La vraie croissance ne dépasse jamais 2%

france croissance zero rené le honzec

La croissance est un mécanisme autonome, lent, mal défini, mal mesuré et donc mal traité.

Par Yves Montenay.

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La vraie croissance est lente et non mesurable.
Lente ? Mais et « Les 30 glorieuses »… et la Chine ? Vous verrez qu’en regardant de plus près, ça se discute. Et d’ailleurs, on ne sait pas mesurer la croissance, et les chiffres que l’on nous donne nous mènent sur de fausses pistes.

En fait la croissance est un mécanisme autonome, que l’on peut plus facilement casser qu’accélérer, et surtout qui est lent, mal défini, mal mesuré et donc mal traité.

Un mécanisme autonome

La croissance, c’est ce qui augmente la satisfaction des citoyens, notamment par de nouveaux biens et services. Elle se traduit par un changement permanent de comportement qui induit un changement permanent de l’offre, donc des suppressions d’emplois ici et des créations ailleurs. Ce changement de l’offre vient d’innovations triées par les acheteurs. Ces innovations sont toujours organisationnelles, que leur origine soit technique ou non. Et ce qui est organisationnel se passe en général discrètement dans chaque entreprise ou chaque foyer, donc est peu connu au niveau national. C’est une des raisons pour lesquelles le processus de croissance y est mal compris (lire mon article : « l’important, c’est l’innovation pas la technique »)

Dans tout cela, pas un mot sur la masse monétaire, sur le prix du pétrole ou telle décision gouvernementale : l’innovation, donc la croissance, est un mécanisme autonome. On ne peut l’accélérer, mais on peut par contre le casser en bloquant l’innovation et plus généralement le changement. Par exemple, si on veut « protéger l’emploi » on bloque le changement ; les syndicats français et finlandais (Les Échos du 29 décembre 2015) s’y emploient ; le gouvernement en rajoute en discriminant fiscalement, voire moralement, les employeurs et innovateurs actuels ou potentiels, qui désertent donc le pays.

Tout cela s’applique au numérique qui est une source d’innovations souvent purement organisationnelles. Il supprime des emplois mais augmente le pouvoir d’achat, ce qui en crée d’autres. Mais ces nouveaux emplois se créent loin de ceux qui sont détruits si on fait fuir les concepteurs et les employeurs, ou si le pouvoir d’achat dégagé va aux produits importés, faute de compétitivité nationale.

Un phénomène complexe, donc lent

Pour croître, il faut inventer, développer, mettre en place, former non seulement le producteur, mais souvent aussi le consommateur et enfin attendre une éventuelle diffusion : elle a commencé il y a plus d’un siècle pour l’électricité et il y a 50 ans pour les ordinateurs, et n’est pas terminée. Finalement la croissance a souvent tourné en moyenne autour de 1 à 2 %. Mais, me direz-vous, les « 30 glorieuses » ou la Chine ? C’est du rattrapage, c’est-à-dire que les innovations étaient déjà faites depuis longtemps et déjà diffusées sur une partie de la planète. La France rattrapait une longue fermeture de ses frontières (1933-1945) et les dégâts de la guerre. Quant à la Chine, elle rattrapait l’écroulement économique maoïste, succédant à un écroulement politique, une longue guerre civile et l’occupation japonaise. La croissance moyenne de la période regroupant reculs et rattrapage est finalement modeste.

C’est une première réponse aux inquiétudes actuelles : la faible croissance n’est peut-être qu’un retour à la normale après une période de croissance rapide, d’ailleurs en partie exceptionnelle (rattrapage chinois) et en partie en trompe-l’œil (http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-137330-chine-fausse-croissance-donc-fausse-crise-1147309.php).

Cela nous mène à une autre question : la croissance est mal mesurée, ce qui mène à des erreurs de diagnostic et à des actions contre-productives.

Mauvaise mesure, donc mauvais diagnostics

On continue à assimiler la croissance à l’augmentation du PIB, bien que l’on sache depuis longtemps que ce PIB est un indicateur trompeur. En particulier :

– le PIB national est le total de la valeur ajoutée des entreprises et du coût de l’administration (pure convention pour chiffrer un apport non mesurable). Donc augmenter le nombre de fonctionnaires serait « faire de la croissance » en oubliant que les prélèvements induits pèsent sur les autres pans de l’économie. Mais, dans un pays comme la France, ce sont surtout des fonctionnaires qui décident la politique économique, en tant que technocrates, élus ou syndicalistes du secteur public, et non les victimes des prélèvements. Les comparaisons internationales et historiques montrent pourtant que ce poids du secteur public est paralysant, tant par son coût direct que par la nature des décisions qui sont prises et que l’on peut le réduire de façon positive pour tous : voir l’étude comparative portant sur la réforme de l’État à l’étranger par le Sénat.
Plus généralement, l’usage du PIB et le concept keynésien de « la fécondité de la dépense » suggèrent que les dépenses sont positives par nature, et on a ainsi longtemps supposé que la Chine était en croissance rapide parce qu’elle dépensait beaucoup en investissements de moins en moins judicieux ; on a aussi salué l’accroissement de la consommation française en novembre, alors qu’il s’agissait principalement de dépenses d’énergie, donc d’une mauvaise nouvelle,

– enfin le PIB ne tient pas compte des coûts cachés, notamment en matière de pollution : toujours en Chine, mais un peu aussi à Paris : est-on vraiment en croissance si on respire moins bien ?

Néanmoins, on persévère, car …

On a donc tenté de remplacer le PIB par d’autres indicateurs. Mais ils n’ont pas de sens mathématique. En particulier, le plus utilisé, l’IDH (Indicateur du Développement Humain), est une moyenne entre le PIB, la durée de la scolarisation et l’espérance de vie à la naissance. On réintroduit donc le PIB que l’on voulait écarter, et on oublie que la scolarisation effective d’un élève est difficile à mesurer, notamment dans les pays où l’état civil et les statistiques sont incertaines et l’absentéisme massif des enseignants non recensé, sans parler de la qualité très variable de l’enseignement. Et surtout on oublie qu’une moyenne entre des choux et des carottes n’a jamais fait un navet. Celle entre un montant en euros et des nombres d’années laisse donc perplexe.

Donc on continue à scruter les décimales de la croissance du PIB. Il serait plus efficace d’admettre qu’il n’y a pas d’indicateur global et qu’il serait déjà bien d’analyser des indicateurs partiels, l’emploi par exemple. Que signifie en effet 0,1 % de plus pour le PIB, si le chômage croît ?

On peut aussi se concentrer sur l’analyse des processus sans chercher à les quantifier. Mon article prémonitoire sur la Chine justifie ce genre d’approche.

Les banques centrales ne font que des bulles

Le PIB étant un agrégat monétaire, on a tendance à lier son évolution souhaitée à l’accroissement de la création de monnaie. C’est une des raisons des politiques monétaires actuelles que j’ai également dénoncées (« Ce n’est pas en semant de l’argent que l’on récolte des emplois »). Précisons toutefois que les autorités monétaires sont poussées dans cette direction notamment par les politiques et les banques.

Cet arrosage monétaire par les banques centrales est maintenant enfin reconnu comme inefficace voire générateur de bulles : il ne va pas à la croissance qui est un phénomène autonome, mais à l’achat immobilier, boursier ou autre… D’où une bulle qui finit par éclater, ce qui perturbe encore plus l’économie. De plus, dans le cas d’une bulle de biens matériels, il s’agit aussi d’un gâchis physique : pour faire un immeuble ou une voie ferrée qui resteront vides ou sous utilisés, il a fallu tirer des matériaux non renouvelables des entrailles de la terre, puis dépenser de l’énergie irrémédiablement perdue pour leur transport et construction, et parfois pour leur entretien.

En conclusion, laissons l’inventivité humaine se déployer librement et cessons de tuer la croissance en essayant de manipuler ses soi-disant composants.

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