De l’esprit des masses aux idéologies

Antonio Jose Fernandez(CC BY-NC 2.0)

Le sophisme est une arme redoutable sur des esprits naïfs.

Par Emmanuel Brunet Bommert

Antonio Jose Fernandez(CC BY-NC 2.0)
Antonio Jose Fernandez(CC BY-NC 2.0)

 

Réduire le monde aux seuls maîtres philosophes et aux esprits dépourvus de jugement n’est pas seulement inadéquat, mais clairement irréaliste : une telle situation ne s’est jamais présentée dans l’Histoire humaine. Un tel monde ne peut être vu que comme une expérience de pensée, la plus grande population se trouvant cloisonnée entre ces deux extrêmes, sans avoir jamais cessé de croître, atteignant ses gigantesques proportions actuelles.

Cette multitude est constituée de tous ces individus dont la formation intellectuelle n’est pas complète ou volontairement oblitérée, mais tout de même convenablement avancée. Ceux-là s’avèrent donc plus résistants au fait religieux, sans pour autant disposer d’un esprit pleinement critique : ce sont les « masses ». C’est même à partir de cet instant précis, où les multitudes se voient éduquées, sans l’être totalement, que l’on peut justement parler d’une « masse ». Si nous choisissions d’extraire deux personnes de cette peuplade, la première chose qui interpellerait l’observateur serait le fossé manifeste de formation entre les deux.

Si la première s’avère terriblement critique et acérée sur un sujet, elle se montrera étonnamment naïve sur un autre, alors même que la seconde affichera dans le même temps des affinités totalement différentes sinon inverses. Au point que la superstition s’accumule à la raison, faisant de ces masses une société à l’architecture intellectuelle d’une complexité fabuleuse.

Si compliquée, en tout cas, pour que le fait religieux ait des difficultés à s’y déplacer rapidement, ne pouvant alors jouer que sur les superstitions communes à une fraction de la société pour s’y implanter. Cependant, cet ancrage demeurera précaire et le moindre choc suffira le plus souvent à faire s’écrouler un culte formaté. Pourtant il vaut mieux se garder d’en faire un motif de réjouissance, car si la religion telle que nous la connaissions est bel et bien au bord de l’extinction, c’est surtout parce qu’une espèce bien plus agressive l’a vaincu : la politique.

Cette dernière est plus souvent le résultat d’un incident, devenu viral, que d’une volonté mystificatrice réelle. Il naît presque toujours d’une intellectualisation, en apparence rationnelle, produisant une solution d’un aspect cohérent et acceptable. Mais cette conclusion se trouvera n’être pourtant qu’un paralogisme, qui s’avérera souvent aisément démontable par l’argumentation logique. Cependant il va, malgré tout, se transmettre d’un esprit à l’autre.

Prenons l’exemple d’un journaliste écrivant une chronique, ayant pour sujet le cas suivant : « Les produits de la marque Machin sont dangereux pour la santé, affirment les experts. » Un résumé exact quant au contenu de l’article. L’auteur prend la place du philosophe, puisqu’il est un esprit critique : son objectif est d’établir la vérité et d’analyser les informations en vue d’écarter « le bon grain de l’ivraie » pour son public. Néanmoins, sa démonstration contient un grave sophisme : ce n’est pas parce que les experts l’affirment qu’un produit est dangereux, mais parce qu’il a été démontré qu’il l’était.

L’argument d’autorité est un paralogisme basique qui semble valide sur le moment, du fait qu’un biais de personnalité lui permet de prospérer : « Les experts en savent plus que moi sur le sujet, donc s’ils l’affirment, c’est qu’ils doivent avoir raison ! Après tout, ils ont étudié plus que je ne l’ai fait ! » Pourtant, cette validité n’est que cosmétique, puisque le fait d’affirmer une chose sans la démontrer ne la rend pas véridique, même dans la bouche d’un expert, fut-il le plus excellent de toute l’Histoire. C’est la « preuve » que le professionnel examine lorsqu’il étaye ses affirmations de faits, ce sont donc celles-là qui permettent de déterminer la validité d’une assertion, pas la parole seule. Si par malheur l’opinion du chercheur ne s’avère pas, le journaliste aura conduit à la modification du comportement de ses lecteurs, par empoisonnement.

Une réflexion erronée de ce type se transmet simplement, parce qu’elle se déplace dans une population qui n’est que partiellement formée à l’analyse critique, se trouvant donc généralement désarmée contre un raisonnement qui n’est cohérent qu’en apparence. En effet, si une part de notre esprit est formée à la critique et que l’autre reste emprunte de naïveté, dans toutes les situations qui en appelleront à cette partie, nous ne serons pas meilleurs que les personnes totalement dépourvues de tout esprit sceptique. Toutes les explications en deviendront alors, à nos yeux, pleinement équivalentes : comment, dans ces conditions, déterminer la vérité sophistique de la réalité démontrable ?

Plus grave, cette formation incomplète va faciliter l’insertion du sophisme dans l’esprit de la personne, au point que celle-ci le prendra pour une incontestable et démontrable vérité. L’infection accomplie, l’idée prendra la place de l’outil intellectuel qui aurait normalement dû la détruire, désarmant totalement sa victime. La contamination mentale va conduire à d’importantes modifications, devenant alors un véritable filtre, placé en façade des capacités d’analyse. La personne en viendra à altérer son propre comportement pour s’adapter à ce qu’elle considère être la vérité, comme un programme informatique touché par une mise à jour corrompue. Le paralogisme va remodeler la conduite, d’une manière qui peut aller d’un comportement insolite, à une véritable catastrophe.

Bien que dangereuses, ces plaies s’avèrent moins infectieuses que celles qui touchent les esprits naïfs, puisqu’il y aura toujours une multitude de gens disposant des instruments nécessaires pour y résister. Elles vont donc se confiner aux communautés de personnes prédisposées par leur milieu ou leur éducation à une certaine formation, qui s’avéreront sensibles aux sophismes en question.

Mais la particularité du fait politique est toute autre, il viendra un temps où l’une des victimes, se rendant compte du caractère incomplet du paralogisme, tentera d’en concevoir une correction, donnant alors naissance à un second sophisme. La combinaison des deux s’avérera largement plus virale que la précédente, traversant aisément les barrières : le processus peut se répéter ainsi un grand nombre de fois. Dans certains cas, seule une des idées se transmettra sur la multitude, les autres étant vaincues par les capacités d’analyse des victimes. Parfois plus, quelquefois toutes, si bien qu’à terme la majorité de la population s’en trouvera infectée d’au moins une.

Bien que d’origine souvent spontanée, en réalité l’écrasante majorité des grands sophismes que nous connaissons à notre époque furent l’œuvre des philosophes eux-mêmes qui, dans leur quête de vérité, leur ont donné naissance au sein de leurs démonstrations. Particulièrement malaisés à éliminer, ils vont se déverser avec aisance, contaminant les masses. Un esprit pleinement critique, un authentique professionnel en la matière, n’aurait aucune difficulté à les neutraliser, mais c’est bien là que se situe sa grande faiblesse : ce spécimen est bien le seul à maîtriser tous les outils d’analyse nécessaires. Le reste de la population n’en disposera jamais plus qu’une part, si bien que le savant s’avère rapidement le seul individu immunisé à tous sophismes.

S’il ferait un redoutable journaliste, sa place est compromise puisque destiné à devenir un paria dans un monde rempli de prismes déformants l’intellect. Bien incapable de comprendre la folie s’emparant du monde ou d’être compris, il se sentira bientôt devenir un sujet de méfiance, si ce n’est pire. Mais parmi les philosophes en devenir restent toujours des mystificateurs. Certains comprennent rapidement le gigantesque pouvoir des paralogismes sur l’Homme à demi-naïf et peuvent parfaitement se décider à les codifier dans de nouvelles sortes de religions où superstitions et sophismes se côtoient. Ces nouvelles « religions politiques » sont ce que nous nommons des « idéologies » et encore à notre époque, elles dominent le monde.