Le retour inattendu de la tolérance

Publié Par The Conversation, le dans Sujets de société

Par Nonna Meyer.

Tous les ans, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) remet au premier ministre un rapport sur « La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », qui dresse le bilan tant des actes racistes – tels que les recense le ministère de l’Intérieur – que des préjugés, mesurés depuis 1990 par un sondage auprès d’un échantillon national représentatif de la population adulte résidant en France métropolitaine.

Ce rapport souligne qu’en 2015 le total cumulé des actes racistes (violences contre les personnes physiques, dégradations de bien) et des menaces (propos ou geste injurieux, intimidations, graffitis, tracts) est monté à 2034 – un niveau record (voir figure 1). La hausse est de 22 % par rapport à l’an dernier, avec deux pics nets dans la semaine suivant les attentats terroristes de janvier puis de novembre. La hausse est encore plus spectaculaire dans le cas des actes antimusulmans, qui ont plus que triplé en un an.

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On pouvait s’attendre à ce que le sondage annuel de la CNCDH corrobore cette poussée d’intolérance. Or c’est l’inverse qui se produit. Jamais l’opinion publique n’a été si accueillante envers ses minorités, si mobilisée contre toutes les formes de racisme. C’est ce que montre l’indice longitudinal de tolérance (ILT) mis au point par le sociologue Vincent Tiberj.

Il établit la moyenne des réponses tolérantes à partir de 69 séries de questions relatives à l’image des minorités, posées au moins trois fois depuis 1990, et varie de zéro (si personne ne donnait jamais la réponse tolérante) à 100 (si tout le monde la donnait toujours). Or cet indice, en forte baisse après la crise économique de 2008, est remonté de dix points entre fin 2013 et début 2016, retrouvant son niveau de 2004 : 64 sur 100 (figure 2).

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Les évolutions les plus fortes s’observent après les attentats : l’indice gagne deux points entre novembre 2013 et novembre 2014, trois entre novembre 2014 et mars 2015, cinq entre mars 2015 et janvier 2016. C’est vrai pour toutes les minorités, y compris pour les roms, les moins aimés, et pour les musulmans, alors qu’on pouvait craindre l’amalgame après des attentats commis au nom du djihad. Ainsi de 2013 à 2016 la proportion de répondants à qui l’islam évoque quelque chose de positif est passée de 20 à 32 %, et celle estimant qu’il faut permettre aux musulmans d’exercer leur religion dans de bonnes conditions de 69 à 79 %.

Jamais il n’y a eu un tel consensus pour juger nécessaire une lutte vigoureuse contre le racisme (à plus de 70 %) ou pour juger grave de refuser à quelqu’un l’embauche, l’accès à un logement, à une boîte de nuit, ou le mariage avec un de ses enfants, pour sa couleur de peau ou son origine (à plus de 90 %). Comment expliquer ce paradoxe ?

Tolérance : l’attitude et le comportement

Une longue tradition de recherche montre, d’abord, qu’il n’y pas de relation mécanique entre les attitudes et les comportements. L’expérience menée en 1934 par le sociologue Richard LaPiere le confirme. Sillonnant les États-Unis avec un couple de Chinois, il fut reçu avec eux dans 67 hôtels et 84 restaurants, essuyant un seul refus.

De retour, il écrivit aux hôteliers et restaurateurs pour savoir s’ils accepteraient de recevoir des personnes d’origine chinoise dans leur établissement : plus de 90 % des réponses furent négatives.

Avoir des préjugés est une chose, les mettre en pratique, dans une relation de face à face, avec des individus en chair et en os, en est une autre, heureusement moins fréquente. D’autant que les actes recensés par le ministère de l’Intérieur sont particulièrement graves, puisqu’ils ont fait l’objet d’un dépôt de plainte ou au moins d’une main courante, et tombent sous le coup de la loi.

Le rôle des élites dans la tolérance

Plus intrigante que le décalage entre les mots et les actes est la progression des opinions tolérantes dans le contexte anxiogène de l’année 2015, marquée par les attentats et l’afflux de réfugiés en provenance des zones de guerre, a priori favorable à un repli xénophobe. Les spécialistes des émotions comme le psychologue américain George Marcus, soulignent toutefois que l’anxiété a aussi pour effet de remettre en cause les comportements routiniers, les réflexes acquis. Elle a pu inciter au réexamen critique des stéréotypes racistes les plus courants.

D’autant que la réaction aux événements dépend de la manière dont ils sont cadrés, interprétés par les élites, les médias, les grandes institutions. Après les attaques contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Cacher, François Hollande et les principaux partis ont appelé à des marches républicaines, placées sous le signe de la solidarité avec les victimes et de la mobilisation contre toutes les formes d’intolérance. Réagissant à cet appel, près de quatre millions de personnes ont manifesté à travers toute la France, les 10-11 janvier, avec des pancartes « je suis Charlie », « je suis juif », je suis musulman », « je suis policier ». Ce moment solennel de fraternisation et d’union nationale a fait rempart contre l’intolérance.

Après les attentats du 13 novembre, suite à la proclamation de l’état d’urgence, rassemblements et marches étaient interdits. Mais le fait que les terroristes aient frappé de manière indiscriminée, aux terrasses des cafés, au Stade de France, dans une salle de concert, a sans doute facilité l’identification aux victimes, un réflexe immédiat de solidarité et d’union contre le terrorisme.

Le recentrage du « peuple de droite »

Un troisième élément explicatif est d’ordre politique. C’est chez les répondants de droite que le recul de la tolérance a été le plus précoce (dès 2008) et le plus marqué avec un indice en recul de 14 points, soit deux fois plus que pour les répondants de gauche). C’est à droite, aussi, que le retour de balancier a été le plus fort, avec une hausse de l’indice de 13 points entre 2014 et 2016 (contre 8 à gauche).

On observe dans le même temps chez les sympathisants de droite, dès 2014, un net recul de la popularité de Nicolas Sarkozy, au profit de celle d’Alain Juppé. Ce dernier incarne justement une ligne plus centriste, et clairement anti-FN, aux antipodes de la « ligne Buisson » chère au président des Républicains.

On note aussi, malgré ses succès spectaculaires aux élections départementales puis régionales de 2015, une détérioration de l’image et de l’attractivité du FN, en particulier chez les sympathisants des républicains.

Il y a enfin une évolution dans les milieux catholiques. Alors qu’en 2005, après l’affaire des caricatures de Mahomet et les positions dures du pape Benoît XVI, on notait une crispation des catholiques contre l’islam, et plus largement contre toutes les minorités, corrélée avec leur niveau de pratique religieuse, on observe le contraire cette année. Comme si le message de tolérance, d’ouverture et de dialogue inter-religieux du pape François était entendu par ses fidèles. Autant d’indices convergents d’un relatif « recentrage » du peuple de droite, qui a contribué à la remontée de la tolérance observée depuis deux ans.

Les opinions sont volatiles. Il faudra voir si cette ouverture à l’Autre se confirme dans le prochain Baromètre, fin 2016, à proximité de l’échéance présidentielle de 2017. Tout dépendra, en fin de compte, des hommes et des femmes qui font le débat politique, selon qu’ils se focaliseront sur ce qui rassemble, ou sur ce qui divise.

Pour aller plus loin : « Le regard des chercheurs sur les différentes formes de préjugés » (Nonna Mayer, Guy Michelat, Tommaso Vitale, Vincent Tiberj), dans CNCDH, « La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », 2015, Paris, La Documentation française, 2016.

Sur le web – Article sous licence CC-BY-ND 4.0

  1. Le meilleur moyen de lutter contre l’intolérance ne serait-il pas d’enfin biser le tabou du racisme anti-blanc pour pouvoir aborder la question de manière dépassionné ? N’est ce pas du racisme en soit que de refuser à une partie de la population d’être écouté quand elle estime être victime d’actes violents motivés par sa couleur de peau ?

    1. On sent le dépassionné, là…

    2. Et qu’on parle aussi de la christianophobie et des actes christianophobes au même titre que l’islamophobie ou l’antisémitisme !

  2. Tout le monde aspire à vivre en paix. Sans se prendre la tête avec des foutaises.
    La tolérance est le bien commun des gens qui ont eu accès à l’éducation.
    45 années de crise économique (au bout de 45 ans, on devrait plutot dire que la crise est l’état normal du capitalisme) font que la crise économique s’est transformée en crise morale. Le sympthome de cette crise est la montée des idées stupides et réactionnaires.
    Heureusement, nous avons une conscience.
    Les abboyeurs de « on est chez nous » ont beau gueuler ou tenir des propos pervers et fiéleux, la majorité des gens sont des gens sympas et intelligents.

    Chère madame Nonna Meyer (je vous écoute chaque fois que vous intervenez sur France-Culture), votre article est une bouffée d’air frais.
    Une bouffée d’air frais qui nous change des foutaises si communes sur ce forum.
    Continuez; la culture est une arme contre les extrémistes.

  3. La meilleure façon de lutter contre le racisme est que l’Etat soit impartial. A partir du moment où il édicte des lois de discrimination pour des catégories qu’il veut protéger (parfois pour des raisons bassement politiques), la porte est ouverte à un concours de victimisation, voire à un droit des minorités qui peut s’exercer au détriment de la majorité. Est-ce si compliqué de rappeler et de défendre la dignité de chaque être humain quel qu’il soit?
    La CNCDH avait d’ailleurs pointé le risque de distorsion de l’universalité des droits de l’homme lors de la création de la Halde. Mais la CNCDH n’émet qu’un avis consultatif…

  4. Il y a un retour de la tolérance parce qu’il y a eu un aller de l’intolérance.
    Le fait que les autochtones se mettent à voter Sarkosy et Le pen à, a mon avis, calmer les ardeurs de certaines minorité qui, dans un esprit revanchard, encouragé par la gauche, entendait envoyer la France et son peuple dans les poubelles de l’histoire.
    C’est quand les immigrés ont compris que le peuple français existe qu’ils ont commencer à le respecté, quand les immigré ont compris que leur élites auto-proclamé, la gauche et l’extreme gauche leur mentait quand ils leur expliquait qu’ils étaient plus français que les autochtones, et qu’ils pouvaient bien leur cracher à la gueule sans contrepartie.
    Cette petite guerre larvé entre « blanc » et immigré, dont personne n’osait parler, n’a été ni bonne pour les français « de souche », ni pour les immigrés, mais seulement pour ceux qui en tirait les ficelles : les gauchistes et les fachos.

  5. Personne pour se poser la question de la validité de telles études qui portent sur des sentiments humains ? On fait des graphiques permettant d’évaluer l’évolution de « l’indice longitudinal de la tolérance » et on est censés se palucher devant ces oracles de fond de bidet ?

    « Tout homme cultivé a le devoir d’être intolérant. » NGD

    1. Oh voyons, oser mettre en doute le travail de Mme Mayer, directrice de recherche au CNRS (excusez du peu), enseignante à Science Pot et présidente de l’Association Française de Sciences Politiques, quelle outrecuidance ! Puisqu’on vous dit que tout va mieux, pourquoi cette flambée de bisounoursisme ne concernerait-elle pas aussi la tolérance et les bisous ?

  6. C’est bizarre, cet Indice de Tolérance qui finit toujours par une tendance positive lorsque le pouvoir est à gauche et négative quand le pouvoir est à droite !

    D’ailleurs, le sous titre est faux puisque l’actuel indice (64) est inférieur à celui atteint pendant la présidence de Sarkozy (66).

    J’en déduis une volonté auto réalisatrice… Comment peut-il en être autrement quand selon l’article, la parole (détournée) du pape Benoit est décrite comment ayant plus d’effet que tous les événements de 2015 ?

    Exemple: Les évacuations de camps.
    Un temps, les évacuations réalisées sous la Droite sont dénoncés par la presse (Le monde, libération, etc…) et la Gauche. Réactions des électeurs de droites.
    Autre temps, les évacuations continuent sous le gouvernement de gauche, mais sont justifiées ou tenues sous silence par les média (artistes silencieux, articles en 4ème page, le PS se tient coi, …). La tolérance remonte avec l’oubli des événements passés.

  7. « Alors qu’en 2005, après l’affaire des caricatures de Mahomet et les positions dures du pape Benoît XVI, on notait une crispation des catholiques contre l’islam, et plus largement contre toutes les minorités, corrélée avec leur niveau de pratique religieuse, on observe le contraire cette année » Absolument n’importe quoi. Les médias haissaient Benoît XVI et passait du temps à inventer des polémiques et des scandales (souvent, en sortant une phrase que Benoit XVI avait dit de son contexte ainsi cela permettait de déformer complètement sa pensée et d’avoir un scandale).
    On peut aussi parler de l’appartenance aux jeunesses hitlériennes que certains médias l’ont reprochés alors qu’il n’avait pas eu le choix et que les jeunesses hitlériennes étaient obligatoires.
    Tout cela pour dire que si les médias ont tout fait pour nuire à Benoit XVI. La déclaration qu’il a faite sur l’islam n’était en rien islamophobe ou dur avec l’islam, n’en dépaise à certains médias.
    D’ailleurs, soi dit en passant, s’il y avait un pape islamophobe c’était plutôt Jean Paul II qui en privé, dénigrait fortement cette religion. Après sa tentative d’assassinat, Jean Paul II s’était intéressé à l’slam et en avait conclu que l’islam était une religion totalitaire avec beaucoup de points commun avec le communisme.

    Justement, les catholiques tendent à être plus tolérants que la moyenne des Francais et ceux qui pratiquent le plus sont en général plus tolérants. Il suffit de voir le vote FN. Cependant, ces dernières années, il y a une augmentation du vote catholique pour les FN ces dernières années à tel point que les catholiques votent autant pour le FN que le reste des Francais (les pratiquants votent toujours moins pour le FN que les Francais).

  8. Il y a une différence entre ce que les gens disent et la réalité. Il y a une grande hypocrisie en particulier chez les gauchistes. Qui d’un côté, prônent la tolérance, disent que le racisme c’est mal mais de l’autre, ils sont les premiers à ne pas vouloir de migrants près de chez eux, à mettre leurs enfants dans des bonnes écoles sans arabes,….Ils sont les premiers à pratiquer l’entre soi alors qu’ils passent leur temps à prôner la mixité sociale (qu’est une bonne chose mais pas pour eux).

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