Brexit : le temps des regrets

Brexit- By: Jolene Faber - CC BY 2.0

Regrets du côté des Anglais et anxiété générale risquent de pousser d’autres pays à faire des choix hasardeux.

Par Nathalie MP.

Brexit- By: Jolene FaberCC BY 2.0

Nous, les Européens, venons probablement de vivre l’événement pacifique le plus incroyable et le plus bouleversant que nous ayons connu depuis bien longtemps dans notre histoire, depuis la signature du traité de Rome qui donnait forme à la CEE en 1957, en fait. En se prononçant à 51,9 % en faveur du Brexit, c’est-à-dire pour une sortie de l’Union européenne, les citoyens britanniques tournent le dos à un projet inédit, exaltant, prodigieux, mais pas sans défaut, de presque 60 ans, déclenchant chez les autres pays membres un sentiment d’échec mêlé du besoin de resserrer les rangs pour se conforter dans l’idée européenne et de la nécessaire introspection pour analyser ce qui cloche et qui pousse ainsi un grand pays, parmi les moins contraints au sein de l’Union, à la quitter aussi radicalement.

David Cameron a pris un risque avec le référendum britannique

S’il y a une image véritablement élégante et réconfortante à garder de ce Brexit, c’est pour moi celle de David Cameron, premier ministre britannique, donnant sa démission devant la porte du 10 Downing Street dès le lendemain du vote (photo de couverture). Bien que brillamment reconduit dans ses fonctions lors des élections générales de mai 2015, bien qu’artisan d’une belle récupération économique (et libérale dans de multiples aspects) de son pays après la crise de 2008, il tire aujourd’hui les conséquences du résultat du référendum qu’il a lui-même proposé. Il a en effet toujours plaidé pour le maintien dans l’Union européenne et pensait parvenir à faire triompher son point de vue.

Il sera facile d’objecter que sa proposition (faite en 2013) de soumettre le Brexit au vote après les élections de 2015 n’était pas dénuée d’un certain calcul politique destiné à renforcer sa position au sein du parti conservateur, très partagé sur la question de l’UE. Il sera également facile de dire qu’il n’y a pas lieu de s’extasier vu qu’il est parfaitement normal de partir en cas d’échec. Il n’en reste pas moins qu’il a pris un vrai risque politique pour lui-même sans aucune obligation légale de le faire, qu’il a lié son avenir personnel à celui de son pays et qu’il s’aligne maintenant sans circonvolutions oiseuses sur la décision populaire. C’est héroïque, surtout vu de France.

Zone de turbulence annoncée suite au Brexit

Dans ses institutions, l’Union européenne a prévu qu’un pays puisse la quitter de façon volontaire et unilatérale, sans avoir à apporter de justification. La procédure de retrait est détaillée dans l’article 50 du traité de Lisbonne de 2009. Elle se met en marche lorsque le pays membre qui souhaite quitter l’Union en fait la demande auprès du Conseil européen (sommet des chefs d’État ou de gouvernement des pays membres). S’ensuit une négociation de sortie qui peut prendre quelques mois sans excéder deux ans (sauf accord spécial pris à l’unanimité). Notons aussi, on ne sait jamais, que le Traité de Lisbonne inclut même la possibilité de ré-intégrer l’UE après l’avoir quittée, en suivant à nouveau la procédure normale d’adhésion.

Le vote a donc eu lieu et s’est conclu sur une demande effective de Brexit. Les caractéristiques géographiques ou démographiques de ce scrutin expliquées dans l’article récent sur Boris Johnson, ancien maire de Londres et figure de proue du « Leave »(quitter), se sont confirmées dans les urnes : le Brexiters sont plutôt anglais, plutôt âgés et plutôt ruraux.

De ce fait, dès l’annonce des résultats, le Royaume-Uni est entré dans une zone de turbulence politique et territoriale. Les Écossais, largement favorables au maintien dans l’UE (à 63 %) se sentent pousser des ailes pour remettre leur indépendance sur le tapis. Un premier référendum tenu à l’automne 2014 avait donné la victoire au maintien dans le Royaume, mais la décision de Brexit change la donne. Le gouvernement écossais planche donc sur une loi autorisant un second référendum d’indépendance et se prépare pour des discussions avec l’UE.

Chez les Irlandais du Nord, même type de remous. Le vote de maintien dans l’UE y a été majoritaire (56 %) et fait dire aux partisans du rattachement avec la République d’Irlande que le Royaume-Uni a, de fait, abandonné toute idée de représenter les habitants d’Irlande du Nord. Il se trouve que la frontière de 500 km qui sépare le Royaume-Uni de la République d’Irlande serait la seule frontière terrestre entre l’UE et le RU (à part le kilomètre entre l’Espagne et Gibraltar) une fois le Brexit consommé. Les Irlandais du Nord craignent le rétablissement des check-points qui prévalaient avant la paix avec l’Angleterre, ainsi que des complications dans leurs relations économiques fructueuses avec leur voisins irlandais du sud.

Sur le plan économique, les conséquences concrètes sont pour l’instant mal appréhendées. On a pu constater que la Livre sterling a beaucoup baissé par rapport à l’Euro et au Dollar, de même que les bourses mondiales, mais on sait aussi que ce type de marché a une tendance récurrente à sur-réagir fortement aux événements politiques et aux annonces des gouvernement, d’autant que les opérateurs anticipaient plutôt la victoire du maintien dans l’Union. Surtout, comme première conséquence désagréable, on a rapidement appris que plusieurs grandes entreprises (Morgan Stanley, Deutsche Bank) envisagent de déplacer leurs implantations londoniennes à Dublin ou Francfort.

Une période d’incertitude économique

En revanche, ce qui est maintenant certain, c’est que les arguments développés pendant la campagne sur les impacts positifs du Brexit pour l’économie britannique étaient largement plus tournés vers le racolage facile que vers une analyse coûts / bénéfices sans concession. Les partisans du maintien n’étaient certes pas en reste de prédictions inquiétantes en cas de sortie (isolement, ralentissement économique, baisse du PIB de 14 %…), mais c’est devenu relativement sans objet maintenant que la sortie est actée et que tout montre qu’elle sera beaucoup plus compliquée qu’on l’imaginait, notamment parce qu’elle ouvre une période d’incertitude qui pourrait durer deux ans, le temps des négociations avec l’UE.

Brexit le temps des regrets-https://leblogdenathaliemp.com/2016/06/26/sic-brexit-gloria-mundi/
Brexit le temps des regrets-https://leblogdenathaliemp.com/2016/06/26/sic-brexit-gloria-mundi/

Alors que la contribution nette du Royaume-Uni à l’UE, c’est-à-dire ce qu’il verse diminué de ce qu’il reçoit, notamment au titre de la politique agricole commune, est d’environ 5 milliards d’euros (voir graphique ci-contre sur le budget 2014 extrait du Figaro), le camp du Brexit a fait campagne sur la somme de 350 millions de livres par semaine, soit 18 milliards de livres par an soit environ 22 milliards d’euros par an. Ce n’est plus de l’approximation, c’est du grand n’importe quoi. Et l’idée géniale communiquée aux Britanniques sur la reprise de contrôle de cette manne largement inexistante, c’était de l’affecter au NHS (National Health Service, équivalent de notre système de santé) dans la plus pure tradition socialiste. Nigel Farage, leader de l’UKIP, parti de droite nationaliste partisan du Brexit, explique dorénavant que c’était une erreur, que ce n’était pas lui, que bref, oublions tout ça, on trouvera bien à dépenser nos 10 milliards (encore un autre chiffre) !

Des Brexiters aux Bregretters

Le plus amusant, c’est qu’un nombre non négligeable d’électeurs qui ont voté pour le Brexit disent maintenant regretter leur vote. Ils ont été immédiatement baptisés : ce ne sont plus des Brexiters, ce sont des Bregretters. À lire leurs arguments, on leur aurait caché les mauvaises conséquences économiques possibles ! La chute de la livre sterling leur fait froid dans le dos, et de toute façon, ils ne voulaient pas la sortie, ils voulaient juste que le maintien dans l’UE l’emporte de peu pour ne pas donner un chèque en blanc aux institutions européennes.

Tragique erreur, cette idée de voter non pas pour ce que l’on souhaite vraiment ou contre ce que l’on déteste vraiment, mais pour donner une « leçon ». On se réveille et à force de « leçons » tout s’est passé à l’inverse de ce que l’on souhaitait. (À garder en tête avant de voter Le Pen pour donner une « leçon » à Pierre ou Paul). Eh bien, désolée pour vous les amis, c’est dommage, mais c’est fait.

Encore plus curieux, et qui tend à confirmer que pas mal d’électeurs se sont montrés un tantinet étourdis sur ce coup pourtant énorme pour l’avenir du Royaume-Uni et de l’UE en général, il semblerait qu’après avoir voté, ils soient rentrés chez eux et se soient mis à chercher des renseignements sur le Brexit sur internet. Google a constaté un pic des demandes « Que se passera-t-il si on quitte l’UE ? » après le scrutin.

Comme les Brexiters représentent quand même plus de 17 millions de personnes, on peut supposer que dans leur grande majorité ils ont voté avec sérieux en leur âme et conscience. Il est donc intéressant de s’intéresser aux raisons qui les ont amenés à choisir de quitter l’UE. Selon Sophie Pedder, qui dirige le bureau de l’hebdomadaire The Economist à Paris, la première motivation est celle du contrôle des frontières contre l’immigration. Les questions de bénéfices économiques n’ont eu qu’un faible impact d’autant que les études produites à l’occasion n’étaient ni sérieuses ni véritablement crédibles (comme vu plus haut). Les questions réglementaires, normes etc… sont quasi inexistantes dans la décision.

Quel Boris Johnson en France ?

Il n’est donc pas du tout étonnant d’entendre Marine Le Pen appeler à un référendum sur le Frexit (sortie de la France de l’UE) dans la foulée de la victoire du Brexit. Même si elle appelle cela la victoire de la liberté (mot galvaudé, mis à toutes les sauces, surtout quand il s’agit de la limiter), il faut bien voir que dans le cadre de son programme politique et économique particulièrement dirigiste qui prône la fermeture des frontières et le refus de l’immigration, il ne s’agit nullement de chercher à réveiller le libéral qui est en nous, mais de promouvoir une société fermée, bien repliée au chaud sur sa glorieuse histoire, mais hostile à tout apport extérieur (à part celui de la Russie). Quant à la souveraineté monétaire retrouvée, il s’agit simplement de pouvoir faire marcher la planche à billets en toute tranquillité. Appauvrissement garanti.

Selon moi, il est naturel qu’un pays souhaite pouvoir adapter sa politique migratoire à ses possibilités économiques et géographiques, et il est également logique et naturel d’y mettre comme condition d’entrée le respect absolu de notre Constitution et de nos lois. Ce n’est évidemment pas l’équipe au pouvoir en France qui rendra cela possible, empêtrée qu’elle est dans ses petits arrangements à but électoral.

Mais ce qui est absolument certain, c’est que la demande pour un Brexit ou un Frexit etc. est aiguillé avant tout par le refus de l’étranger. Dans ce cadre, les libéraux qui sont prêts à balancer l’UE parce qu’elle n’est pas la représentation parfaite des théories libérales sont malheureusement aussi les « alliés objectifs » de la société fermée proposée par les partis nationalistes d’extrême droite ou d’extrême gauche. L’inverse de ce qu’ils souhaitent.

Il est évidemment aisé de montrer que l’UE telle qu’elle fonctionne actuellement est loin de former l’idéal parfait du libéral. Sous la volonté d’harmoniser les normes dans le but de faciliter les échanges entre les pays membres, elle a fini par faire des normes une fin en soi qui pèsent lourdement sur certaines activités économiques, notamment l’agriculture dans le cadre de la PAC. Le fonctionnement des institutions parait opaque et pas assez démocratique. La Commission, non élue, semble prendre toutes les décisions sans consulter ni les peuples ni les gouvernements.

Après le Brexit, de nombreuses personnalités politiques se sont exprimées pour expliquer qu’il fallait rendre l’UE plus attractive et ont parlé d’accélérer « l’intégration » ou « l’approfondissement » des relations. Il serait dommage de réparer le mal d’une Union trop pointilleuse par encore plus de réglementation et d’ingérence inutile. Il me semble que si l’on veut réveiller l’Union européenne, si précieuse pour la paix, il faudra d’abord lui faire prendre du recul sur ses missions : oui, au pacte de stabilité qui garantit l’orthodoxie monétaire. Oui à une certaine harmonisation des normes pour faciliter la circulation des marchandises, des personnes, des étudiants etc… Non à la bureaucratie et au délire normatif jamais assouvi décidé dans le cénacle fermé de fonctionnaires sans prise avec le réel. Oui à des pays libéraux dans une Europe libérale.

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