Civictech : l’engagement citoyen high-tech

CivicTech : une belle initiative à la croisée de la technologie et du civisme qui devrait jouer un rôle de multiplicateur d’efficacité pour nombre d’associations.

Par Sébastien Laye.

Il suffit d’ouvrir n’importe quel ouvrage de philosophie politique ou d’histoire des idées politiques pour faire face à un problème récurrent, qui déjà occupe les esprits des philosophes dans la cité athénienne : celui de la représentativité politique.

Des rêves rousseauistes de démocratie directe aux critiques lancinantes contre le manque de légitimité de nos élites politiques, nous avons du pourtant nous résigner à accepter le caractère imparfait des processus démocratiques. Aujourd’hui cependant, un vent nouveau semble souffler en France, avec les initiatives d’Alexandre Jardin, de la Primaire des Français, ou de laprimaire.org. Des personnalités politiques, comme François Fillon, tentent les premiers meetings 2.0 avec dialogue en direct sur leurs propositions ; des personnalités entrepreneuriales, comme Émile Servan-Schreiber, n’hésitent plus à investir le champ politique avec de nouvelles technologies.

Démocratie rêvée

Le rêve d’une démocratie accomplie, plus directe, désintermédiée (uberisée dirons certains obsédés par ce nouveau qualificatif), n’a jamais été aussi proche. Il n’est possible que par la conjonction de trois éléments.

Le premier est l’entregent de citoyens qui sont bien décidés à ne plus laisser la caste politique monopoliser la Res Publica, la chose publique (à cet égard, il faut rendre hommage à Alexandre Jardin pour avoir sorti le politique du marché de la promesse au profit de celui de l’action).

Le second est le lent déclin de la France et de son économie, qui n’est pas enrayé par une classe politique monolithique. Cette dernière n’est constituée que de deux profils : soit des politiciens de carrière, souvent élus locaux et peu au fait des réalités de la mondialisation et de l’entreprise, soit des technocrates qui, de droit divin énarchique, sont membres de gouvernements ; Emmanuel Macron à cet égard n’est que le énième avatar d’une lignée d’Inspecteur des Finances en politique, très similaire dans son parcours à un Alain Juppé au même âge.

Être plus proche des Français

L’espoir des mouvements civils est de faire émerger des personnalités au parcours plus proche de celui des Français, ayant prouvé leur capacité d’action, et donc mieux à même de sortir le pays de l’ornière : à situation exceptionnelle, leaders exceptionnels, ce qui s’est déjà produit à de nombreuses reprises dans l’histoire de France.

Mais le troisième point essentiel est l’existence d’outils technologiques qui offrent un puissant vecteur aux mouvements civils et aux nouvelles personnalités (au-delà du simple marketing politique ou du storytelling parfois utilisés maladroitement par les femmes et hommes politiques). Ces mouvements, de Wikileaks à Anonymous, en passant par Ciudadanos, doivent leur ascension rapide aux nouvelles technologies. Mais de quoi parlons-nous exactement en analysant les liens entre politique, sociétés civiles et nouvelles technologies ?

Il nous faut repartir de la maxime de Marc Andreessen, l’entrepreneur et investisseur de légende de la Silicon Valley : « le logiciel avalera le monde ». Si le commerce, les services, les médias, ont connu un vrai changement de paradigme avec Internet, la sphère civique, –les interactions au sein de la sphère publique entre citoyens, gouvernements et associations–, doit elle aussi inéluctablement connaître sa révolution technologique.

Technologie et citoyenneté

Le terme proposé pour cette symbiose entre technologie et citoyenneté (la civitas) est la CivicTech. Force est de constater que la tendance n’est pas vraiment nouvelle, mais elle s’est heurtée à certains écueils (bientôt surmontés par l’ubiquité des connexions et le relatif rajeunissement de la classe politique) avant de pouvoir connaître un véritable épanouissement au cours des derniers mois.

D’un point de vue économique, la CivicTech représente un marché de 6.5 milliards de dollars par an aux États-Unis au sein d’investissements technologiques par les institutions publiques d’environ 25 milliards par an. La diffusion des smartphones, l’expansion des réseaux sociaux, le déploiement du cloud computing, ainsi que les capacités croissantes d’analyse des données (data) permettent désormais à ces technologies d’atteindre un certain niveau de maturité et donc d’efficacité. Aux États-Unis, l’ascension de Barack Obama, avec l’utilisation du logiciel Nation Builder – aujourd’hui employé par beaucoup de candidats en France- marqua historiquement le point de départ de l’essor de la CivicTech.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » disait Boileau et comme trop souvent avec les nouveaux concepts, grand est le risque de se perdre dans une catégorie attrape-tout. Dans un document de 2013 consacré au sujet, la Knight Foundation décrit la CivicTech comme l’intersection de cinq phénomènes liés à cinq technologies :

  • l’existence de réseaux sociaux locaux et de forums (technologie : réseaux sociaux)
  • la transparence et l’accès à des données publiques (logiciels analytiques sur les actions gouvernementales)
  • l’engagement social et civique (logiciels de gestion de campagne)
  • la diversification des sources de financement (crowdfunding et plateformes en ligne de financement)
  • le partage peer-to-peer de biens et services (logiciels de peer to peer)

Cette définition présente l’avantage de ne pas partir des mouvements sociaux et politiques eux-mêmes (qui ont de tout temps existé même avant l’Âge technologique) mais plutôt des technologies et de leurs applications : force est de constater par exemple que nombre de ces technologies n’ont pas été développées initialement explicitement pour la sphère civique, et ne sont pas utilisées uniquement par cette sphère publique…

Ainsi, c’est bien le commerce, la finance, les diverses interactions en ligne (partage, medias, online dating) qui ont innervé la CivicTech : elle est née d’innovations très matérielles, alors même que le Web, on le sait, doit tant à la culture hippie américaine des années 1970 ; la boucle se trouvant ainsi bouclée, le Web revient à sa première source : changer la société et la politique… ironie magnifique de l’histoire économique, politique et culturelle de l’Occident.

Une nouvelle incitation à l’engagement

Tom Steinberg, le fondateur de mySociety, définit la CivicTech par son résultat : « l’ensemble des technologies incitant les citoyens à l’engagement, à l’amélioration des communautés et de l’efficacité des gouvernements. » MySociety produit des logiciels pour suivre l’activité parlementaire, expliciter des requêtes civiques, suivre les transports en commun ou encore demander des travaux de voirie. Plus récemment, cette société a produit des modules open source pour construire des logiciels dans le domaine avec Poplus.

En France, le mois de mai 2016 voit l’arrivée d’un projet Open Source de qualité, Stig, qui permet d’organiser rapidement des consultations en ligne et de bâtir des programmes à partir de l’intelligence collective. Le nom de cette initiative vient d’un concept bien connu des biologistes, la stigmergie : la stigmergie est un mécanisme de coordination indirecte entre les agents, analysé par Pierre Paul Grassée en référence au comportement des termites.

Une approche fondée sur l’intelligence collective dont Émile Servan-Schreiber est aussi un pionnier sur le web avec ses techniques d’analyse prédictives (Hypermind) ; il n’est donc pas surprenant de retrouver cet entrepreneur impliqué dans les initiatives de primaires citoyennes qui fleurissent en ce printemps 2016 en France : une fois n’est pas coutume, force est de constater le lien entre la technologie (comme avant-garde puis comme outil d’action) et le combat civique.

Il semble aussi en France qu’on retrouve ces initiatives open source, citoyennes et novatrices au sein de milieux populaires et entrepreneuriaux plutôt frustrés par le manque d’efficacité de l’État. Le parallèle avec les États-Unis est ici utile, puisqu’après la campagne Obama 2008, c’est un appel à l’action de Tim O’Reilly, une personnalité de l’industrie technologique, qui porta le concept de CivicTech sur les fonts baptismaux ; dans son appel, O’Reilly fustige l’inefficacité du modèle gouvernemental, qu’il présente comme un distributeur automatique (« vending machine ») : en entrée l’argent du contribuable, en sortie un produit peu satisfaisant mais unique.

Il préconise des plateformes globales et interopérables fournies par le gouvernement, que les citoyens pourraient s’approprier. Depuis lors, le développement de Change.org (qui lors du débat sur la loi El Khomri a trouvé sa place de choix en France), l’implication de grands mécènes comme le fondateur d’Ebay Pierre Omidyar, le succès de SeamlessDocs, ont consacré les avancées de ce secteur aux États- Unis : le terme de CivicTech l’a aussi définitivement emporté sur celui de government 2.0.

Il est normal que l’élection présidentielle française de 2017 catalyse toute les attentions et suscite de nombreuses initiatives de CivicTech ; mais en dehors du champ politique stricto sensu, il faut cependant signaler comme le projet le plus abouti et le plus remarquable en l’occurrence, celui de Jean Marc Potdevin (ex Kelkoo, Criteo), pour venir en aide aux sans-abris : son application, Entourage, Réseau civique, permet de développer des réseaux collaboratifs au profit de personnes dans le besoin.

Une belle initiative à la croisée de la technologie et du civisme qui devrait jouer un rôle de multiplicateur d’efficacité pour nombre d’associations. Et inciter de plus en plus de citoyens à prendre leur destin et celui de leurs concitoyens en main, par le biais de la technologie, sans rien attendre de l’État.

  • L’article est paru sur Figarovox