Brexit : les conservateurs se divisent sur l’Europe [Replay]

Le Brexit divise le parti conservateur anglais : un entretien pour mieux comprendre avec Laetitia Strauch-Bonart, auteur de Vous avez dit conservateur ? aux éditions du Cerf.

LSB
Laetitia Strauch-Bonart copyright Hannah Assouline/Éditions du Cerf.

La campagne pour le Brexit divise l’opinion publique britannique, et en particulier les formations politiques qui font vivre le débat public du pays. À droite, le parti conservateur est en pleine tourmente, entre son leader David Cameron, qui tâchera de convaincre ses concitoyens de rester dans l’Union Européenne, et une fraction eurosceptique du parti, incarnée par Boris Johnson l’ancien maire de Londres, qui peut compter sur l’impopularité de Bruxelles pour sa propre campagne. À la droite du parti conservateur, UKIP promet également de s’appuyer sur la crise des migrants et ses effets à Calais pour affaiblir le camp europhile.

Contrepoints a interrogé Laetitia Strauch-Bonart, spécialiste du conservatisme anglais et auteur de Vous avez dit conservateur ? Précis d’une infirmité française aux éditions du Cerf. Laetitia Strauch-Bonart est essayiste et chercheur en histoire. Ancienne élève de l’École normale supérieure d’Ulm et de Sciences-Po Paris, actuellement en PhD en histoire à la Queen Mary University de Londres, elle est également contributrice au Point et au magazine britannique Standpoint.

Contrepoints : Philip Johnston, du Daily Telegraph, a estimé que la question européenne au sein du Parti conservateur avait en quelque sorte enclenché une « guerre civile ». La fracture entre partisans et opposants au Brexit est-elle si profonde ? Y a-t-il une guerre culturelle au sein même du parti conservateur ?

Laetitia Strauch-Bonart : Je dirais plutôt que la question européenne a « réenclenché » une guerre civile présente de longue date entre europhiles et eurosceptiques au sein du Parti. La question de l’Europe divise les Conservateurs depuis l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté européenne en 1973. Elle a causé indirectement la chute de Thatcher et a rendu le mandat de Major très compliqué. Un tournant s’est produit à la fin des années 1980 : alors que Thatcher avait jusque-là maintenu avec l’Europe une relation certes tendue mais viable, son discours de Bruges de 1988 a laissé entrevoir un scepticisme conservateur grandissant à l’égard de la centralisation des pouvoirs à Bruxelles et la création d’une sorte de super-État.

La question de l’UE explique aussi, partiellement, la défaite des Conservateurs en 1997 : le gouvernement Major s’est tant empêtré dans le sujet que les Conservateurs ont un peu perdu le fil des autres préoccupations des Britanniques. Tony Blair a donc raflé la mise ! De fait la traversée du désert des Conservateurs, jusqu’en 2010, les a forcés à mettre de côté leurs divergences sur l’Europe et à construire un programme fondé sur ce qui les unissait – une vision économique et sociale responsable.

La réapparition de la division historique des Conservateurs sur l’UE, aujourd’hui, est donc un peu comme la maladie du succès : un an après avoir gagné les élections, débarrassés de leur coalition avec les Lib-Dem, face à un Parti travailliste qu’ils considèrent à tort comme affaibli, les Conservateurs n’ont plus en face d’eux les aiguillons habituels qui les forçaient à rester groupés.

Cette fracture me semble assez profonde – même si de nouveaux événements pourraient non pas la refermer mais la faire oublier, comme dans le passé. Le terme de « guerre culturelle » est peut-être trop fort, mais en effet, il en va de deux cultures politiques différentes. Il faut cependant garder à l’esprit qu’à l’origine aucun Conservateur, même europhile, n’aime l’Europe comme certains l’aiment sur le Continent. Car pour ces Conservateurs-là, le Royaume-Uni garde une place à part dans l’UE, celle d’un partenaire de commerce plus qu’un partenaire de vision.

Ensuite, les Conservateurs europhiles se placent dans la continuité de Harold Macmillan et Edward Heath, anciens Premiers ministres : pour eux, l’UE est un outil de prospérité économique et de sécurité. En face, les eurosceptiques sont de plusieurs sortes : certains sont des partisans du libre-marché qui estiment que l’UE freine la liberté économique ; d’autres, moins nombreux, sont au contraire plus protectionnistes ; d’autres enfin s’inquiètent du délitement de la souveraineté nationale, au sens du mécanisme de décision et de responsabilité fondé sur le consentement d’un peuple.

La plupart n’auraient rien contre le fait qu’un RU sorti de l’UE prenne les mêmes décisions qu’aujourd’hui, notamment sur l’immigration et le libre-échange ; ce qui les gêne, c’est le sentiment que ces décisions sont imposées par une entité politique non légitime.

Deux visions du conservatisme sont donc présentes. D’un côté, les Conservateurs europhiles se disent pragmatiques : ils acceptent le partage de la souveraineté et la focalisation du RU sur l’UE comme la nouvelle donne contemporaine. Les eurosceptiques considèrent au contraire le partage de la souveraineté comme une aberration, et rêvent à une alliance fructueuse avec les États-Unis et le Commonwealth.

Conséquence, aujourd’hui, les débats entre les deux camps, à l’intérieur du Parti, prennent parfois une tournure fratricide. Ce qui est inquiétant, c’est la conséquence de ce conflit pour la suite : que se passera-t-il le lendemain du référendum ? « Back to normal », ou bien la lutte aura-t-elle laissé des traces durables ?

En France, la plupart des eurosceptiques se retrouve contre l’Union Européenne dans un discours à tonalité anti-libérale. Ce qui ne passe pas, c’est, pour reprendre l’expression de Thesmar et Landier, ce « grand méchant marché » (unique) qui met en danger la préférence française pour les services publiques et un État omniprésent. Il semblerait que la critique des conservateurs soit plus politique, plus centrée sur la souveraineté du parlement. Ukip n’est-il pas en train de changer la donne et d’attirer le conservatisme vers des terres plus populistes ? L’insécurité culturelle, le sentiment de perte de l’identité nationale ne sont-ils pas en train de teinter le débat public outre-manche d’un nationalisme éloigné de la modération tory ?

Il est assez frappant de voir que l’hostilité des Conservateurs britanniques à l’égard de l’UE a des causes quasiment contraires à celles de l’hostilité française, en tout cas du point de vue économique. D’où parfois un certain malentendu sur le Continent concernant les Brexiteurs, qui peuvent être très libéraux, voire libertariens. Les libéraux, en France, voient l’UE comme un des rares moyens de rendre la France plus libérale ; au RU, le pays du libre-marché, l’UE est perçue au contraire comme beaucoup moins pure – protectionniste et obsédée par des régulations inutiles.

L’UE est aussi considérée comme une nouvelle couche de bureaucratie, alors que les Conservateurs s’obstinent à réduire l’importance de leur propre État chez eux ! Ensuite, quand ils ne sont pas de fervents partisans du libre-marché, les Brexiteurs Conservateurs sont en effet des défenseurs acharnés de la souveraineté de leur Parlement. Ce qui est intéressant, c’est la façon dont ces deux catégories se recoupent : certains Brexiteurs libéraux sont aussi les premiers défenseurs de la souveraineté de leur Parlement : car la souveraineté, au RU, ne signifie pas le « souverainisme » auquel nous sommes habitués en France, un souverainisme en grande partie illibéral, mais tous le contraire !

L’immigration vient compliquer l’équation : les Brexiteurs les plus libéraux ne veulent pas contrôler l’immigration en soi mais refusent que l’UE en fixe les règles. Certains, au contraire, seront très libéraux sur les échanges marchands, mais pas pour la circulation des personnes, car ils estiment que les conséquences de cette dernière ont un impact différent et trop négatif.

Il faut cependant distinguer deux formes d’appel à la souveraineté : celui des défenseurs du libre-échange, fait de certains Conservateurs mais aussi d’une partie de UKIP, et celui de militants qui s’intéressent davantage à la souveraineté comme outil de protection. En effet, ces derniers sont nombreux parmi UKIP. Ils s’inquiètent essentiellement de l’immigration peu qualifiée, qui, disent-ils, fait baisser les salaires, et pèse sur les infrastructures. Et c’est là que tout se complique, car les études économiques divergent sur ce point ! La question de la « culture » est en revanche marginale.

Tout d’abord, les Britanniques ne parlent pas d’ « insécurité culturelle » ou d’ « identité nationale » comme nous le faisons. C’est peut-être parce que leur confiance dans leur identité est plus forte que la nôtre. Si une certaine méfiance existe à l’égard des personnes issues de l’immigration, elle s’exprime davantage vis-à-vis de certains musulmans dont le mode de vie parfois très traditionnel entre en contradiction avec les mœurs britanniques. Mais cela n’a rien à voir avec l’immigration intra-européenne, qui elle est majoritairement issue des pays de l’Est – même si malheureusement, certains médias entretiennent la confusion.

L’insécurité des Britanniques par rapport à l’UE, si elle existe, est donc surtout économique. Mais je ne parlerais pas de populisme – le terme donne l’impression que les revendications populaires n’ont pas leur place – mais d’une rencontre entre des partis – les Conservateurs et UKIP – et certaines inquiétudes. La seule question est de savoir comment répondre à ces inquiétudes. Or UKIP et certains tabloïds, parfois même certains Conservateurs, n’hésitent pas à diffuser des contre-vérités sur l’UE – notamment sur ses conséquences économiques et migratoires. C’est cela qui, selon moi, s’éloigne de la modération Tory et du nécessaire respect des faits.

David Cameron semble faire campagne pour l’Europe à contrecœur, et face à lui, se dresse la figure léonine de Boris Johnson, l’ancien maire de Londres. Peut-on déceler de grandes différences idéologiques entre le Premier ministre et ce dernier ? Johnson ambitionne-t-il de devenir Premier ministre ? Quelles sont ses chances ?  

Vous voyez juste ! Cameron, au fond, aussi bien par sa famille que son mariage, est presque un Tory à l’ancienne. Mais pour se rendre aimable et accessible, il a choisi depuis longtemps de faire et dire ce qu’il pensait être le plus acceptable à une opinion qui s’est souvent méfiée des Conservateurs. Or ce malaise se voit. Ceux qui le connaissent affirment qu’il n’a aucune affinité réelle avec l’UE, encore moins avec un quelconque « idéal européen ». Mais il préfère se conformer à certaines attentes, d’où sa position actuelle. En revanche, il a sincèrement peur des conséquences du Brexit.

Préférer la prudence au bouleversement, c’est aussi une forme de conservatisme ! Malheureusement, Boris Johnson n’est pas plus sincère que Cameron, je pense même qu’il l’est moins. Sa posture est à la fois séduisante et plaisante, et il dégage beaucoup plus d’énergie, dans cette campagne, que Cameron. Mais la plupart des commentateurs estiment que le choix de Boris Johnson pour le Brexit n’a rien de sincère, et qu’il aurait pu tout aussi bien choisir le camp adverse si cela avait servi ses ambitions. D’où la réaction de Cameron à son égard, qui  n’a pas caché sa grande déception, voire sa colère.

Boris Johnson a choisi le Brexit car il veut devenir Premier ministre – personne n’en doute. Étonnamment, on oublie souvent un autre personnage dans le drame, Michael Gove, l’ancien ministre de l’Éducation à l’origine de l’excellente politique des free schools et désormais ministre de la Justice. À mon sens, c’est un sincère eurosceptique, qui a certes pris un certain temps à se décider, mais qui l’a fait en conscience. Il est la colonne vertébrale intellectuelle du mouvement, et un sérieux concurrent pour Boris Johnson.

Mais les pronostics varient : si les sympathisants conservateurs le considèrent désormais comme le plus susceptible de succéder à David Cameron à la tête du parti, les paris placent Boris Johnson en tête, suivi d’Osborne, europhile et dauphin de Cameron, et de Gove.

Si le Brexit échoue en juin, ce qui est le plus probable, Cameron restera sans doute Premier ministre. Mais la contestation du leadership ne tardera pas. Elle viendra soit du pôle eurosceptique, soit d’Osborne. Mais Osborne s’est fortement décrédibilisé lors du dernier budget, en voulant augmenter les crédits d’impôts pour les plus riches tout en supprimant certaines allocations pour les handicapés…

Derrière les positions idéologiques des politiques sur Brexit, on devine le débat d’idées nourri par un conservatisme anglais toujours vivant et pleinement en accord avec le libéralisme politique. Vous venez de publier aux éditions du Cerf une enquête sur le conservatisme en France, qui semble surtout se caractériser par son inexistence : qu’est-ce qui manque à la France pour qu’existe un tel débat ? En d’autres termes, pourquoi n’y a-t-il pas de conservatisme éclairé en France ?

Vous me posez la question qui m’obsède depuis quelques années, et à laquelle je tente de répondre dans Vous avez dit conservateur ? J’y montre en effet que le conservatisme français est autant orphelin que stérile, pour plusieurs raisons. La première est historique : la Révolution française est un moment intransigeant : des deux côtés, on se refuse au compromis. Résultat, ceux qui s’opposaient à la Révolution, les contre-révolutionnaires, que l’on a appelé « réactionnaires », se sont réfugiés dans une opposition frontale et délétère.

Alors qu’en Grande-Bretagne les royalistes (les Tories) ont accepté progressivement les compromis de la monarchie parlementaire, les royalistes français, pendant longtemps, n’en eurent que faire. Et ce conflit plus ou moins larvé, en France, a duré jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, où certains se réjouissaient encore que l’ennemi permette à la France de se débarrasser d’un parlementarisme frelaté. Pire, l’opposition à la démocratie – à la République en l’occurrence – a pu prendre les traits les plus détestables, ceux de Maurras et de l’antisémitisme.

En réalité, les réactionnaires historiques ont refusé de se transformer en conservateurs de bon aloi, en accord avec les principes du libéralisme politique. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que les défenseurs de la démocratie se méfient de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à sa remise en question « conservatrice », même lorsqu’elle était nécessaire et intelligente, et à ce que la droite française modérée cherche à se distinguer le plus possible de ce courant réactionnaire ?

Mais ensuite ? Pourquoi rien ne s’est-il passé après la Seconde Guerre ? On ne peut nier tout d’abord que la droite a brillé (et brille encore) par sa lâcheté, incapable d’assumer sa composante conservatrice, même quand la « réaction » devenait un lointain souvenir. Ensuite, le gaullisme a joué le rôle d’un conservatisme de substitution, non pas par son approche du pouvoir, car il était dirigiste et pas vraiment libéral au plan économique, mais par sa recherche d’équilibre entre modernité et tradition et son amour de la nation.

Plus fondamentalement, enfin, la conception de la liberté, en France, n’aide pas à introduire les belles nuances conservatrices.  Alors que les Britanniques sont fiers des « libertés à l’anglaise », enracinées, concrètes, élaborées avec le temps, les révolutionnaires français ont pensé que la table rase créerait la liberté d’un coup d’un seul.

Ce qui est faux ! Mais cela a forgé notre imaginaire national depuis plus de deux siècles : tout ce qui est ancré et historique, en France, est l’objet de soupçon. Tout ce qui est universel et abstrait, même impraticable, objet d’adoration. Le conservatisme, qui se place dans la première perspective, part donc avec un sérieux handicap !

Tout ceci explique pourquoi il est difficile, en France aujourd’hui, de réhabiliter – ou d’habiliter tout court – le conservatisme, mais aussi de convaincre qu’un conservatisme libéral – politique comme économique – est possible. Dès lors, les conservateurs non libéraux et les libéraux non conservateurs se regardent en chiens de faïence, ce qui est regrettable, car leur alliance permettrait à une droite modérée et substantielle d’exister, comme c’est le cas en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Cette configuration ne changera pas en un jour, peut-être pas en un siècle non plus, mais je ne désespère pas que lentement, elle se transforme…