

La liberté que porte le digital labor a un prix. Le secteur génère de la donnée, de la valeur, mais aussi du pouvoir et des inégalités qui ne peuvent pas se dissimuler derrière le bouclier de l’économie du partage.

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

Le digital labor : ce travail qui ne dit pas son nom
By: Chris PotterCC BY 2.0

Et si derrière l’internaute, se cachait un travailleur qui s’ignore ? Du travail consenti, parfois ignoré, mais qui génère de la valeur. C’est la thèse défendue par Antonio Casilli, sociologue à EHESS, et Dominique Cardon dans leur ouvrage Qu’est-ce que le Digital Labor ?.

Le digital labor : plus qu’un nouveau secteur, un changement de paradigme

Depuis plus de 10 ans, notre manière de comprendre et d’appréhender le travail a radicalement changé. Une prise de conscience relativement tardive, mais déterminante : tout usager d’un réseau social, produit de la valeur. Un service gracieux pour les grandes plateformes numériques. Le contenu que nous postons gratuitement peut faire l’objet d’une monétisation de la part des entreprises du web.

Et peu importe la nature de ce contenu, des moments privés les plus anodins, sans même mettre en avant une marque ou un produit. L’action génère de la valeur, elle peut être associée à du travail. Une démarche productive qui n’est pas encadrée par un contrat, mais par des conditions générales d’usages que nous ignorons le plus souvent ! Un travail qui sera également évalué non pas sur sa qualité, mais sur son rendement, en termes de vues et de partages.

Les réseaux sociaux sensés nous rapprocher de nos amis, de nos proches et de nos relations professionnelles deviennent, en fait, un nouvel espace de production, comme le rappelle Antonio Casilli dans ses travaux : « nous devons nous situer en dehors des lieux classiques de la production, pour voir apparaître ce travail. C’est en nous penchant sur les lieux de nos sociabilités ordinaires, sur nos interactions quotidiennes médiatisées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, que nous commençons à détecter des formes d’activités assimilables au travail parce que productrices de valeur, faisant l’objet d’un quelconque encadrement contractuel et soumises à des métriques de performance. 

Nous appelons digital labor la réduction de nos « liaisons numériques» à un moment du rapport de production, la subsomption du social sous le marchand dans le contexte de nos usages technologiques ».

Un travail discret et pernicieux qui s’immisce dans les micro-tâches du quotidien

L’auteur distingue toutefois le travail que nous pouvons réaliser chaque jour sur les réseaux sociaux, des plate-formes du travail qui peuvent donner lieu à une rémunération officielle, à l’image de sites comme le « Mechanical Turk » d’Amazon. Des micro-tâches payées quelques centimes comme, par exemple, la réorganisation d’une playlist. Des activités simples qui à terme, pourront être réalisées par des intelligences artificielles pilotées par le bon algorithme. Mais ce travail n’offre aucune forme de protection légale et ne génère pas de droits pour l’exécutant. Le faible niveau de rémunération participe, par ailleurs, à une logique de précarisation et de paupérisation de ces nouveaux travailleurs, comme le souligne l’auteur : « la notion de digital labor refuse de faire l’impasse sur les phénomènes de captation de la valeur par le capitalisme des plates-formes numériques, sur les dynamiques de récupération marchande des flux de générosité par les entreprises du Web, qui ont prospéré durant ces mêmes années en comptant sur la libéralité des utilisateurs et sur leur envie de participation. 

Il ne passe pas à côté des formes de paupérisation de toute une catégorie de producteurs de contenus multimédias, inscrits dans une relation de travail non rémunérée, éclipsée par la rhétorique de « l’envie de contribution ».

La frontière entre vie privée et professionnelle s’estompe, mais sommes-nous en mesure de déconnecter pour préserver notre champs de vie privée ?

La question s’est même invitée dans le débat. D’ici 2018, le droit à la déconnexion fera son entrée dans la négociation annuelle sur la qualité de vie au travail. La commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale a d’ailleurs adopté l’article du projet de loi Travail relatif au « droit à la déconnexion » des salariés. Les députés demandent la  mise en œuvre de cette mesure dès le 1er janvier 2017.

Un combat de chaque instant, d’autant plus complexe que la cible est difficile à cerner. Certains tentent de contourner le problème, par des pratiques hybrides que des sociologues décrivent comme le « playbor », contraction de « play », jouer et « labor » travail. « Le travail numérique s’insère dans les interstices de nos vies privées. Nous nous réveillons le matin et avant même d’avoir pris notre premier café, nous avons déjà vérifié nos emails, nous sommes déjà au bureau », s’amuse Antonio Casilli. Et la surenchère de capteurs du « quantified-self » va dans le même sens. Tout est mesuré, chiffré, du sommeil aux nombres de pas, à la fréquence cardiaque. De la donnée précieuse, de la valeur captée, susceptible d’être commercialisée. L’auteur dénonce également une forme d’injonction sociale de la part des géants Facebook et Airbnb. Une pression morale proche du jugement de valeur. Qui peut s’insurger contre les valeurs de partage, d’échange dont se revendiquent le crowdfunding ou le websocial, sans être taxé de technophobe ou de rétrograde ?

« L’approche est à contre-courant du consensus scientifique dans le débat intellectuel sur le Web social, et ceci engendre des confusions et des erreurs de jugement. Le digital labor se fait accuser tour à tour d’être une cabale néo-marxiste et une rumination quasi-technophobe contre les études qui glorifient la culture participative en ligne ».

Sommes-nous condamnés à rester des « hotposts », émetteur de notre propre information ?

Pour Antonio Casilli, il semblerait bien que oui. Mais la question est de savoir quelles informations nous souhaitons ou non partager. Nos déplacements, nos indicateurs de santé, sont autant d’indices sur notre mode de vie, qui intéressent particulièrement les assureurs, les banques et pourquoi pas nos employeurs ? Et cette information expose les usagers, jusqu’à générer de nouvelles formes de discrimination : un produit d’assurance sera plus cher pour le sédentaire fumeur que pour le sportif, par exemple.

Des secteurs plus exposés aux pressions du digital labor

Les professionnels de la communication et des médias en font les frais. Pourquoi payer ce que l’on peut avoir gratuitement ? Une dérive dont il est également question dans les travaux d’Antonio Casilli : « quel type de pression salariale s’exerce dans les secteurs les plus divers (journalisme, industries culturelles, transports, etc.) par la création d’une armée de réserve de « travailleurs qui s’ignorent », convaincus d’être plutôt des consommateurs, voire des bénéficiaires de services gratuits en ligne ? ». 

Là où certains voient de la précarité, d’autres constatent plus de flexibilité et de liberté. Une nouvelle forme de travail qui correspondrait davantage aux attentes de la génération Z, les 15-20 ans, qui boudent l’entreprise pour les valeurs négatives qui l’entourent: cadre rigide, hiérarchie pesante, créativité bridée etc.… La liberté, ou plutôt le sentiment de liberté que porte le digital labor a donc un prix. Le secteur génère de la donnée, de la valeur, mais aussi du pouvoir et des inégalités qui ne pourront pas éternellement se dissimuler derrière le bouclier moralisateur de l’économie du partage.

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