Ce que les économistes pensent de l’immigration

immigration libre (Crédits : cicilief, licence Creative Commons)

L’opinion des économistes sur l’immigration ne rejoint pas le sens commun. Doit-elle pour autant être rejetée ?

Par Emmanuel Bourgerie

immigration libre (Crédits : cicilief, licence Creative Commons)
immigration libre (Crédits : cicilief, licence Creative Commons)

C’est malheureusement un truisme parmi les économistes : le grand public ne pense pas comme eux. Cela n’est pas un argument d’autorité pour insinuer que le consensus des économistes doit être accepté comme une vérité indiscutable, mais considérez plutôt l’hypothèse suivante : si vous pensez que la communauté d’experts a tort sur une question particulière, sans être capable d’identifier clairement ses arguments, il est probable que ce soit vous qui ayez tort. Les économistes représentent l’ensemble des universitaires qui consacrent leur carrière à étudier un sujet particulier. Se trompent-ils ? Oui, et très souvent d’ailleurs. Ils sont constamment en désaccord, et débattent d’à peu près tout. Mais si notre première intuition va à l’encontre de ce qui s’approche d’un consensus assez solide, alors notre réaction devrait être de bien nous renseigner et de nous remettre en question.

Mon argument n’est pas de m’appuyer sur un argument d’autorité (les économises disent x, donc ils ont raison), mais de questionner la fameuse sagesse populaire, qui, semble-t-il, est très éloignée de ce que les économistes ont à dire sur les questions d’immigration. Comme pour de nombreux sujets, notre intuition est un très mauvais guide pour sonder des réalités complexes, et la première des étapes est de s’en rendre compte, et de vouloir questionner nos premières impressions.

L’écart économistes/grand public

En 1996, une étude réalisée par la fondation Keiser Family et le journal The Washington Post a tenté de répondre à la question suivante : quelle est l’opinion des économistes comparée à celle du grand public sur plusieurs sujets d’actualité ? Cette étude, intitulée Survey of Americans and Economists on the Economy (SAEE), est particulièrement intéressante pour la raison qu’elle illustre de façon quantitative le fossé existant entre les économistes et le grand public, et ce malheureusement sur des questions clés au sujet desquelles nous sommes amenés à voter. L’économiste Bryan Caplan utilise ces données pour illustrer l’existence d’un biais systématique. Non seulement le grand public se trompe souvent, mais il se trompe de façon systématique et prévisible.

L’étude est toujours disponible en ligne, et couvre de nombreuses questions, mais je ne vais m’attarder ici que sur une en particulier, en lien avec l’immigration :

Pour chacune des propositions suivantes, veuillez indiquer si vous pensez que c’est une raison majeure pour laquelle l’économie ne se porte pas aussi bien qu’elle ne devrait, si c’est une raison mineure, ou pas une raison du tout.

– Pensez-vous qu’il y a trop d’immigrés ?

Sondage économistes sur l'immigration

Plus des deux tiers du grand public pensent que l’immigration est un poids, plus ou moins important, pour l’économie, alors que 80 % des économistes rejettent cette idée, et que les 20 % restants pensent que l’impact n’est que mineur. Peu de questions du SAEE ont su montrer une réponse aussi tranchée de la part des économistes, telles que :

  • « Pensez-vous que l’écart s’est agrandi entre riches et pauvres sur les vingt dernières années ? » 80 % pensent que oui.
  • « Pensez-vous que les choses suivantes seront bénéfiques pour l’économie ? » 97 % pensent que oui pour l’usage des nouvelles technologies, 89 % pour les accords de libre-échange.
  • « Quel phénomène explique le mieux la hausse des prix du pétrole [durant les années 2000] entre l’offre et la demande, et les profits des compagnies pétrolières ? » 85 % pensent que c’est l’offre et la demande.

Ce que l’étude ne dit pas pour autant, c’est que tous les économistes seraient en accord sur cette question. Mais dans l’univers des sciences sociales, 80 % est ce que vous aurez de plus proche d’un consensus.

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