Hommes ou femmes, qui est le plus doué pour les études scientifiques ?

Etudiants de Polytechnique au défilé du 14 juillet 2014 (Crédits : Vince11111, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Si l’on éprouve des difficultés à attirer les femmes en sciences, faut-il faire quelque chose pour y remédier ou l’accepter ?

Par Stéphane Édouard.

Etudiants de Polytechnique au défilé du 14 juillet 2014 (Crédits : Vince11111, licence CC-BY 2.0), via Flickr.
Étudiants de Polytechnique au défilé du 14 juillet 2014 (Crédits : Vince11111, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Si la répartition hommes/femmes dans les études supérieures a déjà fait l’objet de nombreuses enquêtes quantitatives, l’approche qualitative qui devrait la soutenir fait largement défaut. Et, quand elle existe, elle s’avère majoritairement déficiente.

But de cet article : apporter des éléments de réponse socio et psycho-logiques à la question « quels profils de femmes, dans les différentes filières où elles sont représentées ? « .

Des chiffres, de l’idéologie, et un peu de réalité

La bien-pensance, arc-boutée sur son égalitarisme abstrait1, exige la parité sur les bancs des écoles supérieures, surtout dans les cursus de sciences dures, ainsi que ceux offrant l’accès aux meilleurs salaires et aux postes de direction. Pourtant, malgré l’action des associations Elles bougent ou Osez le féminisme, voire les jouets anti-clichés, les chiffres ne décollent pas. D’après l’INSEE, en 2011 les femmes représentent moins de 10% des pilotes d’avion, 28% des étudiants en école d’ingénieur, 25% des députés à l’Assemblée Nationale, alors qu’elles constituent 56% des étudiants dans le supérieur. La réalité – ce qui revient toujours à la charge même quand on a cessé d’y croire – montre qu’elles continuent de privilégier les filières littéraires (75% de filles en classe khâgne/hypokhâgne), le droit (70% des licenciés en droit), médecine (77%)… Seuls secteurs échappant à cette ramification jugée amorale : le commercial et l’architecture, rares cursus où se maintient une certaine forme de parité sans intervention extérieure.

À l’unanimité des acteurs du système (sociologues d’État, associations féministes, instances d’observation, etc.), le manque d’engouement des femmes pour la science froide proviendrait d’un formatage aussi puissant qu’inconscient pendant la petite enfance, via notamment l’image respective du père et de la mère, les jouets sexués et les clichés véhiculés par la culture populaire.

Hypothèse tentante, mais qui résiste cependant farouchement à l’analyse : près d’une famille sur deux étant désormais monoparentale, la part du père dans l’éducation se limite dans ces cas-là à quelques après-midi mensuelles, périodes au cours desquelles ils préféreront légitimement jouer avec leurs enfants plutôt que faire figure d’autorité et courir le risque de les braquer contre soi.

Pour ce qui est des jouets, il semble honnête de rappeler que, au cours des toutes premières années de notre vie, nous avons tous manipulé exactement les mêmes : animaux, lettres et formes géométriques dont le but premier était avant tout de nous apprendre l’existence du réel (nature, calcul, formes élémentaires). Ce n’est que plus tard que les jouets se diversifient par genres, or il suffit de se poster dans un grand magasin aux abords de Noël pour se remémorer que ce sont presque toujours les enfants eux-mêmes qui choisissent leurs jouets.

La passion engendre la performance

En dépit d’une « crise » amenée à devenir, année après année, le paysage culturel normal du monde occidental (et en l’absence de tout indicateur sérieux annonçant le retour des chiffres de croissance en vigueur pendant la jeunesse de nos parents), et en dépit surtout de la pression sélective qui découle de cette crise (pression sélective visant à orienter les choix de carrière vers le sûr et le rémunérateur type notaire aux dépens de l’incertain et de la rémunération symbolique, type intermittents du spectacle), un grand nombre de jeunes hommes et de jeunes femmes continueront cependant d’exercer leur libre-arbitre en choisissant d’abord leurs études en fonction de ce qui leur plait.

Fais ce que tu aimes, et jamais tu n’auras l’impression de travailler, comme disait l’autre. C’est la passion qui engendre la performance, la performance la facilité, et la facilité le talent. Et non le contraire. Quand les maths se complexifient avec les études (i.e. quand le niveau d’abstraction augmente), les garçons surnagent mieux que les filles avant tout parce qu’ils aiment ça.

Chaque lecteur se souviendra, dans sa propre classe à l’école, de ces filles incroyablement organisées, dotées en permanence d’au moins 10 stylos et feutres de couleurs différentes, capables d’ingurgiter une quantité astronomique et de régurgiter les annales de l’examen des 10 dernières années, mais qui se retrouvaient complètement dépourvues devant leur incapacité à aborder de front un exercice nouveau sur un sujet nouveau.

Osons ouvrir des portes déjà largement entrouvertes par l’observation et l’analyse : si les performances des femmes en sciences dures sont inférieures à celles des hommes, si les femmes représentent moins de 10% des lauréats du célèbre concours Lépine c’est d’abord et avant tout parce que l’invention et les sciences dures les intéressent moins que les garçons. Comment ne pas s’étonner que même les objets les plus simples, répondant à des problématiques purement et uniquement féminines, comme par exemple les serviettes hygiéniques, continuent d’être inventés, améliorés, et produits par des hommes ?

En ce cas comme dans d’autres, la misogynie vient moins de l’œil qui regarde, que de la réalité elle-même. Une planète où ne subsisteraient que les inventions dues aux femmes, serait vide de plus de 90% de ce qui nous entoure. Un constat absurde ou triste, effrayant ou grotesque, c’est au choix des intentions de celui qui regarde. Mais un constat quand même.

Stratégies féminines et rôle des femmes sur le marché de l’emploi

Le talent étant proportionnel au temps (temps passé à penser et se dépenser pour s’accroître de ses dons, a dit, à peu de choses près, Paul Valéry), pour atteindre l’excellence quel que soit le domaine considéré, il faut d’abord beaucoup de temps, autrement dit beaucoup de temps libéré des tâches productives (faire le ménage, servir des boissons, poser du carrelage ou toute autre activité consentie à heures fixes contre de l’argent), autrement dit encore, il faut être soutenu(e). D’aucuns disent volontiers entretenu(e).

Première solution : papa + maman. Ou papa tout seul, c’est selon. Quand les géniteurs ne génèrent pas assez de revenu, ou ne disposent pas d’assez de patrimoine – généralement des petits studios, ou bien des deux/trois pièces en province – pour en immobiliser quelques-uns et les transformer en actifs, la ressource survient généralement d’un substitut au père, un autre homme plus âgé, qui hérite généralement des attributs symboliques du charisme et de l’aura attribués à tout mentor quel qu’il soit. Un scénario auquel n’échappent même pas les femmes ingénieurs, généralement moins apprêtées, qui choisissent une branche d’activité d’abord « parce qu’elle embauche », c’est-à-dire pragmatiquement, mais continuent d’y recevoir des opportunités en raison de leur double statut de femme et de minorité. Lire à ce sujet le témoignage de Carole : « être une femme dans un milieu masculin est plutôt un atout ».

Une conseillère d’orientation en école d’ingénieur me confiait recevoir quasi quotidiennement la visite d’étudiants en quête d’une nouvelle dynamique – ils n’ont jamais vraiment aimé l’électronique, ils ont enchaîné jalon après jalon pour l’unique raison qu’ils y parvenaient sans trop de difficultés… jusqu’à un certain stade – vers un cursus de langues, de pâtisserie, etc : près de 50% de ces appels au secours émanaient de jeunes femmes, pourtant ultra minoritaires dans ces filières, comme déjà évoqué précédemment.

Les multinationales (ainsi que la plupart des entreprises nationales) ayant depuis longtemps exporté leurs moyens de production à l’étranger, la France se retrouve en position de lutter, tant bien que mal, contre la fuite de cerveaux (les bras, eux, étant remplacés depuis longtemps par leurs homologues moins onéreux et moins revendicatifs socialement). Plus d’ingénieurs, moins d’ouvriers. Or côté garçon, les curseurs sont déjà à fond : plus de 89% en filière informatique. Comme l’explique Nicole Mosconi, aux filles échoie le rôle de « réserve ».

Conclusion (provisoire ?)

Si l’on éprouve des difficultés à attirer les femmes en sciences, et si une inquiétante proportion de celles qui s’y lancent finissent par le regretter tôt ou tard, à quoi bon continuer le matraquage idéologique, sinon justement par pure idéologie ? La patientèle des psychologies, psychiatres et autres experts de la santé va-t-elle exploser en raison d’un décalage toujours croissant entre les préoccupations et les occupations ?

Annexe : survol ethnologique des autres filières

Écoles de commerce : les étudiant(e)s y sont globalement libéraux économiques, matérialistes, dénués de fibre artistique (sauf à tenter quelques placements à haut potentiel sur jeunes artistes « détectés »), et avec des lacunes en raison logico-pratique. Dès lors, leurs homologues techniciens (même cadres) sont perçus comme lents, têtus, hermétiques au cahier des charges. Féminité et absence de passion caractérisent les étudiantes féminines de ces filières.

Médecine, pharma (77% de femmes), para-médical (82%) : filières propices aux têtes de classes reines de l’organisation et des révisions mais fâchées avec la logique pure et les mathématiques. D’où l’inversion des proportions en chirurgie, où elles ne sont que 40%.

Architecture : à la frontière des talents de dessin, de spatialité, de créativité et de technique, il n’est pas surprenant que ce champ d’activité incarne la parité même.

Politique : si les femmes y ont toujours été sous-représentées (28 à 38%), nous entrons dans une période de transition qui pourrait démentir l’histoire même. Les filles représentaient 45% de la promotion 2014-2015 de l’ENA. Les esprits chagrins feront remarquer que leur arrivée en masse coïncide dans le temps avec l’abandon consenti de pouvoir vers une autorité supra-nationale appelée Union Européenne, mais c’est un autre débat.

(*) Stéphane Édouard est sociologue.

  1. Abstraction qui, appliquée aux enfants, pousse aux paradoxes les plus insensés, comme ces millions de mères célibataires en attente d’un idéal de mâle qu’elles détruisent systématiquement chez leurs propres fils. Pour plus de paradoxes hommes-femmes, lisez 20 raisons pour lesquelles il est plus difficile d’être un homme qu’une femme aujourd’hui en Occident.