L’impossible « communauté internationale »

Est-il possible de forger une « communauté internationale » et surtout autour de quelles valeurs, de quels projets ? La réponse de Hubert Védrine à travers sont dernier essai.

Par Jean Sénié.
Un article de Trop Libre

Hubert Védrine Le Monde au défiDans un court essai d’une centaine de pages, Hubert Védrine répond à une question apparemment simple et qui, pourtant, soulève d’innombrables enjeux. Il cherche à savoir si le vocable « communauté internationale » a une existence réelle ou s’il n’est qu’un artifice utilisé dans le langage courant, sans fondement aucun. Le cas échéant, serait-il possible de forger cette « communauté » et surtout autour de quelles valeurs, de quels projets ?

Cette question, simple de prime abord, invite l’auteur à revenir sur l’histoire de l’élaboration de cette expression, en la mettant toujours en parallèle avec les réalités des relations internationales. Plutôt que de décrire ce à quoi il aspire, l’ancien ministre des Affaires étrangères propose toujours une vision sinon froide, du moins la plus objective possible.

Loin de toute idéalisation, il expose les différentes représentations internationales de ce qu’une communauté pourrait représenter avant de proposer sa solution pour favoriser l’émergence d’une « communauté internationale ».

À chaque puissance sa « communauté internationale »

Si le préambule de la Charte de l’Organisation des Nations-Unies évoque avec enthousiasme l’existence d’une « communauté internationale », l’auteur démonte cependant implacablement les arguments des thuriféraires de cette idée. Elle n’aurait d’existence que pour les 170 000 fonctionnaires qui travaillent dans les organisations internationales et pour certains métiers, comme ceux des scientifiques, des marchands et galéristes ou encore des membres d’Organisations Non Gouvernementales. Le reste ne serait qu’une expression figée, employée principalement dans les médias et les discours lénifiants sur la situation mondiale.

Refusant de faire sienne cette langue de bois internationale, Hubert Védrine dénonce un Occident paralysé depuis la disparition de l’URSS en 1991, entre mauvaise conscience post-coloniale et bonne volonté humanitaire, ultime avatar d’une prétendue mission à vocation universelle. Pourtant, la « communauté internationale » ne se fait, et ne se fera pas, autour des valeurs occidentales.

Contrairement à ce que certains pourraient penser, la diffusion du globish et une toute relative uniformisation des modes de consommation ne constituent pas des facteurs suffisants pour parler de « communauté ». L’auteur montre, en quelques pages bien senties, ce que la formule « communauté internationale » signifie pour les Russes, pour les Chinois, pour les Japonais, pour le monde musulman. Or, le constat qu’il dresse est que ces différentes conceptions rendent impossible la perspective d’un accord autour d’une même idée de « communauté internationale ».

L’auteur se défend de faire preuve de cynisme et il a raison sur ce point. À cet égard, le dialogue impératif avec la Russie, qu’il appelle de ses vœux, apparaît comme une preuve de bon sens. Il refuse simplement de se laisser aller à un utopisme béat qui verrait en chaque réunion du conseil de sécurité l’apparition imminente de la communauté tant désirée.

Plutôt que de se limiter à entonner des prophéties en les espérant auto-réalisatrices, l’auteur se livre à un exercice de prospective pour montrer qu’en dépit de possibles rapprochements partiels, l’émergence d’une « communauté internationale » sous l’effet d’une conjecture géopolitique est hautement improbable.

La « communauté internationale » sera écologique ou ne sera pas

Pour Hubert Védrine, la solution de la quadrature du cercle réside dans la perspective d’accords internationaux autour des questions écologiques. Elles sont les seules à même de fonder le sentiment d’une appartenance à une même communauté et d’entraîner l’apparition de modes de vie partagés. Précisons sur le champ qu’il ne s’agit pas pour l’ancien ministre de concevoir l’écologie sur le mode punitif mais au contraire comme une forme de prise de conscience. Il note à ce propos le geste important du pape François avec la publication de l’encyclique Laudato Si.

L’« écologisation », soit la mise en place progressive d’une société fondée sur l’écologie, est, bien davantage que les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, le vecteur de formation d’une « communauté internationale ». L’auteur n’est pas naïf au point de croire que l’écologie résoudra toutes les questions, mais elle permettra la création d’un espace public renouvelé où seront ensuite débattus les problèmes. Le titre de l’ouvrage prend alors tout son sens avec ce face-à-face entre le monde et le défi écologique qui l’attend.

Si la réflexion alerte de l’auteur montre bien les impasses de la construction purement politique d’une communauté internationale, et a fortiori de la construction européenne, et on ne peut qu’applaudir ce refus du constructivisme — il n’en demeure pas moins que, à l’instar de tant d’autres, ces condamnations de la mondialisation peuvent sembler hâtives. Résumant la mondialisation à la dérégulation financière et aux dérives d’un capitalisme hautement spéculatif – qu’il ne s’agit pas de nier – il passe à côté des interconnexions croissantes qui émergent aujourd’hui. La prise de conscience d’habiter le monde n’est pas uniquement le résultat d’une aspiration écologique, le sentiment de partager le même air.

De même, si le marché mondial ne fait pas apparaître de « communauté internationale » (mais est-ce là son but ?) il n’en est pas moins le moyen indispensable de son émergence. Par exemple, plutôt que d’opposer les deux, ce que ne fait d’ailleurs pas l’ancien secrétaire général de l’Élysée, il faut davantage les penser comme intégrés, en réfléchissant à l’échelle globale pour faire vivre les sept milliards d’habitants sur Terre et les quasi dix milliards qui seront sur le globe en 2050. Ainsi, si l’ouvrage intéresse par sa déconstruction de l’expression toute faite « communauté internationale », il laisse la question qu’il a posée en suspens.

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