Réponse à Serge Grouard sur les musulmans de France

Musulman - Crédits : Hernán Piñera via Flickr (CC BY-SA 2.0

Avocat et enseignant, Asir Arif répond à la lettre de Serge Grouard aux musulmans de France.

Par Asif Arif.

Femme musulmane voilée
Musulman – Crédits : Hernán Piñera via Flickr (CC BY-SA 2.0

Cher Serge Grouard, j’ai lu votre lettre avec attention, qui a davantage interrogé ma curiosité de juriste que la justesse de vos propos particulièrement suspects. Je suis d’accord avec vous, nous sommes en terre de France, je dirais même plus que nous sommes en terre européenne. Mais il s’agit d’un débat beaucoup plus long sur lequel, Européen que je suis, et Gaulois que vous êtes, n’allons pas nous étaler.

Les citoyens français musulmans n’ont pas plus de droits

Vous affirmez, en tant que député de la République, que les citoyens français musulmans ont davantage de droits que de devoirs. Or, précisément, la République ne fait pas de distinction entre les citoyens d’une catégorie religieuse particulière, de sorte que nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs. C’est de ce principe dans lequel nous croyons tous que naît la devise Liberté, Égalité, Fraternité. À en croire vos propos, nous aurions des citoyens qui auraient plus de devoirs que d’autres ; mais ces propos remettent en cause le pacte républicain et le principe de laïcité.

Alors que les musulmans se battent désormais depuis des années afin de ne pas être confondus avec les terroristes, voilà que vous affirmez que la doctrine de ces derniers est islamique. Pourtant, aucune des rhétoriques islamiques utilisées par les terroristes ne trouvent de source dans le Coran, à part quelques versets déconnectés de sens et de fond, sortis de tout contexte pour leur donner une apparence particulière.

Associer musulmans et terroristes, c’est légitimiser les terroristes

En affirmant que les terroristes puisent leur doctrine dans l’islam, vous êtes quelque part dans un processus de légitimation du discours terroriste souhaitant justement qu’on lui reconnaisse une base islamique, et vous participez également à la légitimation d’un discours voulant faire dire au Coran des choses totalement décontextualisées. De plus, c’est bien mal connaître le profil des terroristes, qui ont souvent été des délinquants de droit commun, des fêtards, des picoleurs avant de s’intéresser vraiment à l’islam. Un chercheur américain a également mis en avant que certains n’avaient même pas ouvert le Coran.

Je vous propose donc la chose suivante : rencontrons-nous et je vous offre un Coran afin que vous puissiez le lire et en prendre connaissance. Vous verrez que les choses ne sont pas aussi simples ; que ce que vous affirmez doit être nuancé, voire totalement revu.

Des propositions douteuses

Votre proposition de revisiter la tolérance française est plus que douteuse. Depuis les attentats, les Français de confession musulmane sont passés sous toutes les stigmatisations possibles et imaginables : discussion de la taille de la barbe au Conseil des prud’hommes, la mode pudique et l’assimilation au « nègre » par une ministre de la République, les menus de substitution, le voile dans l’espace public, le voile tout court. Qu’il y ait 2 500 mosquées en France est une chose naturelle puisque les croyants se multiplient et que les lieux de culte ne sont pas assez nombreux. Voulez-vous remettre en cause la liberté de religion et de culte prévue par toutes les grandes chartes internationales ainsi que l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme ? Drôle de pacte républicain, vous ne trouvez pas ?

La liberté d’expression n’est pas à géométrie variable

Vous traitez ensuite de la question de la liberté d’expression en faisant clairement référence aux propos de l’imam de Brest. Plusieurs questions m’interpellent. Vous employez très largement le pluriel royal essentialisant en quelque sorte la parole musulmane de sorte qu’on a l’impression que les propos de l’imam de Brest reflètent la pensée de  tous les musulmans. Un tel procédé est indigne d’un député républicain. Oui, ce que l’imam de Brest a dit relève de la liberté d’expression tout comme certaines Unes douteuses de Charlie Hebdo relèvent de la liberté d’expression. Évidemment, elles ne nous plaisent pas, évidemment le discours est parfois douteux mais la démocratie est ainsi faite.

C’est à nous de nous adapter dites-vous. Mais si nous sommes Français, à quoi voulez-vous que nous nous adaptions ? À nous-mêmes ? En réalité, votre raisonnement, visant d’abord à dédouaner les « bons musulmans » et les distinguer des « mauvais » revient, in fine, à assimiler, et donc amalgamer, les terroristes avec les musulmans. C’est en cela que vos propos sont nauséabonds et s’inscrivent dans la droite ligne d’un discours purement et simplement islamophobe. Tout ce que vous dites est en réalité l’antithèse du combat républicain. Ne vous en déplaise.

La lettre de Serge Grouard