Qui sont les djihadistes européens ? [Replay]

Hamas (Crédits : Zoriah, licence creative commons)

Jeunes et aliénés, ils se désintéressent de la théologie et sont sans liens avec les plus importantes communautés musulmanes.

Par Jesse Walker.

Hamas (Crédits : Zoriah, licence creative commons)
Hamas (Crédits : Zoriah, licence creative commons)

 

La semaine dernière, le politologue Olivier Roy a prononcé un passionnant discours lors d’une conférence organisée par l’équivalent allemand du FBI. Traçant le portrait des Européens qui rejoignent les groupes djihadistes, Roy soutient qu’ils ne sont pas attirés par la théologie, ni issus de milieux défavorisés, mais qu’ils relèvent d’une forme particulière d’aliénation de la jeunesse.

Olivier Roy conclut que nous ne pouvons pas faire de généralisations psychologiques à propos de cette sous-culture, au-delà du constat sans surprise qu’ils sont frustrés et plein de ressentiment. Ils viennent d’un large éventail de milieux sociaux, mais la majorité sont « des musulmans de la deuxième génération nés en Europe, [et] les autres sont des convertis. Presque aucun n’est venu du Moyen-orient en Europe comme un jeune adulte ou un adolescent. » Beaucoup d’entre eux « ont un passé de petit délinquant et de trafic de drogue », suivi par « un « retour » soudain et rapide à la religion, ou une conversion, qui se traduit immédiatement par une radicalisation politique. Il y a un « point de rupture » évident, le plus souvent lié à une crise personnelle comme un séjour en prison par exemple. »

Ces djihadistes sont :

« clairement un mouvement de jeunesse : la quasi-totalité d’entre eux [étaient] radicalisés au grand dam de leurs parents et de leurs proches (une différence énorme avec les radicaux Palestiniens). La plupart des parents, non seulement désapprouvent la radicalisation de leurs enfants, mais tentent activement de les ramener ou même de les faire arrêter par la police. Cette tendance se retrouve aussi bien chez les parents de convertis (un fait qui n’a rien de surprenant), mais aussi chez les parents musulmans (Abaaoud en Belgique). En ce sens, les radicaux n’expriment pas une colère qui serait partagée par leur milieu d’origine ou par la « communauté » musulmane.

C’est un phénomène mimétique : ils se radicalisent dans le cadre d’un petit réseau d’amis, quelles que soient la nature ou le cadre de leur réunion (voisinage, prison, Internet ou clubs sportifs). Ce qui les met souvent en contradiction avec la vision traditionnelle de la famille et des femmes dans l’Islam. Ces groupes sont souvent mixtes, et les femmes y jouent souvent un rôle beaucoup plus important que ce qu’ils avouent eux-mêmes (Boumediene dans l’équipe de tueurs Charlie Hebdo). Ils se marient entre eux, sans le consentement de leurs parents. En ce sens, ils sont plus proches des groupes d’extrême-gauche des années 1970. »

Pour Roy, le motif principal qui incite ces jeunes hommes à rejoindre le djihad est une « fascination pour une histoire », un scénario mettant en vedette une « petit groupe de super-héros qui vengent la Oummah musulmane. » Cette Oummah (communauté) « est globale et abstraite, jamais identifiée avec une cause nationale », et le récit n’est pas seulement inspiré par l’Islam, mais aussi par les produits de la culture populaire tels les jeux vidéo.

Olivier Roy fait des commentaires particulièrement intéressants sur la dimension religieuse de la vision du monde des djihadistes.

La révolte est exprimée en termes religieux pour deux raisons :

– La plupart des radicaux ont une origine musulmane, ce qui les rend ouverts à un processus de ré-islamisation ; presque aucun d’entre eux n’avait de pratique religieuse avant d’entrer dans le processus de radicalisation.

– Le Djihad est la seule cause disponible sur le marché mondial. Si vous tuez sans rien dire, c’est un fait divers dans le journal local ; si vous tuez en criant « Allah Akbar » vous êtes sûr de faire la Une des médias nationaux. Le gauchisme ou l’écologie radicale sont trop « bourgeois » et intellectuels pour eux.

Quand ils rejoignent le djihad, ils adoptent la version salafiste de l’Islam, parce que le salafisme est à la fois simple à comprendre (ne pas faire ceci et faire cela) et rigide, fournissant un effet structurant psychologique personnel. En outre, le salafisme est la négation de l’Islam culturel, qui est l’Islam de leurs parents et de leurs racines. Au lieu de leur fournir des racines, le salafisme glorifie leur déculturation et les fait se sentir mieux « musulmans » que leurs parents. Le salafisme est la religion, par définition, d’un jeune affranchi de toute loi.

Incidemment, nous devons faire une distinction entre la radicalisation religieuse et la radicalisation djihadiste. Il y a bien sûr un chevauchement, mais la majeure partie des salafistes ne sont pas djihadistes, et de nombreux djihadistes n’ont rien à faire de la théologie.

Seuls quelques-uns des militants, dont Olivier Roy a examiné le parcours, fréquentaient régulièrement une mosquée locale, et en général, ils n’avaient guère de liens ou très distendus avec les plus importantes communautés musulmanes d’Europe. Roy écrit :

« Ceci explique pourquoi 1) la surveillance étroite des mosquées apporte peu d’informations ; 2) Les Imams ont peu ou pas d’influence sur le processus de radicalisation ; 3) « réformer l’Islam » n’a pas de sens, ils ne se soucient absolument pas de ce que l’Islam peut vraiment signifier. »

Et donc, conclut-il :

« promouvoir un « Islam modéré » pour ramener les radicaux à la raison est un non-sens. Ils rejettent la modération en tant que telle.

Demander à la « communauté musulmane » de ramener les radicaux à la raison est aussi un non-sens. Les radicaux ne se soucient pas de gens qu’ils considèrent comme des « traîtres », des « apostats », ou des « collaborateurs » tant qu’ils ne choisissent pas le même chemin.

Considérer l’Islam au travers de la vision du « terrorisme de combat » contribue à valider le récit de persécution et de vengeance qui alimente le processus de radicalisation. »

Pour lire l’intégralité, cliquer ici. Pour un regard plus large sur la façon dont les gens parlent de «radicalisation», terme qui couvre beaucoup plus que le groupe étudié par Olivier Roy, cliquer ici.

Sur le web – traduction Contrepoints

Lire sur Contrepoints notre dossier djihad.