Festival de Cannes : faut-il préserver notre « exception culturelle » ? [Replay]

Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

L’exception culturelle a-t-elle un sens ?

Par Hadrien Gournay.

Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0)
Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

La médiocrité et la vulgarité d’une certaine forme de culture internationale standardisée, souvent musicale, incite certains de ceux qu’elle dégoûte à leur opposer une culture nationale dont l’inscription dans une longue tradition serait garante de l’élévation. Cet état d’esprit peut simplement conduire ceux qui l’adoptent à préférer les produits de leur culture nationale et à la défendre à l’occasion en invitant leurs compatriotes à les imiter. Sa préservation est alors simplement le fait d’un ensemble de choix individuels. Les choses sont différentes lorsqu’ils réclament sous le nom « d’exception culturelle » des dispositifs contraignants limitant l’importation des biens culturels étrangers. Aux yeux de ses promoteurs, une telle politique a deux objectifs principaux : protéger la culture nationale de la concurrence étrangère d’une part, donner aux consommateurs de produits culturels accès à une offre de meilleure qualité d’autre part. À titre personnel, mon goût pour la chanson française pourrait m’incliner à croire, sinon à la conformité des moyens employés à l’idée que je me fais de la liberté et de la justice, mais au résultat que cette méthode promet. Avant de comparer les résultats d’une telle approche avec un système de liberté tentons de discerner les avantages et les inconvénients généraux de l’ouverture culturelle.

Avantages et inconvénients généraux de l’ouverture culturelle

Une réflexion même embryonnaire montre rapidement qu’une fermeture totale aux cultures étrangères serait désastreuse si elle était praticable. Tentons d’imaginer ses conséquences dans n’importe quel domaine de connaissance, scientifique ou artistique. Que serait devenue la physique française si celle-ci avait été fermée aux découvertes de Newton puis d’Einstein ? Debussy et Ravel auraient-ils pu exprimer leur génie s’ils avaient ignoré un siècle d’évolution musicale souvent venue de l’étranger ? Le rayonnement de la culture nationale est donc tributaire des apports étrangers.

Il reste que l’oubli des cultures locales a aussi ses défauts. Le comprendre implique de distinguer valeur esthétique absolue et relative d’une œuvre. De deux œuvres d’une qualité absolue équivalente, celle qui s’appuiera sur un style différent de ce qui a précédé et développera un point de vue esthétique nouveau aura un apport supérieur. Si, malgré une maîtrise incontestable, la tragédie voltairienne est oubliée aujourd’hui alors que les « œufs de mouche dans des toiles d’araignées » de son contemporain Marivaux sont encore régulièrement représentés, n’est-ce pas pour n’avoir pas su renouveler suffisamment le modèle racinien ? Ceci est simplement une application de la théorie de l’utilité marginale au domaine artistique. Ce qui est vrai dans le temps peut l’être dans l’espace : en s’exprimant dans un style national ou en donnant une touche nationale à un style étranger, un artiste fait un don plus précieux au public international que s’il reproduisait passivement les canons d’un genre parfaitement international. Cependant, la diversité spatiale (entre pays) peut alors être en conflit avec l’innovation, diversité dans le temps. Souvent l’innovation culturelle passe par une jeunesse qui introduit dans son pays un mouvement dont l’avenir confirmera la vocation internationale et auquel les artistes reconnus du pays d’adoption s’opposent généralement. Parfois, cette jeunesse sait adapter le courant international à la culture dont elle a hérité. Toutefois, peut-être parce que frappée par un contraste entre une innovation étrangère et le conservatisme de sa propre culture elle les oppose de façon binaire, elle ne résiste pas toujours à la tentation de reproduire platement un style conçu à l’étranger.

Globalement, l’échange international a peut-être été meilleur dans l’absolu et sur le plan relatif dans le temps pour la culture élitaire. Il a peut-être conduit à trop d’uniformisation dans les genres populaires.

Il y a donc sans doute un équilibre à trouver entre « ouverture internationale » et « conservation d’une culture nationale »1. Comme le résultat d’un système conçu dans la liberté ne sera jamais parfait, la question d’une intervention publique pour obtenir un meilleur résultat se pose. Les politiques « d’exception culturelle » sont-elles une solution adéquate au problème ?

Exception culturelle contre liberté

Nous avons vu qu’une prohibition totale des cultures étrangères serait aussi extrémiste qu’irréaliste. Aussi, les « défenseurs de la culture nationale » ne la proposent pas sous cette forme. L’idée sous-jacente d’une proposition plus modérée serait de distinguer entre un véritable apport culturel extérieur qu’il conviendrait d’accepter et une « sous-culture » à bannir impérativement. Il reste alors à déterminer selon quels principes une telle distinction pourrait être opérée. Cette tâche ne pouvant être confiée qu’à des experts, elle incombera en pratique à un échantillon représentatif des meilleurs professionnels du domaine considéré, à une sorte d’académie. Or, professionnels installés et reconnus, ces académiciens auront vu leur carrière prospérer en appliquant une certaine conception de leur art. Attachés à celle-ci sur un plan spirituel et matériel, ils risqueraient au mieux de se montrer réticents à l’égard de tout renouvellement des conceptions créatrices, au pire de défendre purement et simplement leurs avantages acquis.

En France, l’émergence difficile du romantisme, qualifié de barbarie étrangère aux traditions de l’esprit national par les académies constituées, illustre bien ce phénomène.  Il est d’ailleurs important de noter que le mouvement a été davantage adapté par les artistes français qu’il n’a été directement introduit par des artistes étrangers. Il en fut de même, dans un tout autre registre, avec les yéyés ou avec le rap lorsqu’il s’est agi d’adapter des styles musicaux nés aux États-Unis. Dès lors, la logique voudrait que, sauf à rendre inutile la première partie de son travail, l’académie chargée de sélectionner l’offre artistique étrangère digne d’être introduite en France ait également pour mission de censurer les artistes nationaux s’inspirant des styles étrangers ne méritant pas de pénétrer les consciences nationales. Bien évidemment, les risques de voir les académiciens défendre avant tout leurs intérêts et leurs conceptions artistiques seraient alors décuplés.

En pratique, l’exception culturelle consiste souvent en une subvention de l’industrie culturelle nationale dont la répartition est arbitrée par les pouvoirs publics. Cela ne change guère les données du problème. Tandis que lorsque l’offre artistique étrangère est prohibée, l’amateur peut se tourner vers une offre nationale ou vers une autre consommation, en revanche, si l’offre est subventionnée par l’impôt, elle peut se substituer à l’offre étrangère ou à une autre consommation que le contribuable aurait préférée si la libre disposition de ses revenus lui avait été laissée. L’intervention du décideur public aura peu d’impact sur le rôle des lobbies pour la raison très simple qu’il devra s’en remettre à eux pour décider s’il ne veut pas manquer de compétences pour l’éclairer.

Aussi, les principes de l’exception culturelle correspondent davantage à des quotas de diffusion d’œuvres françaises ou européennes dont les effets sont très proches de barrières à l’entrée. Cette méthode résout en partie l’inconvénient principal des méthodes précédentes résultant de l’arbitrage par des groupes de pression culturels de ce qui peut être diffusé ou pas. A l’intérieur des quotas, les diffuseurs privés et in fine le consommateur décident de ce qui sera diffusé. En raison de l’absence de cet arbitrage « savant », il n’est pas possible de prétendre non plus que la méthode améliore la qualité de l’offre culturelle par rapport à une offre « commerciale ». Par contre, l’existence même des quotas d’œuvres locales satisfait bien la demande d’un groupe d’intérêt. Permet-elle de préserver le second critère dans le difficile équilibre entre valeur absolue et relative des œuvres ?

L’affirmer revient à ne pas faire confiance aux capacités de discernement du consommateur. Laissée à elle-même la société serait incapable de préserver une culture qu’elle a pourtant fait naitre et seule la contrainte publique pourrait accomplir ce miracle. La contradiction du raisonnement apparait au grand jour puisque le législateur propose de protéger ce qui selon lui est déjà mort : une culture a-t-elle d’autre existence que dans les cœurs de ceux qui la vivent ? Et supposer qu’ils ne désirent pas la préserver n’est-ce pas admettre qu’elle les a désertés ? Pire, ce système nous dégage de la responsabilité d’un choix qu’un système libre nous laisse entièrement en mettant en pleine lumière le fait que si nous ne défendons les parties de notre culture qui doivent être défendues, personne ne le fera à notre place. C’est ainsi que des minorités qu’aucune loi ne défend ont su préserver leurs singularité sur des siècles tout en participant à la société commune.

L’autre agent de la détermination de l’équilibre entre ouverture et préservation des traditions nationales dans un système libre est l’artiste. Dans cette tâche, son talent et ses goûts de l’artiste sont des critères primordiaux. Cela ne signifie pas qu’ils ne se trompent jamais, mais qu’ils sont certainement les mieux placés pour savoir dans quelle direction ils peuvent mettre à profit leur talent pour le bien de tous.

 

  1. Certes l’innovation peut-être nationale et se proposer comme modèle à l’étranger. Cependant, par la force des choses, les artistes d’un pays lambda ont plus de chances d’être confrontés à un mouvement nés à l’étranger qu’à l’initier. Il y a plus de pays pour recevoir une innovation mûrie à l’extérieur que pour la concevoir.